SCÈNE IV TOUS LES INVITÉS descendent en scène
Uk-DKUK AMORGO
Sauve qui peut 1
ABOUKIR
La pluie !
MADAME DE BOispiERRE, fredonnant.
Il pleut, il pleut, bergère .'...
MADAME AMORGO
C'est épouvantable! J'allais gagner la partie!...
.s: / FALERPIN
Je vous l'avais dit ce matin, que nous aurions
de l'eau !
DUVIVIER
Comment!... Encore la pluie!... Alors, nous ne pourrons pas aller visiter les ruines de Saint-Pandolphe !
MADAME DE BOISPIERRE
Oh! c'est vrai! Quel malheur! C'est si amusant, ce coach, et le guard avec sa trompette, pour e'pouvanter les populations ! {Pétulante.) Eh bien, alors, qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? Se regarder dans le blanc des yeux ?...
DUVIVIER
Un peu de musique, madame Amorgo? {Un groupe se forme autour du piano.) FALERPiN, insistant galaynment auprès de madame Amorgo.
Oui...
MADAME DE BOISPIERRE, riant.
Allons, monsieur de Falerpin!... Cette belle voix de ténor !
FALERPIN
Aphone, chère madame!... Avec ce temps humide !... J'ai pris de l'aconit toute la nuit...
MADAME DE BOISPIERRE
Essayons tout de même. [Tirant des partitions du casier à musique.) he?, Huguenots?...
MADAME AMORGO
La Juive?...
MADAME DE BOISPIERRE
L'Œil-Crevé?...
GEORGES, bas à Henri^ qui a été causer avec lui.
Alors, tu veux déjà que je parle à monsieur Duvivier ?
HENRI, avec feu.
Mais tout de suite ! Notre père n'est plus là. Tu es mon frère aîné. Tu le remplaces.
GEORGES
Mais...
HENRI
Jamais je ne trouverai de femme plus digne de porter notre nom ! [Ils continuent à causer.)
FALERPIN
Vous n'avez pas les Rameaux, de Faure?
MADAME DE BOISPIERRE
Non... La Valkyrie ?
FALERPIN
II y a l'air du Printemps... [Avec une moue.) Mélodie pénible !...
CRELLECHAMP, mettant une partition sur le piano. . Chantez ça, allez ! Cette musique-là, on y revient toujours!
FALERPIN
Essayons !... [Madame Amorgo joue la ritournelle du duo de Faust.)
MADAME DE BOISPIERRE, chantant.
Il se fait tard... Adieu!...
FALERPIN, chantant.
Quoi! Je t'implore en vain!...
Attends! Laisse ma main s oublier dans la tienne!...
[Soudain., avec découragement, portantla main au
gosier et s'arrêtant de chanter.) Je ne peux pas! Je vous demande pardon! Je ne peux pas!...
MADAME DE BOispiEPRE, dc plus cu pliis turbulente., à Fa 1er pin.
Ah ! Bien, alors!... Si on ne fait pas de musique ! FALERPIN, voulant témoigner de sa bonne volonté. Voulez-vous que je dise quelque chose de Nadaud?
LES rElITEs MARQUES 29
MADAME DE BOispiERRE, ûvec ejitrain.
Une main chaude !
ABOUKiR, l'iaisantant.
Un furet !
CRELLECHAMP
Un jeu d'esprit!... une charade !
MADAME DE BOISPIERRE, SC réoiaut.
Oh! la! la! Des jeux où on fait sortir une personne pendant dix minutes !... [A madame Amor go, riant.) Avez-vous une idée, Esther ?
MADAME AMORGO, viaut aUSsi.
Mais je ne sais pas, moi... Un petit bac .^..
CRELLECHAMP
A cette heure-ci?
ABOUKIR
La partie digestive!
FALERPIN
Ça va!
CRELLECHAMP
On ne fait plus que ça, jouer aux cartes !
BOISPIERRE, riant.
Il est bon, lui I
Nous voulons nous refaire !
ABOUKIR
Vous en êtes, Amorgo ?
BOISPIERRE
Aux voix le bac!(7"ow? le monde lève la main. Rires.)
MADAME DE BOISPIERRE
Allons-y! {Elle va fouiller dans le meuble de gauche, inutilement^ et dit à Duvivier.) Eh bien!... où sont les cartes?
DUViVIER
Les cartes? (// cherche avec elle, et en désespoir de cause., va sonner.)
BOISPIERRE
A nous, Falerpin ! {Les invités se mettent à débarrasser les tables et à les déplacer.)
