TU NE TUERAS POINT
A Raoul Bompard.
Mon cher Ami,
Un crime passionnel a été commis dans notre yille. Mais oui, nous aussi, dans notre ville austère, nous nous sommes offert un crime passionnel, ce qui prouve que, derrière les façades grises et plates de nos maisons, la passion légitime existe, la passion illégitime également — et toutes les passions suggérées par ces deux passions-là.
Sans doute, vous ignoriez ce crime. On en a beaucoup moins écrit, bien qu'il fût identique, que du crime commis à Paris, à peu près le même jour. Il faut se réjouir d'être de ceux dont
il n'est point sensationnel de parler. Au moins les misères et les tares de ceux-là ne sont livrées à la curiosité que d'un public restreint.
Voici : une jeune femme a appris par des gens amis de la régularité que son mari la trompait ; elle a pris un fiacre, elle a été chez l'armurier, elle a acheté un revolver, elle s'est fait conduire chez sa rivale, elle lui a envoyé une balle dans l'œil ; elle a repris son fiacre, et elle a été chez le juge d'instruction, déclarer : « Je viens de tuer la maîtresse de mon mari ». Voilà un heureux juge d'instruction : il a découvert la coupable. Et tout ceci laisse supposer, chez cette épouse justicière, un assez beau sang-froid.
(( La maîtresse de mon mari ». A vrai dire la victime était une jeune professionnelle de vingt ans — vingt ans ! — dont le métier avoué était de chanter dans un café-concert, et elle recevait ce mari-là, comme peut-être elle en recevait d'autres.
On a dit, mais que n'a-t-on pas dit, que ce qui avait mis le feu aux poudres, c'était l'achat d'un piano fait par le mari pour la chanteuse, la veille ou l'avant-veille de l'assassinat, et il se pourrait que ce crime passionnel fût aussi un crime d'intérêt.
Et ce qui a encore compliqué les commentaires, les opinions et les jugements, c'est que l'archevêque a refusé les prières chrétiennes au cadavre de l'assassinée. Il paraît que les courtisanes n'ont droit au pardon de l'église que lorsqu'elles ont donné des preuves éclatantes de leur repentir. Pour cela, il faut nécessairement qu'elles vieillissent et, de préférence, qu'elles vieillissent dans l'opulence. Rien ne facilite mieux les regrets des fautes passées — et leur rachat — qu'une vie confortable et douillette. Mais, à vingt ans, on n'a pas encore eu le temps de vieillir, surtout quand on reçoit une balle qui tranche net le fil de vos jours; on n'a que le temps de faire un acte de contrition suprême entre le moment où l'on est touché et le moment où l'on perd connaissance. Et cela n'est pas suffisant. Enfin, le pasteur protestant a recueilli la réprouvée. Les uns ont admiré, les autres ont crié à la surenchère confessionnelle et ont refusé d'être des dupes. Il y a eu des polémiques et des controverses, au milieu desquelles le cercueil a tout de même fini par descendre dans la paix de la terre, et je pense que Dieu ne se laisse pas influencer par toute cette dialectique et ces sophismes humains.
Mais à propos de ce crime, comme à propos du crime parisien, je me suis demandé : pourquoi tuer la femme, pourquoi tuer la femme plutôt que rhomme car, enfin, le couple qui constitue le péché est composé d'un homme et d'une femme? Et je dirai même que je me suis posé cette question encore plus pour le crime provincial que pour le crime parisien, parce que, chez nous, il s'agissait d'une professionnelle, d'une marchande d'amour, d'une commerçante chez laquelle on est libre d'aller ou de ne pas aller. Oh ! il n'est pas question de la réhabilitation de la courtisane. Mais enfin la courtisane n'est pas responsable du vice masculin. C'est le vice masculin qui est responsable des courtisanes. Toutes les femmes le savent bien et elles devraient avoir surtout de la pitié pour des créatures qui ont été des vierges, qui ont eu probablement, elles aussi, certaines pudeurs et certains effrois — et qui exercent le métier le plus répugnant et le plus dégradant. Ne me dites pas qu'elles auraient pu en choisir un autre, car alors, c'est toute la question de la pauvreté féminine et des salaires féminins qui revient en discussion.
