‹ Les petites ManchaballeChapitre 12 sur 21 · L ANCRE EN · texte numérisé non relu

L ANCRE EN

» En somme, ce n'était que quelques heures à patienter en fort agréable compagnie ; d'ailleurs, je ne sais si l'attente d'un plaisir certain n'est pas presque aussi agréable que le plaisir lui-même, et j'ai remarqué que souvent le thé est d'autant meilleur que l'infusion a été plus longue. Nous voilà donc partis ensemble pour les Galeries. Là, je restai de deux à six, assis derrière un portant, et, à vrai dire, m'ennuyant ferme dans une demi-obscurité qui m'empêchait de voir, tandis que ma bien-aimée répétait ses pas avec l'orchestre.

Enfin, à six heures, ne l'hôtel, nous dînons à la hâ si je puis cueillir un ou de la poire et le fromage, et recourons au théâtre, où je céder par une merveilleuse remplie de roses et de lilas retenu un excellent fauteuil au second rang, et là, plong

titude indéfinissable, je lorgnai le ballet en me disant :

t — Regarde, Pontades, mon ami, regarde de tous tes yeux cette jolie Russe qui danse avec son loupion d'ours blanc et sa tunique ornée de cartouchières; cet être presque surnaturel avec ses lèvres pourpres et son sourire énigmatique, promettant je ne sais quelles voluptés fauves; eh bien, dans quelques heures, elle sera dans tes bras.

Ah ! tu es un heureux gaillard.

» Et l'ancre en brillants et saphirs étincelait sur la ceinture, comme un phare attirant mes regards vers le paradis tant convoité... lorsqu'à la fia du deuxième acte, une ouvreuse approche de moi :

• — Monsieur le comte de Pontades ?

» — C'est moi, madame.

» — Voici un billet pour vous de la part de madame Betzy.

» J'ouvre fiévreusement, et je lis :

« Pas de chance, mon pauvre ami. Sans

l'ancre en saphirs 223

doute, mon mari se sera méfié. Il vient d'arriver à Bruxelles par le train de quatre heures, et il est dans ma loge. De grâce, ne vous montrez pas ce soir. Vous savez qu'il est terrible. Mais, partie remise. »

s Je fus, je l'avoue, envahi par une rage folle contre ce monsieur Betzy, qui venait ainsi troubler mon plaisir. 4h I ce mari, comme je le haïssais 1 De très mauvaise humeur, je n'attendis pas la fin de la pièce, et je partis me coucher au numéro 6, à l'hôtel de Flandre. Bien entendu, je ne pus dormir, et, vers une heure, j'entendis le couple qui rentrait. Sans Hnntp. nn ùmnrait mon voisinage, car les de gêner, causaient à haute tites affaires. EtJuliadisa

» — Enfin, comment 1e ancre en saphirs? Regard lumière.

» — Pas mal 1 Pas mal

mants sont d'une très belle eau et le saphir du milieu est superbe. Ça doit valoir dans les quatre à cinq cents louis ; mais, tu sais, ça n'est pas encore suffisant.

» — Ah?...

* — Oui, oui, j'ai pris mes informations.

Le comte de Pontades est très riche et il faut le faire encore patienter un peu. Je t'assure que tu vaux plus que ça.

» Les deux complices se mirent à ricaner et j'entendis le bruit d'un baiser. Pouah !

Immédiatemment, je me précipitai sur mon buvard et j'écrivis :

» Je suis très heureux, madame, que mon petit cadeau ait été apprécié comme il convient par monsieur Betzy, mais, une autre fois, méfiez-vous des cloisons belges, et dites-vous bien que les paroles restent.

Quant à votre mari, je le trouve impayable, et — si grande que soit ma fortune, — je me considère comme absolument incapable

Et

de vous payer l'un et l'autre à votre juste

Taleur.

» Votre voisin du 6. »

Là-dessus, conclut Pontades, j'ai laissé mon petit mot au garçon en le priant de le remettre au digne ménage dès le réveil, et quant à moi- très écœuré, j'ai remis immédiatement le cap sur Paris,

» Voilà l'histoire de mon ancre, mon cher ami, mais en somme ça a été l'ancre du salut. Maintenant, je suis guéri et bien guéri. Allons voir le troisième acte de Madame la Sénéckale. »

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