DU GOUT POUR LES SCANDALES
Les exécutions mesmes de la justice, pour raisonnables qu'elles soient, je ne puis les veoir d'une veue ferme.
Montaigne, Livre H, chap. ii.
Mon cher Ami,
Notre ville est en fièvre et cependant, je vous le jure, il n'y fait pas chaud. Il tombe, d'un ciel couleur de drap mortuaire, une pluie poisseuse dans laquelle on glace. Nos rues et nos places, la place du Parlement, surtout, sont décourageantes par leur noir ruissellement. Notre place du Parlement est sévère. Elle a gardé toute la dignité d'un siècle où la magistrature savait majestueusement morigéner Sa Majesté. Ses graves maisons correctes sont alignées comme des conseillers un jour de Lit de Justice et elles semblent
s'écarter devant le Palais, solennel et apodictique, comme devant le Président à mortier. Les maisons de la place ne sont habitées que par des bourgeois paisibles, restés fidèles aux traditions du bon vieux temps — et les agitations du siècle ne franchissent guère le carré somnolent bordé par les hautaines demeures.
Cependant, hier et aujourd'hui, la Place a été envahie par toute une population agitée qui se pressait vers le Palais, sans aucun souci d'en déranger la pompeuse massivité, population féminine surtout, des femmes du peuple, des bourgeoises et grandes dames, redevenues sœurs par les mouvements du corps et les mouvements de l'àme. Elles couraient toutes, et toutes, elles avaient dans les yeux cette lueur particulière que met dans des yeux féminins l'attente d'un spectacle excitant. C'est qu'on jugeait l'héroïne du crime passionnel, déclaré passionnel, dont je vous disais quelques mots dans ma précédente lettre. Je vous disais en même temps, mon cher ami, que l'homme et la femme peuvent à peine se comprendre. Il est des cas aussi où les femmes entre elles, une femme du moins, peut à peine comprendre les femmes.
Et c'est très irritant de ne pas comprendre.
C'est irritant comme la recherche d'un mot qui vous échappe, d'une énigme qu'on veut résoudre, d'une solution qu'on veut trouver. On sent les limites de son cerveau et c'est une vraie souffrance physique que de ne pouvoir lui faire franchir la barrière qui l'arrête.
Non, mon cher ami, je ne peux pas comprendre à quels instincts obéissent les femmes qui se ruent aux assises, spécialement quand on juge une affaire comme celle qui nous occupe et je voudrais que vous m'aidiez de la subtilité de votre psychologie. Je sais bien que l'amour est un puissant dieu et que nulle de ses manifestations, môme les plus déplaisantes, ne sauraient se passer de dévots et surtout de dévotes. Mais tant de beaux poèmes ont été inspirés par l'amour qu'il me semble que l'on ferait mieux de rester chez soi pour les lire, ou les relire, que d'aller entendre ce qui peut le rendre le plus redoutable ou le plus méprisable.
Il y a, mon cher ami, autour de la voiture qui amène l'accusée, il y a des femmes qui hurlent et qui vocifèrent. Celles-là, ce sont des tricoteuses. Elle ont l'âme des squav^'s qui dansent la danse du scalp, La coupable est hors d'état de nuire, hors d'état de se défendre, elle est enchaînée, elle est
impuissante, elle est vaincue. Toute la lâcheté, toute la férocité, tout le sadisme humain s'épanouissent dans cette joie de la torture, car on torture par l'insulte et parle rire aussi bien qu'on torture avec les ongles ou avec les couteaux.
Et il y a aussi, je crois, des petites midinettes glissées parmi les squa^vs, des petites midinettes qui n'insultent i)as mais qui sont venues là comme à la sortie dune messe de mariage, pour voir la toilette de la meurtrière. Les bruits les plus intéressants circulent. On dit qu'elle s'est fait faire une belle robe de velours noir pour paraître devant SCS juges. « Que ne Fa-t-elle mise, disait quelqu'un de bon sens, au moins son avocat aurait pu plaider la folie. »
Dans le prétoire, j'imagine qu'il y a des femmes du peuple ravies de dévisager une bourgeoise, une mondaine, une femme qui est jolie, qui a les mains blanches, à laquelle on prête d'innombrables amours, et de savourer le supplice qu'elle doit endurer tandis qu'on viole sa vie intime. Et ces femmes du peuple ne sont pas très éloignées des tricoteuses de la voiture cellulaire.
Parmi les femmes qui sont socialement les égales de la meurtrière et qui, pour venir la contempler, ont tout bravé, tout accepté, la bouscu-
lade, les bourrades des ajçents de service, les promiscuités plus au moins répui^nantes, les fatigues d'un mauvais siège, les mauvaises odeurs (car les meilleurs [Kirl'ums marines longtemps ensemble finissent, je ne sais par quel mystère chimique, par sentir extrêmement mauvais) — la chaleur excessive, les murmures de ceux qui sont debout, le persiflage de celles qui sont en « cheveux » - et les invitations au silence du Président, il y a les indiflérentes,ily a les adversaires et il y a les symi)athisantes.