Mais je pense que l'épouse dont je vous parle n'a pas cru faire œuvre d'assainissement social
en supprimant une femme de mauvaise vie. Elle aurait tue sans doute aussi bien une bourgeoise, comme l'a fait sa collègue parisienne.
Et je me demande encore : pourquoi tuer la femme ? Pour se conserver un mari ? — Le mari parisien, il est vrai, a donné le spectacle de l'admiration et de Testime que peut éprouver un mari pour sa femme quand elle vient de tuer sa maîtresse. Il a reconnu à sa femme la jeunesse, la beauté, l'intelligence au détriment de la morte qui n'était plus là pour protester. — Si bien qu'on se demande pourquoi ce mari trompait sa femme. Mais dans la majorité des cas, il est probable, du moins, je l'espère, que le cadavre de la maîtresse séparera à jamais les époux et qu'il leur sera à peu près impossible de recommencer la vie commune.
Mais depuis qu'il y a des hommes — et qui écrivent, — toute la littérature sacrée et toute la littérature profane ont été faites pour rejeter sur la femme la faute de la chute de l'homme. Adam ayant crié le premier : «c'est la faute à Eve», tous les fils d'Adam ont crié, comme leur père : « c'est la faute à Eve ».
La femme, c'est l'iustruraent de perdition, c'est la tentatrice, c'est la bète, c'est la guenon
du pays de Nod, c'est Ohola, c'est Oholiba, c'est Dalila. Et cela est vraiment bien commode pour expliquer qu'on n'a jias pu être maître de soi, pour excuser sa propre faiblesse, et toutes les làclictt-'s, toutes les trahisons et tous les abandons qui la suivent. C'est de la faute à Eve. Tant pis pour elle. J'aperçois bien tout ce qu'il y a de beauté et de richesse poétique dans la signification du symbole et quels accents magnifiques les poètes ont tirés du conflit entre la conscience, l'intelligence, la pensée et la luxure ; quels nobles poèmes au lyrisme amer et douloureux leur ont été inspirés par les inquiétudes que la nature a mises dans leur chair, par l'esclavage dans lequel elle les a réduits. Seulement les poètes sont des êtres tellement dangereux qu'ils ont fini par convaincre la femme elle-même qu'ils avaient raison. Ils l'ont convaincue parce que, pendant longtemps, ils ne lui ont pas laissé la liberté d'examiner s'ils avaient tort ou s'ils avaient raison. Ils l'ont convaincue, parce que, dans sa vanité, dans sa coquetterie et dans son « narcissisme», elle n'était pas fâchée d'être érigée en puissance aussi redoutable. Ils l'ont convaincue parce que, dans ses efforts pour secouer le joug et pour dominer, elle a reconnu, à l'usage, l'efficacité d'un pouvoir qu'on
lui révélait. Ils l'ont convaincue parce que son instinct l'incline à absoudre de préférence le sexe vers lequel elle est attirée, plutôt que ses rivales. Ils l'ont convaincue, enfin, parce que la femme demeurée chaste éprouve pour celle qui ne l'est pas un mépris et un dégoût profonds. Elle la considère comme la honte du sexe tout entier, comme une ennemie dangereuse pour son repos, pour son foyer, et elle lui en veut peut-être aussi, inconsciemment, de céder à des curiosités, de connaître des joies et des plaisirs qu'elle s'interdit à elle-même très sévèrement.
La mère est indulgente aux frasques de son fils. La plupart du temps, la femme est indulgente aux infidélités de son mari, mais elle n'a pour la complice de son fils ou de son mari que jugements de la dernière sévérité. Et quand, pour se venger de la trahison de son mari, elle prend un pistolet, c'est la femme qu'elle tue.
Et je ne sais pas jusqu'à quel point, cela n'est pas terriblement offensant pour l'homme, ce parti pris de l'épargner, comme on épargne un faible, un débile, un irresponsable, métamorphosé malgré lui par Circé.
