‹ Les petites ManchaballeChapitre 4 sur 21 · I ET DALI LA · texte numérisé non relu

I ET DALI LA

» J'ai déjeuné copieusement, comme un athlète, — grillades saignantes et Château- Leoville, — ce qui, joint à un coup de fer, m'a permis de retrousser mes moustaches dans un bon pli, et je suis revenu chercher la marquise à quatre heures. Hélas, il pleuvait ; la promenade aux Acacias a été supprimée et remplacée par une nouvelle causerie en musique à l'hôtel. Aussi, le soir, lorsqu'après la répétition générale de Samson et Dalila j'ai été chercher Manchaballe H, qui, cependant, m'avait parue bien gentille sn Philistine, avec son casque en perles et sa robe transparente de tulle rose lamée d'or, j'avoue que je ne me sentais pas du lout en train.

» Rentrés chez nous, dans le nid de la rue Laffitte, j'ai bien compris que je n'étais pas à hauteur de la situation. Manchaballe II avait dansé pour moi le pas des guirlandes, en m'envoyant toutes sortes d'( teuses dans la direction de r

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d'orchestre, et évidemment elle s'attendait, en retour, à recevoir la récompense due à une prêtresse de Dagon, qui réussit l'entrechat-six comme personne. Il fallait trouver une excuse à ma froideur involontaire, et comme ma maltresse de ville faisait une moue fort dépitée, je songeai tout à coup à l'opéra de M. Camille Saint-Saëns, et je dis : ™ — P^-^nne-moi, mon pauvre chat, si e parais pas très en forme, n peu comme Samson, le retrouve pas, constata Mancha- •onie.

donc... je suis comme Samson ie, comme lui, ma vigueur i chevelure. C'est très curieux, ne toutes les fois que je me les cheveux, eh bien, il en moi une déperdition notable nt que mes mèches ne sont , eh bien, je me sens faiblot.

SAKSON ET DALILA 135

s — Oh, très faiblot, en effet. Alors, tu t'es tait couper les cheveux aujourd'hui?

» — Rafraîchir, seulement, rafraîchir.

Cela reviendra très vite.

» — Alors, bonsoir, monsieur Samson.

» — Bonne nuit, madame Dalila.

» Et tournant le nez dans la ruelle, je cherchai dans un sommeil réparateur un repos dont j'avais réellement besoin, tandis que Manchaballe II, très rageuse, se metlait à lire le journal. Or, si bête que soit une femme, elle est toujours beaucoup plus fine que l'homme qui se croit le plus malin, et mon explication avait paru fort peu orthodoxe .

« — Je crois que ça n'a pas pris, me disais-je en m'endormant. Bah ! demain matin, après une bonne nuit, je excuses triomphales et j'obtie:

pardon.

» Or, tout en lisant, ma comp mise à songer. Je l'avais appelt

Dalila — madame Dalila?... — Pourquoi ne serait-elle pas réellement madame Dalila? Évidemment, elle ne pouvait pas me livrer au grand-prêtre ni me crever les yeux, ni me faire tourner la meule en chantant :

Je ne suis plus qu'un objet de risée Ils m'ont ravi la lumière du ciel Ils m'ont versé l'amertume et le fiel!

Et pourtant... n'y avait-il donc aucun moyen de faire de moi un objet de risée ?

Cette idée infernale se met à germer dans son esprit, et la voilà qui, à Ja lumière de la lampe, commence à réfléchir en me regardant, tandis que je dormais abruti et sans défiance, ma moustache droite se hérissant en broussaille sur l'oreiller de dentelles.

» Tout à coup, ah ! mon ami 1 je me réveille en sursaut — une sensation atroce !

— j'avais senti le froid du fer contre ma

joue, et entendu un petit bruit sec comme celui d'un couperet. Je me soulève effaré, et j'aperçois sur les draps tout un paquet de poils blonds qui gisaient éparpillés. Je me précipite en bannière vers la psyché.