MADAME DE BOISPIERRE, riant.
Par ici la consolation ! [On réunit les deux tables au milieu de la scène., de jacon à yie former qu'une seule grande table rectangulaire. Tout cela se fait très vite, au milieu d'une gaité générale. Eclats de rire. Entrain croissant.)
ABOUKIR
La banque aux enchères !...
FALERPIN
Cinquante louis!
BOISPIERRE
Soixante !
CRELLECHAMP
Soixante-dix!
GEORGES
Quatre-vingts!
MADAME AMORGO
Cent louis !...
CRELLECHAMP, riajit et s'ijiclmant pour céder la place à madame Amorgo., Oh! alors!... La galanterie française!...
MADAME AMORGO, riant.
Mais ici nous pouvons bien jouer, nous qui ne sommes pas du Cercle !...
DUviviER, à Alexandre qui a paru à la porte de gauche.
Les cartes?... {Alexandre va au meuble de droite, lesprend dans un tiroir et les lui apporte.) Merci. [Alexandre sort. Duvivier^ allant mettre le paquet de cartes sur la table et le regardant machinalement.) Tiens, sacristi!... Elles ne sont plus très fraîches!
BOISPIERRE
Voilà huit jours qu'on joue avec les mêmes! {Duvivier., après un haussement d'épaules contrarié, met le paquet sur la table et va sonner de fiouveau.)
MADAME DE BOISPIERRE
Je vais couper pour vous, Esther?... {Madame Amorgo s assied au milieu de la table, madame de Boispierre en face d'elle. L'ordre des personnages., de gauche à droite., est celui-ci : Boispierre, Georges., madame de Crellechamp, madame de Boispierre, Falerpin, Crellechamp, Amorgo, Aboukir.)
MADAME AMORGO
Cent louis en banque! Les cartes passent!.. [Après
avoir présenté une carte à Aboukir pour couper le jeu.) Faites vos jeux!... {Victor parait à gauche., répondant au coup de sonnette de Duvivier.)
DUVIVIER
Dites à François qu'il aille tout de suite à Pithiviers, chercher des jeux de cartes. {Victor s'incline et sort. Rires autour de la table de jeu.)
MADAME AMOKGO, taillant.
J'en donne!
ABOUKIR
Une petite!
BOISPIERRE
Non!
MADAME AMORGo, annonçant son point.
Six !
ABOUKIR
Huit!
Sept!
MADAME AMORGO, amèrement.
Allez!,.. Ma veine commence! (Rires.)
DUVIVIER, s^approchant d'Henri, qui est assis sur le divan et feuillette une revue.
Quelle gaîte', hein?
HENRI
Ils sont tous intimes, — comme en famille!
DUVIVIER
Vous ne jouez jamais, vous?... Vous faites comme moi?
HENRI
Jamais!...
DUViviER, souriant.
Vous aimez mieux le jeu de l'épée, à ce qu'on m'a dit?
HENRI, souriant.
Ah! Dame...
DUVIVIER, s' asseyant à côté de lui.
Est-ce qu'il en est mort, cet Autrichien avec qui vous vous êtes battu?...
HENRI
Non, non, heureusement!... Au premier abord, dame! ça paraissait grave. La lame entre'e ici... (// montre sa poitrine.) ressortie là... [Ilmonireson dos.) Mais le poumon se gue'rit très bien, à la longue.,.
DUVIVIER, curieusement.
Quel coup lui aviez-vous fait ?
HENRI
Oh! mon Dieu! c'est bien simple. Une absence d'e'pée en marchant. Il me tend la broche. Croisé de seconde. Dégagé dessus.
DUVIVIER
Comment? [Henri lui démontre le coup avec un maillet de croquet.)
MADAME AMORGO, abattant.
Huit!
BOispiERRE, abattant aussi.
En carte!
Neuf!
Oh!
ABOUKiR, abattant aussi.
MADAME AMORGO, OUtrée.
DUviviER, émerveillé, à Henri.
C'est joli, une force pareille!,.. Vous avez beaucoup d'années de salle?
HENRI
Quatorze! {Surprise de Duvivier. Il s''explique.) Mon pauvre père m'a mis sur la planche aussitôt après ma première communion...
LUCIE, entrant par la gauche.
Il y a quelqu'un qui demande à parler à Monsieur...
DUVIVIER
Qui ça?...
LUCIE
Le repre'sentant d'une grande maison de Paris, pour les accessoires de cotillon...
DUVIVIER
Ah !... {A Henri.) Vous permettez?...