Est-ce à dire, mon cher ami, qu'il vaudrait bien mieux tuer l'homme et que la femme a rai-
son, lorsque par hasard, elle tue l'homme ? — Oh 1 non, il ne faut pas tuer l'homme non plus.
11 s'est passé un fait curieux. C'est que, lorsque les femmes se sont mises à écrire — je sais bien qu'elles ont écrit de tout temps, la poétesse Marie de France écrivait en l'an 12î>0 — mais elles écrivent maintenant plus qu'elles n'ont jamais écrit, et elles sont devenues, dans leur littérature, non plus la rivale de la femme, non plus son ennemie jalouse et déliante, mais son soutien et ses panégyristes. C'est peut-être que, lorsqu'elle écrit, la femme pense surtout à ellemême. L'homme est chargé de tous les vices, de tous les égoïsmes, de toutes les tyrannies. Elles exagèrent, mais les hommes auraient tort de s'en étonner. Pendant longtemps, ils ont mené la discussion tout seuls ; ils ont été des misogynes avec plus ou moins de grandeur dans la j^ensée et de bonheur dans l'expression, ils ont dit que les femmes étaient des enfants malades et impures, bonnes à les perdre et à les faire souffrir.
Maintenant, les femmes répondent et elles répondent que les hommes ne sont pas tous des saints — même des saints tentés — et qu'elles ont peut-être aussi un peu souffert par eux depuis
LES PETITES TROVINCIALES 133
que le monde est monde. Et il ne leur est pas troj) diificile de prouver de quel côté ont été les souflrances les plus lourdes et les plus silencieuses. Cependant Alexandre Dumas a écrit (( Tue-la » et je ne crois pas qu'aucune femme encore ait écrit « Tue-le ».
M. Jules Lemaître nous a rapporté une conversation qui eut lieu autrefois entre Mars et Vénus :
Elle l'appelait monstre, il la traitait de rjarce (I)
Et cette conversation-là dure encore et elle s'envenime. L'homme et la femme semblent deux adversaires qui se mesurent, qui se cherchent et qui veulent se mordre. L'homme persifle et la femme rage et on se demande si les temps ne sont pas proches où
se jetant de loin un regard irrité, Les deux sexes mourront chacun de son côté.
C'est que lorsqu'il s'agit d'amour, d'amour sensuel, de possession, les deux sexes seront toujours l'un devant l'autre comme des antagonistes. Trop de choses les séparent lorsqu'ils sont séparés. Trop de choses incompréhensibles
(i) La Vengeance de Vulcain, poésies de Jules Lemaiire.
pour l'un comme pour l'autre. L'homme et la femme i)cuvent se confondre, ils ne peuvent pas se comprendre. Et puis il y a l'égoïsme, le monstrueux ésroïsme.
La vie sentimentale de la femme est forcément plus envahissante et plus douloureuse que celle de riiomme. L'homme a son métier, son travail, sa vie matérielle et son avenir à faire. La femme est seule et repliée sur elle-même. On l'a élevée pour Ihomme, pour le mariage. Quand elle est jeune fille, elle se fait de l'amour une idée d'autant plus fausse qu'elle ne la crée qu'avec sa propre imagination, aidée des romans ou des poèmes qu'on lui a laissé lire. Elle ignore tout de ses réalités, comme elle ignore tout de la nature masculine et de ses exigences. Et voilà qu'au lendemain du mariage, si elle est encore la seule et unique préoccupation du mari, elle n'est plus sa seule et unique occupation. Si la profession de son mari est absorbante, elle ne le voit i)lus guère qu'aux repas et le soir dans leur chambre. Et voilà qu'il se lasse d'elle — et voilà qu'il la trompe. — Alors, comme de l'idée qu'elle s'était faite de l'amour, il ne lui restait plus guère que l'étreinte, elle est prise de vertige et elle tue celle qui la lui vole et quelquefois celui
LES PETITES PROVINCIALES i 3o
qui l'en frustre, disant qu'elle a commis cet acte parce qu'elle aimait trop son mari.
