DEUX SAHARIENS UNE POÉTESSE ET UN PEINTRE
A Henri Villain.
Mon cher Ami,
Vous souvenez-vous de cette promenade en bateau-mouche, sur la Seine, par cette admirable soirée de déceml)re éclairée de lune? La lune, je lavais tout d'un coup aperçue, rue Royale, au-dessus du garde-meuble. Je ne m'attendais pas à la voir. Il ne me semblait pas quelle pût exister dans le ciel parisien. Elle avait lair gênée, dépaysée, malheureuse, pîilie par toutes les lumières de la ville, effarée i)ar la rumeur de tant de gens et de tant de machines trépidantes, impatiente de
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retrouver les espaces profonds et silencieux dont elle est la reine brillante. Et l'envie m'est venue d'aller la voir se mirer dans la Seine, vog^uer le long des quais, gagner le large de l'infini reconquis vers Sèvres et vers Saint-Cloud. Vous avez ri, vous avez tous ri, vous avez dit que c'était une idée incroyablement saugrenue. Vraiment, cette promenade en bateau, en plein mois de décembre, et la nuit encore, il fallait être fou ! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez comprendre ce que c'est que de revoir Paris après des mois d'absence, vous ne pouvez comprendre ce que c'est que cette joie de n'avoir rien d'autre à faire que de le reconnaître, que de le reprendre, de l'aspirer par tout son être, de se repaître de toutes ses beautés, de son sol qui rend les jambes plus nerveuses et les pas plus fiers, de son ciel vers lequel la poitrine se soulève comme les flots vers les astres, de s'imprégner de tout ce qu'il a d'unique et que vous ne sentez plus avec cette ivresse, que vous ne désirez pas avec cette avidité des instants comptés, avec la hâte angoissée du départ prochain — vous tous qui n'avez pas perdu Paris. Mais je tenais à ma promenade et vous avez fini par me dire : « Eh ! bien, je vais avec vous ». C'est vrai, il ne faisait
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pas chaud, mais nous nous sommes assis tout de môme sur la passerelle du bateau désert. Vous avez relevé le col de votre pardessus et moi j'ai serré ma fourrure autour de mon cou.
La Seine, gonflée comme une gorge d'amoureuse, semblait soupirer sous la caresse du bateau comme Léda sous la caresse du cygne. Elle était parée, comme de lumineux rubis, par tous les yeux dont Paris s'éclaire la nuit. Vous m'avez épargné cette phrase : « Cela rappelle Venise ». La lune nous suivait lentement, glissantdans le ciel comme nous glissions sur l'eau. Et vous m'avez parlé des solitudes de l'Extrême Sud algérien dont vous aviez l'obsession nostalgique, et du fantôme féminin qui vous a accompagné partout, des confins marocains en Aurès, pendant vos deux années de paix, de bonheur musulman. Vous avez fait un pèlerinage au cimetière d'Aïn Sefra : c'est là qu'elle repose depuis l'année 1907. Son jeune corps a été détruit à 27 ans, en plein épanouissement, en pleine vigueur, en pleine soif de vie. d'activité et d'amour. Elle est morte noyée par le débordement de l'Oued Sefra, en voulant sauver le spahi indigène qu'elle aimait et qu'elle avait épousé. Quant à son àme ardente, elle flambe dans l'incendie allumé chaque jour par le soleil
sur les blondes régions sahariennes, elle vihre dans le flamboiement des lumières splendides, elle se pâme dans léternelle caresse solaire, dans « réternelle ivresse des soirs du sud, quotidienne et jamais pareille ».
Qui était-elle, cette Isabelle Eberhardt, mystérieuse et tourmentée, slave et musulmane, française de lano^age et française de style ? Que cherchait-elle dans les profondeurs du désert, lancée au galop sur son cheval arabe quelle appelait Souf ou bien Ziza (chéri)? Quelles blessures féminines, quelles déceptions, quelles amertumes dérobait-elle aux curiosités indiscrètes, sous les blancheurs du costume arabe masculin? Instable et inquiète, elle n'a vu, dit-elle, d'autre remède à l'instabilité et à l'inquiétude de ses états d'esprit que la contemplation muette de la nature, loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul et unique refuge des âmes en détresse. Et elle a écrit sur la solitude, la joie de la solitude, la volupté de la solitude, dans laquelle se féconde et s'exalte la pensée, dans laquelle notre faiblesse se trempe et notre force rayonne sans limite et sans contrainte, des phrases frémissantes et enflammées : « Gloire à ceux qui vont seuls dans
la vie ! Si malheureux qu'ils soient, ce sont les Forts et les Saints, les seuls êtres ; les autres ne sont que des moitiés dame. Et je bénis encore ma solitude qui refait de moi un être simple et d'exception, résigné à son destin ».