Parmi les indiflerentes, il y a les oisives, les désœuvrées, les ennuyées, celles qui sont à la recherche de « divertissements » (au sens pascalien du mot, mon cher ami), celles qui, ne sachant que faire de leurs journées, se disent, comme Perrin-Dandin :
Bah ! cela fait toujours passer une heure ou deux.
Il y aies esthètes, les psychologues, celles qui veulent déguster une tranche de vie. Il y a celles qui se doivent à elles-mêmes d'être là pour soutenir leur réputation de femmes sans lesquelles un événement <( bien parisien » — surtout en province — ne saurait se dérouler. Il y a les passionnées de théâtre. Le théâtre et les actrices
exercent une telle fascination sur certaines d'entre nous qu'elles n'envisagent plus la vie que comme un théâtre perpétuel. Et quelle actrice sera plus sincère, plus naturellement tragique, plus àprement habile, plus spontanément maladroite, et plus empoignante par conséquent, que cette femme qui se dresse sur des planches qui la brûlent, et qui ne jouera son cinquième acte qu'une fois? Quel spectacle grand-guignolesque vaudra jamais en réalisme et en « vérisme » ce spectacle là. dont le décor exact est à décourager M. Antoine? Mais occuper son temps, se divertir, satisfaire son goût dramatique, faire de l'esthétisme, de la psychologie, du snobisme, avec la misère et l'agonie morale dune créature humaine, qu'est-ce que c'est sinoij l'égoïsme le plus cruel du monde?
Et toutes celles-là qui sont venues, indifférentes à la personne de l'accusée, sont trop femmes, je suppose, pour ne pas devenir rapidement ses adversaires ou ses amies.
Les adversaires, elles auraient mieux fait de rester chez elles. Le silence des peuples est, diton, la leçon des rois. L'absence, la « quarantaine » sont la leçon des individus. Rien n'est plus dur que l'abandon. Et, si les « adversaires » sont
allées aux assises pour mieux témoigner leur mépris à laceusée, pour mieux se réjouir de la condamnation d'une coupable, pour satisfaire leur appétit de morale par la honte et Teftondrementdela criminelle, c'est une cruauté dont elles n'étaient point priées et que nulle morale ne saurait ordonner. La justice n'est ni une vengeance, ni même une punition. Elle est une légitime défense dont il n'y a pas à triompher.
Il reste les amies. Parmi les amies, il y a aussi des cruelles. Ce sont celles qui excusent le crime, car elles sont cruelles pour la victime. Si elles excusent la passit)n, passion amoureuse, passion homicide, elles pourraient aussi bien excuser la passion de la morte, d'autant plus qu elle l'a payée de sa vie, mais elles excusent d'instinct les passions qu'elles ressentent ou qu'elles pourraient ressentir et non celles qui peuvent les gêner. Enlin, il y a celles qu'une aflection ancienne attache à la coupable et que son crime n'a pu entamer — et il y a celles qui ont pitié. Elles ont voulu être là justement pour lui prouver que, sur terre, elle n'était pas tout à fait maudite et que ses larmes éveilleraient quelque miséricorde. Mais, est-il bien sûr que la pitié leur commandât de venir? 11 me semble qu'il y a des déchéances humaines
qu'il ne faut pas toucher même du regard. Que peut faire la pitié anonyme, noyée dans un public liostile ? Que peut faire la pitié qui n'a pas les moyens de se donner en paroles encourageantes, en gestes de réconfort?
Qui sait si celle qu'on juge, celle qui est au pilori ne confondra pas dans une même haine toutes celles qui la regardent et qui Técoutent — uniquement parce quelles sont libres et que, tout à riieure, elles retourneront à leur rôle d'épouse et de mère, à leurs devoirs, à leurs plaisirs? Qui sait même si elle ne vous haïra pas plus que ses ennemies, vous, ses amies, qui avez cru lui être secourables? Car on n'a la sensation de démérite et de dégradation que devant ceux quon aimait, et c'est la présence de ceux-là qui peut paraître la plus dure, i)arce que c'est la plus émouvante, parce que c'est celle qui vous fait chanceler et vous livre le mieux en pâture aux acharnées.
Et, selon les nerfs, les « réactions » de la malheureuse, qui sait aussi tout ce que ce public, ami ou ennemi, peut lui inspirer de bravades, de cabotinage inhabile, d'attitudes provocantes bonnes à indisposer le jury !
Moucher ami, ne vous réjouissez pas trop de
ce qu'il n'est question que de femmes, cette fois-ci, dans ma lettre. Il y a aussi des hommes aux assises. Seulement, on a toujours plus d'indulgence pour vous que pour les femmes, sans doute parce qu'on sait que vous êtes naturellement beaucoup plus imparfaits. J'ai simplement voulu dire que je crois décidément que les femmes ne sauraient trouver une meilleure occasion d'être des « femmes d'intérieur » que le jour où l'on juge aux assises un crime passionnel commis par une de nous.