Horreur ! Je n'avais plus qu'une moustache, et, pendant ce temps-là, Manchaballe II, les ciseaux à la main, riait comme une folle en me disant :

» — Tu m'as appelée madame Dalila ! Tu m'as appelée madame Dalila I La voilà, madame Dalila! Je crois que, de quelque temps, Samson sera obligé de ne plus courir après les belles, et d'attendre que sa vigueur soit revenue.

» J'étais exaspéré, mais il n'y avait pas d'autre parti à prendre qu'à couper moimême la moustache gauche. La symétrie l'exigeait, et aussi l'obligation de ne pas causer de scandale public. Il y a des gens qui sont rasés, mais il n'y a pas de fantaisistes qui aient osé n'être moustachus que

d'un seul côté. J'ai donc procédé moi-même au sacrifice — Dieu sait avec quel déchirement de coeur! Bien entendu, je n'ai pas unniii oimi ao^m 1 t r é 1 nie remontrer chez est repartie furieuse en pourquoi tu me renés du soir, errant comme irchant les parages les 'enue Gabriel. J'en ai au mois à être forcément lie II, mais après — oh es moustaches vont être je vais lâcher Bailla et nés du temple!...

MANCHABALLE ET

— Ah! monsieur Richard, contente. Voulez-vous me dir que ce livre que je vois dans trines, portant en grosses lett Madame Manchaballe?

— Mais, ma bonne mac récit fidèle des aventures q bien voulu confier à ma dise

— Et ce dessin qui est i ture ! Cette grosse dondon en 1 avec ses trois filles. Est-ce quec

— Dame, M. Paul Destez le croit et, quant à moi, je suis forcé de convenir que

D'abord, dans la rue, ndith me donne tous les nt un peu défraîchis, -on pas représentée en

idame Manchaballe, ne Vous avons voulu vous 1, dans le laisser-aller vous avez dans votre le Provence, ou dans les a. D'ailleurs, vous êtes vers le dessinateur, car a trouvée charmante.

) que l'autre soir, aux lu dans les couloirs un dame mûre mais encore oulait le débarrasser de madame Manchaballe. »

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Madame Manchaballe va devenir le synonyme de femme obligeante.

— Enfin, ça n'empêche pas que vous n'auriez pas dû mettre le public dans la confidence de mes secrets de famille. Comme chante Bonnaire à l'Eldorado :

Les p'tits' affaires de mes fill's, Ça n' regarde que moi.

A l'avenir, monsieur Richard, je ne vous raconterai plus rien du tout.

— Ah! madame Manchaballe, ne faites pas ça! Sans vous en douter, vous êtes déjà une notoriété. Vous n'avez pas le droit de vous taire. Vos faits et gestes appartiennent à l'histoire du xix ô siècle. Plus tard, quand on voudra savoir comment se comportaient les premiers sujets de la danse et les petites cabotines en Tan 4892, on consultera ce livre que vous avez inspiré; on relira vos paroles maternelles; on écou-

tera ces récits sans prétention et sans...

préjugés qui sortaient de votre bouche, et l'on sera édifié.

— Vous croyez?... Au fond, ça m'est assez égal, d'édifier les gens du xx e siècle ; moi, je ne tiens compte que de l'opinion des contemporains, des gens qui peuvent être utiles à moi ou à mes filles. Le reste n'existe pas. Ainsi, pour le moment, je me préoccupe beaucoup de l'opinion du duc de Bélisaire.

— Le vieux duc?... Le bibliophile I...

— Parfaitement. Rébecca avait auprès de lui une mission de confiance... Mais je suis sûre que vous allez encore raconter cela à

Manchaballe, j'aurais cru que aissiez mieux. D'ailleurs, gars; j'irai demain voir le ballet

je saurai tout... Seulement,

»ntez mieux.

! Le fait est que les messieurs

MANCHABALLE ET BOSSUET 443

que j'ai connus ont toujours trouvé ma conversation intéressante.

— A qui le dites-vous! Mais voyons, parlez-moi du duc de Bélisaire.

