‹ Les petites marques; comédie en deux actesChapitre 8 sur 27 · SCÈNE IV TOUS LES INVITÉS descendent en scène · texte numérisé non relu

SCÈNE IV TOUS LES INVITÉS descendent en scène

Uk-DKUK AMORGO

Sauve qui peut 1

ABOUKIR

La pluie !

MADAME DE BOispiERRE, fredonnant.

Il pleut, il pleut, bergère .'...

MADAME AMORGO

C'est épouvantable! J'allais gagner la partie!...

.s: / FALERPIN

Je vous l'avais dit ce matin, que nous aurions

de l'eau !

DUVIVIER

Comment!... Encore la pluie!... Alors, nous ne pourrons pas aller visiter les ruines de Saint-Pandolphe !

MADAME DE BOISPIERRE

Oh! c'est vrai! Quel malheur! C'est si amusant, ce coach, et le guard avec sa trompette, pour e'pouvanter les populations ! {Pétulante.) Eh bien, alors, qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? Se regarder dans le blanc des yeux ?...

DUVIVIER

Un peu de musique, madame Amorgo? {Un groupe se forme autour du piano.) FALERPiN, insistant galaynment auprès de madame Amorgo.

Oui...

MADAME DE BOISPIERRE, riant.

Allons, monsieur de Falerpin!... Cette belle voix de ténor !

FALERPIN

Aphone, chère madame!... Avec ce temps humide !... J'ai pris de l'aconit toute la nuit...

MADAME DE BOISPIERRE

Essayons tout de même. [Tirant des partitions du casier à musique.) he?, Huguenots?...

MADAME AMORGO

La Juive?...

MADAME DE BOISPIERRE

L'Œil-Crevé?...

GEORGES, bas à Henri^ qui a été causer avec lui.

Alors, tu veux déjà que je parle à monsieur Duvivier ?

HENRI, avec feu.

Mais tout de suite ! Notre père n'est plus là. Tu es mon frère aîné. Tu le remplaces.

GEORGES

Mais...

HENRI

Jamais je ne trouverai de femme plus digne de porter notre nom ! [Ils continuent à causer.)

FALERPIN

Vous n'avez pas les Rameaux, de Faure?

MADAME DE BOISPIERRE

Non... La Valkyrie ?

FALERPIN

II y a l'air du Printemps... [Avec une moue.) Mélodie pénible !...

CRELLECHAMP, mettant une partition sur le piano. . Chantez ça, allez ! Cette musique-là, on y revient toujours!

FALERPIN

Essayons !... [Madame Amorgo joue la ritournelle du duo de Faust.)

MADAME DE BOISPIERRE, chantant.

Il se fait tard... Adieu!...

FALERPIN, chantant.

Quoi! Je t'implore en vain!...

Attends! Laisse ma main s oublier dans la tienne!...

[Soudain., avec découragement, portantla main au

gosier et s'arrêtant de chanter.) Je ne peux pas! Je vous demande pardon! Je ne peux pas!...

MADAME DE BOispiEPRE, dc plus cu pliis turbulente., à Fa 1er pin.

Ah ! Bien, alors!... Si on ne fait pas de musique ! FALERPIN, voulant témoigner de sa bonne volonté. Voulez-vous que je dise quelque chose de Nadaud?

LES rElITEs MARQUES 29

MADAME DE BOispiERRE, ûvec ejitrain.

Une main chaude !

ABOUKiR, l'iaisantant.

Un furet !

CRELLECHAMP

Un jeu d'esprit!... une charade !

MADAME DE BOISPIERRE, SC réoiaut.

Oh! la! la! Des jeux où on fait sortir une personne pendant dix minutes !... [A madame Amor go, riant.) Avez-vous une idée, Esther ?

MADAME AMORGO, viaut aUSsi.

Mais je ne sais pas, moi... Un petit bac .^..

CRELLECHAMP

A cette heure-ci?

ABOUKIR

La partie digestive!

FALERPIN

Ça va!

CRELLECHAMP

On ne fait plus que ça, jouer aux cartes !

BOISPIERRE, riant.

Il est bon, lui I

Nous voulons nous refaire !

ABOUKIR

Vous en êtes, Amorgo ?

BOISPIERRE

Aux voix le bac!(7"ow? le monde lève la main. Rires.)

MADAME DE BOISPIERRE

Allons-y! {Elle va fouiller dans le meuble de gauche, inutilement^ et dit à Duvivier.) Eh bien!... où sont les cartes?

DUViVIER

Les cartes? (// cherche avec elle, et en désespoir de cause., va sonner.)