Mais il n'y rien de commun entre Tamour et ce geste féroce. Il n'y a rien de commun entre aimer un être et le considérer seulement comme sa propriété, ou comme un instrument de sensation — rien de commun entre aimer un être absolument et totalement et, tout d'un coup, estimer qu'il n'a de valeur que pour le geste le plus impulsif et le plus irréfléchi de lui-même.
Aimer un être, c'est l'aimer pour lui, parce qu'il vit, parce qu'il est lui-même avec ses qualités, comme avec ses défauts, avec la noblesse comme avec la faiblesse de son caractère, la fragilité de ses sentiments, la mobilité de ses désirs. Aimer un être, c'est non seulement accepter les joies quon pourra connaître par lui, mais aussi les soufl'rances qu'il vous infligera sûrement, c'est accepter qu'il puisse être heureux en dehors de nous, c'est faire tous les sacrifices s'il le faut et accorder tous les pardons. Et je ne dis point que cela n'est pas douloureux, mais de la douleur, des regrets, de la jalousie même peuvent naitre l'ivresse de la résignation, de l'acceptation. Il y a de l'ivresse dans la douleur noblement et pudiquement supportée, une telle
ivresse qu'on ne voudrait pour rien au monde sentir sa douleur diminuer parce que ce serait une preuve que lamour qui la causait a luimême diminué.
Et puis, vraiment, il y a autre chose dans le mariage que le geste d'amour; autre chose que cette obsession égoïste, orgueilleuse, mesquine « n'être pas trompée ». Il y a la vie commune et quotidienne ; il y a l'habitude commune, les intérêts communs; il y a la ressemblance qu'on prend l'un avec l'autre, ressemblance d'expression, d'opinions, de sentiments ; il y a l'amitié, la camaraderie indulgente et complice qui succèdent forcément aux ardeurs du début. Et il y a les enfants, les enfants qui doivent ignorer que leurs parents ont une vie sexuelle et qui ne doivent pas subir le contrecoup de ses égarements et de ses intransigeances. Quand on pense que cette malheureuse qui a assassiné a des enfants et que sa victime avait une petite fille, on se demande avec effroi comment on peut cesser d'être mère à ce point-là. Et il y a aussi le temps. Comment peut-on attacher une importance vitale à un acte humain qui n'est pas lui-même un acte meurtrier? Quel équilibre entre la destruction irrémédiah)le d'un
être et rinfidrlité de son corps? Comment peuton punir de mort un être que la vieillesse et la mort guettent au tournant de sa route? Comment ne pas réflécliir que notre jeunesse est bien courte, que les flammes et les désirs qu'elle met en nous s'éteindront rapidement et que, demain, nous serons stupéfaits d'avoir autant souffert pour des tourments que nous n'éprouAons plus? Le temps calme notre chair et il calme aussi notre cœur. C'est attristant et consolant.
Il ne faut pas enlever au temps toute possibilité de guérison et d'apaisement, il ne faut pas enlever au temps la possibilité de réunir un jour l'homme et la femme, comme de vieux compagnons de route attachés l'un à l'autre, aussi bien pour le bonheur que pour les peines qu'ils ont éprouvés ensemble ou l'un par l'autre.
Mais il y a des hommes qui trompent et qui abandonnent sans espoir de retour et pour lesquels on ne peut rien espérer du temps? Ceux-là, c'est qu'ils n'aimaient plus du tout et ce n'est pas un coup de revolver qui nous les rendra. Et si le coup de revolver est une vengeance, la femme est bien une criminelle et non une amoureuse déséquilibrée. Certes, mon cher ami, il y a parmi vous, des Tristan, des Roméo, des Werther, des
Siegfried, il y a des Grands de l'amour, qu'il soit ou non de l'amour conjugal, mais il y a aussi des heures où vous êtes surtout le Muletier, le galant Escroc. Lubin avec Nicole ou le Seigneur avec la chambrière. Quelle imprudente flatterie de laisser croire aux maris qu'ils sont toujours des héros dans toutes leurs attitudes, et quelle injustice de les forcer à jouer le rôle des héros de tragédie ! Tristan, Werther et Roméo se sont tués tout seuls. Quant à nous, ne tuons ni le Seigneur, ni la chambrière.