— Eh bien! voilà. Le vieux duc, vous savez, passe pour aimer les classiques. C'est un homme qui éprouve un véritable plaisir après son déjeuner, à entendre la lecture des auteurs du grand siècle, Molière, Bossuet, Ponson du Terrail...

— Hein! Ponson du?... Enfin, continuez, madame Manchaballe.

— Seulement, comme il a la vue un peu affaiblie par l'âge, il prend une lectrice, et autant que possible il désire que cette lectrice soit jolie, parce qu'il paraît — c'est lui qui m'a expliqué cela — que les belles phrases demandent à être exprimées par une jolie bouche, comme un bon vin doit être dégusté dans un beau verre de Bohême.

— Tiens j tiens! C'est très délicat.

— Il m'avait donc demandé de lui envoyer Rébecca tous les matins pour déjeuner, et il était convenu que ma cadette devait lui faire la lecture entre le moment où il achevait son café, et celui où il commençait sa sieste. Ce n'était pas autrement folichon, pour une jeunesse, mais le déjeuner était très soigné et de plus nous tou- -u: — i i„ c ^ u mo j s einquante ] uis.

le matin, le travail est is cela comme un revenu m petit cumul, qui ne 3 reste. Vous comprenez.

, madame Manchaballe.

erge qui dans la journée ■t.

es jours, à onze heures, us le coupé du duc pour habite rue Saint-Domiait, faisait sa lecture, et ime était endormi — ah!

y a encore que cela pour

MANCHABALLE ET BOSSUET 145

procurer un bon sommeil! — Rébecca se retirait sur la pointe du pied, remontait dans le coupé et rentrait. Voyons, monsieur Richard, je m'en rapporte à vous : y a-t-il au monde un moyen plus honnête de gagner douze mille livres de rente?...

— Vous oubliez le déjeuner.

— Oui, douze mille livres de rente et trois cent soixante-cinq déjeuners. Moi, je n'en connais pas, de moyen plus honnête Aussi, il faut voir si cette mission de confiance excitait des jalousies à la grande Opéra. Au foyer de la danse, on clabaudait, et ferme. La petite Chignon I re , vous savez celle qu'on appelle Sapajou — fredonnait l'air de madame de Rothschild :

Si vous n'avez rien à me lire, Pourquoi donc déjeuner chez moi?

Pourquoi me faire ce sourire... etc.

C'était de l'ironie, vous comprenez. Quant à cette rosse de Marcotti, elle remontait

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tous les soirs à sa loge, en chantant l'air des Deux Aveugles :

ietet une auminc en passant Dans le casque de Béliaaire, Surtout, casquex bien Bélisaire.

C'était encore de l'ironie, toujours de l'ironie. Rébecca se contentait de hausser les épaules, et restait fidèle à sa devise:

Bien faire et laisser rire. Mais voilà qu'un jour madame Bourrimel, l'ouvreuse de l'avant- scène, côté cour, s'amène et me dit:

» — Ma bonne madame Manchaballe, ça ne peut pas durer comme ça; je suis trop votre amie pour ne pas vous éclairer sur la situation. La réputation de Rébecca est

» — Allons donc, ai-je riposté, parce qu'elle va faire la lecture chez un biblio-

ture et lecture, reprend ma-

MANCHABALLE ET BOSSUET 147

dame Bourrimel . Vous comprenez, ce vieux duc, il a besoin de stimulants; alors, pour s'émoustiller, il se fait lire des gaudrioles par votre fille, des horreurs de lord Piron et du marquis de Sal. Rire, c'est rire, mais ça, c'est de la malpropreté.

» J'ai bondi. J'ai sauté sur mon chapeau — pas un bonnet à fleurs, monsieur Richard, un chapeau — et je suis arrivée à l'improviste dans l'hôtel de la rue Saint-Dominique où je suis entrée en bombe. Il y avait là auprès d'une table bien servie, ma cadette en simple peignoir de surah eau du Nil, qui lisait à haute voix mais sans entrain, tout en buvant à petits coups du vin de Champagne, tandis que le duc de Bélisaire s'endormait doucement bercé par les paroles.