BOISPIERRE

A nous, Falerpin ! {Les invités se mettent à débarrasser les tables et à les déplacer.)

MADAME DE BOISPIERRE, riant.

Par ici la consolation ! [On réunit les deux tables au milieu de la scène., de jacon à yie former qu'une seule grande table rectangulaire. Tout cela se fait très vite, au milieu d'une gaité générale. Eclats de rire. Entrain croissant.)

ABOUKIR

La banque aux enchères !...

FALERPIN

Cinquante louis!

BOISPIERRE

Soixante !

CRELLECHAMP

Soixante-dix!

GEORGES

Quatre-vingts!

MADAME AMORGO

Cent louis !...

CRELLECHAMP, riajit et s'ijiclmant pour céder la place à madame Amorgo., Oh! alors!... La galanterie française!...

MADAME AMORGO, riant.

Mais ici nous pouvons bien jouer, nous qui ne sommes pas du Cercle !...

DUviviER, à Alexandre qui a paru à la porte de gauche.

Les cartes?... {Alexandre va au meuble de droite, lesprend dans un tiroir et les lui apporte.) Merci. [Alexandre sort. Duvivier^ allant mettre le paquet de cartes sur la table et le regardant machinalement.) Tiens, sacristi!... Elles ne sont plus très fraîches!

BOISPIERRE

Voilà huit jours qu'on joue avec les mêmes! {Duvivier., après un haussement d'épaules contrarié, met le paquet sur la table et va sonner de fiouveau.)

MADAME DE BOISPIERRE

Je vais couper pour vous, Esther?... {Madame Amorgo s assied au milieu de la table, madame de Boispierre en face d'elle. L'ordre des personnages., de gauche à droite., est celui-ci : Boispierre, Georges., madame de Crellechamp, madame de Boispierre, Falerpin, Crellechamp, Amorgo, Aboukir.)

MADAME AMORGO

Cent louis en banque! Les cartes passent!.. [Après

avoir présenté une carte à Aboukir pour couper le jeu.) Faites vos jeux!... {Victor parait à gauche., répondant au coup de sonnette de Duvivier.)

DUVIVIER

Dites à François qu'il aille tout de suite à Pithiviers, chercher des jeux de cartes. {Victor s'incline et sort. Rires autour de la table de jeu.)

MADAME AMOKGO, taillant.

J'en donne!

ABOUKIR

Une petite!

BOISPIERRE

Non!

MADAME AMORGo, annonçant son point.

Six !

ABOUKIR

Huit!

Sept!

MADAME AMORGO, amèrement.

Allez!,.. Ma veine commence! (Rires.)

DUVIVIER, s^approchant d'Henri, qui est assis sur le divan et feuillette une revue.

Quelle gaîte', hein?

HENRI

Ils sont tous intimes, — comme en famille!

DUVIVIER

Vous ne jouez jamais, vous?... Vous faites comme moi?

HENRI

Jamais!...

DUViviER, souriant.

Vous aimez mieux le jeu de l'épée, à ce qu'on m'a dit?

HENRI, souriant.

Ah! Dame...

DUVIVIER, s' asseyant à côté de lui.

Est-ce qu'il en est mort, cet Autrichien avec qui vous vous êtes battu?...

HENRI

Non, non, heureusement!... Au premier abord, dame! ça paraissait grave. La lame entre'e ici... (// montre sa poitrine.) ressortie là... [Ilmonireson dos.) Mais le poumon se gue'rit très bien, à la longue.,.

DUVIVIER, curieusement.

Quel coup lui aviez-vous fait ?

HENRI

Oh! mon Dieu! c'est bien simple. Une absence d'e'pée en marchant. Il me tend la broche. Croisé de seconde. Dégagé dessus.

DUVIVIER

Comment? [Henri lui démontre le coup avec un maillet de croquet.)

MADAME AMORGO, abattant.

Huit!

BOispiERRE, abattant aussi.

En carte!

Neuf!

Oh!

ABOUKiR, abattant aussi.

MADAME AMORGO, OUtrée.

DUviviER, émerveillé, à Henri.

C'est joli, une force pareille!,.. Vous avez beaucoup d'années de salle?

HENRI

Quatorze! {Surprise de Duvivier. Il s''explique.) Mon pauvre père m'a mis sur la planche aussitôt après ma première communion...

LUCIE, entrant par la gauche.

Il y a quelqu'un qui demande à parler à Monsieur...

DUVIVIER

Qui ça?...

LUCIE

Le repre'sentant d'une grande maison de Paris, pour les accessoires de cotillon...

DUVIVIER

Ah !... {A Henri.) Vous permettez?...