HENRI
Comment donc !... (Duvivier sort avec Lucie.) SCÈNE V
BOISPIERRE, MADAME DE BOISPIERRE, CRELLECHAMP, MADAME DE CRELLECHAMP, AMORGO, MADAME AMORGO, GEORGES. FALERPIN, ABOUKIR, assis à la table; HENRI, seul à ne pas jouer.
MADAME AMORGO, taillant.
J'en donne !
Non!
Oui!
ABOUKIR
MADAME AMORGO
Je tire !... {Rageusement^ jetant ses cartes.) Bac ! [Éclats de rire. — Se levant.) Ah ! je ne m'acharne pas, vous savez !... Il y a une suite !...
FALERPIN
Je la prends I... (// change de place avec madame Amorgo. Gaiement.) Y sommes-nous, mesdames et messieurs ! La partie des géants !... [S^ interrompant.) Ce qu'elles poissent, ces cartes !...
ABOUKIR, riant.
En effet !
FALERPIN, abattant.
Neuf!... Par ici la sortie !
MADAME AMORGO, furicUSC.
Naturellement! Je lâche la main quand elle devient bonne ! [Rires. Falerpin se remet â donner, très lentement.)
GEORGES
Eh! bien, Falerpin, est-ce que vous dormez? [Rires.)
AMORGO, à Falerpin, gui examine les cartes avec une attention extrême.
Allons, Falerpin?... Abattez-vous, ou en donnezvous ?
ABOUKIR, riant.
Qu'est-ce qu'il fait donc ? Il hypnotise les cartes ?
CRELLECHAMP, viaut.
C'est vrai ? Il les considère avec mélancolie !. ..
MADAME AMORGO
Voulez-vous une loupe ?
FALERPiN, vivement.
Voilà ! voilà! Pardon! (// donne. Relevant son jeu.) J'en donne !
AMORGO
Oui !
GEORGES
Non!
FALERPIN, api'ès avoir tiré., annonçant son point.
Six!...
MADAME AMORGO, à Georges.
Vous ne tirez pas à cinq !
GEORGES
Ah! ça! quel mur, ce Falerpin!... {Poussant de l'argent devant lui.) Vingt-cinq louis !
AMORGO
Moi aussi !
MADAME AMORGO, poiissant tout ce quelle a devant elle.
Masse en avant I...
FALERPIN, qui na cessé d'examiner les cartes., — soudain, se levant.
Il y a une suite ! [Exclamations.)
MADAME AMORGO, maugréant.
Ah ! Bien! Alors!... Quand on gagne !...
CRELLECHAMP, â Falerpiii.
Mais la main est bonne !
FALERPiN, qui parait mal à son aise, hésitant, balbutiant.
Je... Je ne sens pas le coup...
CRELLECHAMP
Je prends la suite ! (// se lève pour aller s'^asseoir à la place du banquier.) Vous vous mettez à ma place, Falerpin ?...
FALERPIN, de plus en plus gêné.
Merci... Je... Je ne joue plus... {Elonnement général. Froid. Chuchotements. On regarde Falerpin avec stupéfaction.)
ABOUKIR
Ah ! ça ! Qu'est-ce qui te prend ?
FALERPIN, pataugeant.
Je... Je ne me sens pas bien... Pardon... Prendre un peu Tair... Venez-vous avec moi, Henri?...
HENRI
Il pleut, mon ami !...
FALERPIN
Mais... mais non... Ça se remet, voyez!... CRELLECHAMP, légèrement gouailleur.
Prenez toujours un pépin !
MADAME \MORGO, Jinement, à mi-voix.
C'était le père de Charlemagne ! {Eclat de rire général.)
FALERPiN, exaspéré paj' ces rires, soudain^ éclatant. ' Alî ! Et puis, parbleu, tant pis ! Je ne veux pas passer non plus pour manquer de savoir-vivre !,.. Je ne Joue plus avec des cartes marque'es, voilà!... avec un jeu truqué, prépavé\...( Stupeur... Tous les joueurs se lèvent ; un d'eux., en se levant, laisse tomber sa chaise par terre, et ne songe pas à la ramasser... Silence.)
MADAMs AMORGO, regardant Falerpin avec terreur, — à mi-voix.
Il a un transport au cerveau ! [Tout le monde se presse autour de Falerpin.)
I CRELLECHAMP
' Il est fou !
BOISPIERRE
Il perd la tête!
-^ I HENRI
Qu'est-ce que vous dites, voyons ?
ti] I AMORGO
Il est toqué !
GEORGES, à Falerpin, haussant les épaules. \ Enfin, mon ami !...