» — Monsieur le duc, ai-je crié, vous ne rougissez pas à votre âge de vous faire lire des polissonneries au dessert par ma fille!

» Ça l'a réveillé brusquement, cet homme.

Il a sauté sur sou fauteuil avec un air

148 LES PETITES liÀNCHÀ BALLE

d'ahuri de Chaillot, mais il a très vite repris - ?.. j avec œ ^ e dignité froissée

ve plus que chez les vieilles pris le petit livre des mains me l'a tendu. C'était les Oraid'un ' nommé Bossuet, et cela nsi : Madame se meurt, madame là ce que lisait ma cadette 1 lue. Des oraisons funèbres au

lonsieur, me suis-je exclamée.

>i ! Tout ça, c'est la faute à maîel, et à cette roulure de Chii moi, je vois bien que vous e homme vertueux, qui ne npromettre mon enfant, ae, je m'efforce de cultiver l'eshère petite, de l'épurer par ia

des éminenls écrivains, par ; la langue du grand siècle...

riait pas. Elle m'a dit, fulan, houst t fiche-moi le camp ! >

MANCHABALLË ET BOSSGET 149

Voilà ce que ça lui produisait comme épuration, la lecture des éminents écrivainsi Mais le duc de Bélisaire avait compris mon émotion, lui, il excusait les angoisses de la mère; aussi, il m'a fait asseoir, et m'a offert un verre de chartreuse verte pour me remettre. Ce après quoi, je me suis retirée en faisant ma plus belle révérence et mes plus humbles excuses. Maintenant, j'ai confiance. Chignon I" et Marcotti * **-

donner tant qu'elles voudron

... Surtout, caaquez bien Bëlisair

Ça m'est égal. Elles n'aui comme ma fille, la langue du

MANCHABALLE POLITIQUE

— Eh bien, madame Manchaballe, qu'estce que vous dites de la nomination de M. Gailhard. Est-ce qu'on e*»f entent A l'Opéra?

— Très content, et vous p bien haut, Judith et Rébecca Voyez-vous, M. Campo-Casso é homme, un peu province. Il se au Théâtre-Lyrique, dans le G Boudreau, pour y jouer le Di mais à l'Académie nationale de

152 LES PETITES MANCBABALLE

et de la danse, — car on a toujours l'air d'oublier que c'est aussi l'Académie de la danse — il faut plus de finesse, plus de malléabilité, et en même temps plus de panache.

— Alors Pedro a la finesse, et le panache?

— Parfaitement, monsieur Richard. On l'a bien vu, allez, aux répétitions de la Maladetta, il avait la voix qui ordonne, une bonne grosse voix qui domine les tumultes, et aussi les inflexions caressantes qui permettent de dire : Ma petite chatte, qu'est-ce que vous avez donc encore fichu cette nuit !

Vous êtes gnolle ; et cet entrechat six de

é ! Allons, recommencez-moi «lieux.

ite chatte recommençait?

re qu'elle n'était plus gnolle ait était oubliée. Notez bien int plus de mérite à recone M. Gailhard n'a pas mes i tiques.

MANCBABALLE POLITIQUE 153

— Bah ! Et quelles sont vos convictions politiques, madame Manchaballe?

— Moi, monsieur Richard? Je n'ai jamais bronché. Je suis bonapartiste.

— Et pourquoi diable êtes-vous bonapartiste?

— Parce que ça allait bien sous l'Empire.

Il faut être juste... ça allait bien.

— Est-ce que ça ne va pas bien maintenant? De quoi vous plaignez-vous? Il me semble que le magasin de la rue de Provence est bien achalandé. Judith est toujours avec le prince; Rébecca n'a pas encore découragé, que je sache, le baron, et, quant à Caroline, maintenant qu'on ne joue plus les Drames sacrés, j'espère bien qu'elle s'est remise avec le marquis de Palangridaine ?