HENRI

Comment donc !... (Duvivier sort avec Lucie.) SCÈNE V

BOISPIERRE, MADAME DE BOISPIERRE, CRELLECHAMP, MADAME DE CRELLECHAMP, AMORGO, MADAME AMORGO, GEORGES. FALERPIN, ABOUKIR, assis à la table; HENRI, seul à ne pas jouer.

MADAME AMORGO, taillant.

J'en donne !

Non!

Oui!

ABOUKIR

MADAME AMORGO

Je tire !... {Rageusement^ jetant ses cartes.) Bac ! [Éclats de rire. — Se levant.) Ah ! je ne m'acharne pas, vous savez !... Il y a une suite !...

FALERPIN

Je la prends I... (// change de place avec madame Amorgo. Gaiement.) Y sommes-nous, mesdames et messieurs ! La partie des géants !... [S^ interrompant.) Ce qu'elles poissent, ces cartes !...

ABOUKIR, riant.

En effet !

FALERPIN, abattant.

Neuf!... Par ici la sortie !

MADAME AMORGO, furicUSC.

Naturellement! Je lâche la main quand elle devient bonne ! [Rires. Falerpin se remet â donner, très lentement.)

GEORGES

Eh! bien, Falerpin, est-ce que vous dormez? [Rires.)

AMORGO, à Falerpin, gui examine les cartes avec une attention extrême.

Allons, Falerpin?... Abattez-vous, ou en donnezvous ?

ABOUKIR, riant.

Qu'est-ce qu'il fait donc ? Il hypnotise les cartes ?

CRELLECHAMP, viaut.

C'est vrai ? Il les considère avec mélancolie !. ..

MADAME AMORGO

Voulez-vous une loupe ?

FALERPiN, vivement.

Voilà ! voilà! Pardon! (// donne. Relevant son jeu.) J'en donne !

AMORGO

Oui !

GEORGES

Non!

FALERPIN, api'ès avoir tiré., annonçant son point.

Six!...

MADAME AMORGO, à Georges.

Vous ne tirez pas à cinq !

GEORGES

Ah! ça! quel mur, ce Falerpin!... {Poussant de l'argent devant lui.) Vingt-cinq louis !

AMORGO

Moi aussi !

MADAME AMORGO, poiissant tout ce quelle a devant elle.

Masse en avant I...

FALERPIN, qui na cessé d'examiner les cartes., — soudain, se levant.

Il y a une suite ! [Exclamations.)

MADAME AMORGO, maugréant.

Ah ! Bien! Alors!... Quand on gagne !...

CRELLECHAMP, â Falerpiii.

Mais la main est bonne !

FALERPiN, qui parait mal à son aise, hésitant, balbutiant.

Je... Je ne sens pas le coup...

CRELLECHAMP

Je prends la suite ! (// se lève pour aller s'^asseoir à la place du banquier.) Vous vous mettez à ma place, Falerpin ?...

FALERPIN, de plus en plus gêné.

Merci... Je... Je ne joue plus... {Elonnement général. Froid. Chuchotements. On regarde Falerpin avec stupéfaction.)

ABOUKIR

Ah ! ça ! Qu'est-ce qui te prend ?

FALERPIN, pataugeant.

Je... Je ne me sens pas bien... Pardon... Prendre un peu Tair... Venez-vous avec moi, Henri?...

HENRI

Il pleut, mon ami !...

FALERPIN

Mais... mais non... Ça se remet, voyez!... CRELLECHAMP, légèrement gouailleur.

Prenez toujours un pépin !

MADAME \MORGO, Jinement, à mi-voix.

C'était le père de Charlemagne ! {Eclat de rire général.)

FALERPiN, exaspéré paj' ces rires, soudain^ éclatant. ' Alî ! Et puis, parbleu, tant pis ! Je ne veux pas passer non plus pour manquer de savoir-vivre !,.. Je ne Joue plus avec des cartes marque'es, voilà!... avec un jeu truqué, prépavé\...( Stupeur... Tous les joueurs se lèvent ; un d'eux., en se levant, laisse tomber sa chaise par terre, et ne songe pas à la ramasser... Silence.)

MADAMs AMORGO, regardant Falerpin avec terreur, — à mi-voix.

Il a un transport au cerveau ! [Tout le monde se presse autour de Falerpin.)

I CRELLECHAMP

' Il est fou !

BOISPIERRE

Il perd la tête!

-^ I HENRI

Qu'est-ce que vous dites, voyons ?

ti] I AMORGO

Il est toqué !

GEORGES, à Falerpin, haussant les épaules. \ Enfin, mon ami !...

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