— Non, non, l'Opéra n'est plus ce qu'il était sous l'Empire. Évidemment, rue Le Peletier c'était moins grand, m

moins éclairé qu'aujourd'hui, plus chaud, plus capitonné, a

154 LES PETITES MANCH Ail ALLE

petits coins et recoins propices aux douces

causeries. Dès qu'on arrivait sur le théâtre

on se heurtait au beau suisse vert et or,

avec les armes impériales sur la poitrine.

La plus grande intimité régnait entre les

abonnés et les artistes dans ce petit foyer

où l'on descendait par trois marches, au lieu

de monter comme aujourd'hui. On offrait

aux petits rats des sacs de pralines, des

oranges, voire même de simples sucres d'orge

qui étaient croqués entre deux éclats de rire

car les plus belles dents du monde. Un soir,

ait aligné toutes les petites par

e, puis il leur avait remis sé-

chacune une brosse à dents,

tte de poudre dentri6ce, le tout

d'un speech émouvant sur la

s'en servir. Tenez, pour vous

nposition de l'époque, en 1869,

et causant ensemble chez ma-

, le duc d'Elchingen, Lepic,

juado.

MANCHABALLK POLITIQUE 153

— Pardon. Qu'est-ce que c'était que madame Monge?

— C'était la vénérable concierge dont la loge gardait le passage obscur menant à la rue Drouot. Je vous assure que c'était une puissance avec laquelle il fallait compter.

Gomme sa loge commandait tous les escaliers, il était impossible d'entrer ou de sortir sans passer sous son œil inquisiteur. Ahl monsieur Richard, que de longues heures passées par les amoureux devant cette loge qui resplendissait comme un phare dans l'obscurité du couloir I Lorsque les amoui-eux étaient gentils ou simplement généreux, madame Monge leur permettait d'attendre dans son fauteuil de cuir, un fauteuil gigantesque; parfois, en veine d'amabilité, elle allait jusqu'à offrir une tasse de café — de très bon café.

» Et lorsque, le spectacle fini, l'avalanche se mettait à descendre les escaliers, ce corridor sombre s'éclairait tout à coup de la

156 LIS PETITES IIÀHCHÀBÂLLE

beauté de toutes ces fillettes, de leurs éclats de rire, de leur jeunesse et de leurs vingt ans, et l'on était aux premières loges pour assister à ce joyeux défilé.

» Aujourd'hui, vous connaissez le foyer.

Un désert. Les dames restent dans leur loge ; c'est à peine si mademoiselle Lobstein daigne encore exécuter quelques gargouillais devant la evande glace les soirs où utraîner. Quant aux noqui venaient encore, st, Clemenceau, Granet, liers événements, on ne •ut... Et voilà pourquoi 3, vous pouvez le dire î Victor.

non ami Desmazières de os filles, quelles sont les de vos filles ? Est-ce artistes aussi?

i! Elle n'ont pas connu ide époque, et elles ne

Il ANCRA BALLE POLITIQUE 1S7

regrettent rien. Judith, vous le savez, a beaucoup de religion ; jamais elle ne commencerait un fouetté-derrière sans faire un bout de prière. Alors elle est légitimiste, mais légitimiste d'une manière très spéciale. Elle veut le retour de Don Carlos, qui personnifie le droit divin en sa qualité de parent de Louis XIV, un roi qui, paraît-il, aimait beaucoup les ballets et qui ne craignait pas, au besoin, de tenir à la cour de Versailles les rôles de M. Vasquez. Or, dans un pays, quand le ballet va, tout va.

— Vous n'espérez pas, madame Manchaballe, que, si Don Carlos mont;

trône, il exécuterait des petits pas avec Subra ou Mauri?

— Bah 1 Un Espagnol ! Moi, j'ai qu'à l'Opéra, les danseurs étaien habillés en Espagnols. Enfin, si occasion de causer avec Don Carlo; qu'il peut compter sur Judith.

— Certainement, je lui comir

cette bonne nouvelle par d'Andigné. Judith fera toujours nombre. Et Rébecca?

— Rébecca? Elle a mis la main sur le banquier Saccard, qui jadis s'est enrichi à vendre des fusils à Gambetta. Alors, elle est pour la République, mais une République jolie, athénienne, avec des gens sentant bon, en fracs et souliers vernis, comme M. Carnot. Elle assure que les privilèges, les titres, les couronnes, les droits du seigneur, tout cela aujourd'hui ça n'est pas sérieux et qu'il n'y a plus qu'une royauté au monde, celle de l'argent. Elle me le disait encore l'autre jour avec une conviction profonde. — Oui, maman : entre un prince qui n'aurait pas le sou, et un épicier qui serait millionnaire, je n'hésiterais pas. Je choisirais l'épicier... Je lui ai donné raison au fond... je suis trop pratique pour ne pas lui donner raison, quoique cependant la noblesse soit toujours la noblesse. Regardez au théâtre, quand on annonce le comte de la Roche-

MANCHABALLE POLITIQUE 159

Aubert, le comte de Saint-Luc, te duc de Guise, même quand le rôle est tenu par M. Pouctal, un homme si distingué, M. Desjardins, ou le dernier des figurants, il y a un. petit frémissement dans le public. Il est vrai qu'aujourd'hui, dans les drames modernes, le marquis est toujours une vieille canaille, tandis que le brave homme est un ingénieur républicain. Tout change.

— Et Caroline; vous ne me parlez pas des opinions de Caroline?

— Ah, celle-là, elle a pris le bon moyen.

Elle s'est dit : < Moi, dans les journaux, je ne lis jamais que le courrier des théâtres et je n'entends rien à la politique ; alors, pour plus de simplification, je prendra l'opinion de mon amant. » Poui

vous, monsieur Richard ? C'est plus commode 1

— Évidemment, madame Ma c'est commode, mais...

— Mais quoi ?

160 LES PETITES H A NCITÀ RALLE

— Je songe que ça doit lui faire à la pauvre enfant, bien des opinions politiques dans Tannée. Elle doit s'y perdre.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur

contraire, elle s'y retrouve.

A Ernest Molier.

L'autre matin, nous avions déjeuné avenue de Villiers, chez Pétrus, le peintre impressionniste. Repas très gai, l'atelier même, avec son é' drale, ses tableaux et ses aux murailles; sa loggia toute tendue d'étoffes aussi glantes; ça et là quelque barbu et grimaçant; tout t une douzaine de camarades le tout éclairé par un b

162 LES PETITES MANCH A IIALI.E

par des stores crème. — Vous voyez cela d'ici?... Le voyez-vous bien?... Ne vous pressez pas. Prenez votre lorgnon. — Bien.

Au centre de la table, et paraissant

dominer l'assemblée de sa beauté radieuse,

il y avait Ninette Pichon. Ninette avait des

yeux superbes, une frimousse drôlette,

éveillée, surmontée par une houpette de

clownesse, et une gorge, comment dirais-

je?... avenante, aimable, folichonne, qui

pointait symétriquement sous le corsage en

ftnWinii ma- orné de fleurettes gaies. Comme

aie, elle était la maltresse atti-

ïalimard, homme considérable,

mfacturier, et riche, dont le

itueux apparaissait à l'une des

a la table.

sais pas, me dit Pétrus au devrais faire un plaisir à mon ■à.

e gros monsieur; mais, avec la

franchise d'une digestion agréable, je répondis :

— J'aimerais mieux faire plaisir à mademoiselle Ninette.

— C'est la même chose, ajouta le Galimard.

Était-ce bien la même chose? Tandis que j'essayai d'exprimer par l'élévation de mes ' sourcils quelques doutes à cet égard, Pétrus continua :

— Oui; tu connais tous les directeurs de théâtre; eh bien, mademoiselle Ninette aurait envie de débuter sur une scène quelconque.

— Quand cela ?

— D'ici huit jours, au plus tard.

— A-t-elle seulement eu un premier prix au Conservatoire? Sait-elle quelque chose ?

— Absolument rien.

— C'est parfait.

— Pardon, pardon, s'exclama Ninette,

on me calomnie. Je sais faire la Loïe Fuller.

Et prenant de longs pinceaux dans une potiche, elle les passe dans les volants de sa jupe, puis, montant sur la table, elle se livre à des trémoussements de haut goût, renversant les bouteilles sur la nappe, mais nous montrant une très jolie jambe moulée dans un bas de soie brodé — ce qui était une compensation. Quand il ne resta plus un seul convive assis ni une seule bouteille debout — spectacle grandiose — Ninette sauta à terre, se rassit au milieu des applau- l dissements, mordit dans une pèche, et me dit, la bouche pleine :

— Eh bien, comment trouvez- vous ça?

— Oui, oui, comment trouvez-vous ça?

cria le gros manufacturier dont les yeux brillaient.

— C'est très bien. Vous m'avez demandé huit jours, vous débuterez dans six.

— Où débuterai-je?

— Pas à la Comédie-Française, elle part pour Londres, mais au cirque Molier. Du cirque Molier, vous serez certainement engagée aux Ambassadeurs, des Ambassadeurs aux Folies-Bergère. Quo non ascendant I

Mademoiselle Ninette vint gentiment m'embrasser, ce qui agaça M. Galimard, et me dit avec une voix mouillée, oui, monsieur, mouillée :

— Vous êtes gentil. Et ça fera tant plaisir à maman qui rêve de me voir artiste :

Vois-tu, me dit-elle souvent, c'est le seul métier qui fasse excuser l'inconduite. Sois artiste et je n'aurai. plus rien à dire.

Je notai soigneusement cette réponse de madame Pichon pour la mettre quelque jour dans la bouche de ma vieille amie Manchaballe, et je partis rue B pour trouver mon excellent am Molier. C'est un peu loin, mais or reçu, et puis il y a du coco glacé t sans oublier une foule de gamines

sur la rampe de l'escalier et chantant en chœur, et très juste, ma foi :

Oh ! regardez donc c'te bobine, Vojei donc c'te gueule qu'il a !

Informations prises, ces douces choristes étaient les élèves du directeur. J'expliquai mon cas à Molier, un peu timidement, je sentais que j'arrivais un peu tard... mais celui-ci me dit : Sacrebleu, mon programme est arrêté I J'ai déjà des femmes qui montent à cheval, qui tirent l'épée, qui font du trapèze. J'ai une pantomime deGerbault qui se passe au bord d'une rivière, et une autre de Xanrof, qui évolue autour d'un bassin.

Que vous faut-il de plus?

; faudrait un numéro supplémenmademoiselle Ninette Pichon, un ut prêt.

te Pichon... Ce nom a une allure [ue qui me séduit. Qu'est-ce qu'elle protégée? La cuisine? Une orne-

lette en plein vent, ce serait peut-être curieux.

— Très curieux; malheureusement, elle n'y a pas songé. Elle a quelques vagues notions de danse serpentine; j'ajouterai qu'elle est très jolie et qu'elle a une jambe, une jambe 1 Elle en a même deux !

— Elle a deux jambes I s'écria Molier avec enthousiasme. Oh ! alors, si elle a deux jambes, cela change considérablement la question. Qu'elle prenne seulement quelques leçons de Téminente artiste Bob-Valter; qu'elle se commande une robe blanche de quarante-deux mètres, grande largeur, et je l'engage pour les trois soirées du 40, du 13 et du 15, sans dédit ni résiliation, aux appointements fixes d'un bon souper sur la piste avec des membres du Jockey-Club, des généraux encore très verts et l'ex-monseigneur Bauer, prélat en disponibilité.

Je bus un second verre de coco glacé — la joie altère — ma bobine fut saluée à nouveau sur l'escalier par le chœur d'en-

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