Affranchie des préjugés de la vie civilisée, déliée des chaînes qui nous attachent aux besoins matériels, méprisante des bonheurs vulgaires que les femmes se font avec les modes changeantes des mobiliers et des costumes, dédaigneuse des satisfactions médiocres d'une vie prudente et calculée, incapable des lâchetés, des compromissions, des bassesses, qu'il faut parfois commettre et souvent accepter, inadaptée par fierté et par audace, elle a vécu et songé sa vie là où la vie d'une femme peut être libre et violente, généreuse et bienfaisante aussi ; là où le songe peut être indéfini, où la conscience de la pensée se volatilise dans le brasier solaire. Les nomades du désert ont gardé le souvenir de sa voix douce, de ses paroles raisonnables, de ses mains habiles à soigner et à panser, de son cœur charitable, de sa fraternelle et discrète sympathie, de son endurance et de ses prouesses cavalières. Ils savent qu'elle était une femme, mais ils respectent jusque dans la mort lénigme voilée qu'elle a été
pour eux et elle reste dans leur mémoire le héros au nom masculin, vénéré comme une légende.
Quant à nous, il nous reste les pages nerveuses où elle a révélé toute son intelligence vigoureuse et toute sa sensibilité de poète, toutes les détresses et toutes les joies que seuls connaissent ceux qui ont cette sensibilité-là, toute sa vision magnifique du pays africain, toute sa profonde compréhension de la vie musulmane. Et c'était sans doute le génie des Eaux qui la prise là-bas, qui la faisait surgir pour nous des lianes humides de la Seine, i^ar ce soir de décembre tout éclairé de lune.
J'étais encore tout imprégnée de notre conversation, lorsque, quelques jours plus tard, je m'arrêtai dans votre ville pour voir, dans votre atelier, les tableaux et les études que vous aviez ra[)portés d'Afrique. Il faisait un temps charmant, un jour d'hiver d'un bleu très doux qui éclairait tendrement les formes sublimes de votre cathédrale. Ce jour-là votre ville était vraiment la ville de la cathédrale, non pas celle de Huysmans, mais bien plutôt celle de Corot, la belle cathédrale claire, imbibée de soleils centenaires, qu'on voit dans une petite salle aux Arts Décoratifs.
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Et votre maison est bien où je souhaitais quelle lut, tout près de la cathédrale, sur l'un des anciens remparts de la ville. Elle a le charme intime et sim[)le qu'on se plaît à accorder aux demeures des ouvriers d'art du Moyen- Age. Deux femmes, l'une maternelle qui est le naturel et la bonté même, l'autre fraternelle (pourquoi la langue française n'a-t-elle que cette épithète masculine à offrir à une sœur?), active, modeste et fière comme la Marthe de l'Evangile, sont les gardiennes protectrices de votre temps, de votre travail et de ses fruits. Par elles deux s'accentue l'impression que votre famille a toute la poésie laborieuse d'une famille d'un peintre d'autrefois.
Et tout d'un coup, dans votre atelier, proche la cathédrale et l'escalier de la reine Berthe, quelle apparition subite et magique d'un autre monde, tellement éloigné, tellement insoupçonné, inattendu et pathétique, qu'on est muet d'angoisse comme devant un inconnu redoutable ! On a la gorge sèche devant ces mers de sable où les énormes dunes en fusion, agitées de remous, semblent de monstrueuses bêtes rampantes, prêtes à vous engloutir. Gomment oser s'aventurer dans ces ruelles tortueuses et incandescentes où somnolent, accroupis ou allongés, des Maro-
cains aux poses de sphynx? Gomment oser franchir ces épaisses et larges portes en troncs de palmier qui s'ouvrent dans de longs couloirs sombres aux murailles en pisé, et qui donnent accès dans quels repaires inquiétants? Que recouvrent ces coupoles de plâtres, bleuies comme des grès flammés, sans ouvertures apparentes, tassées entre deux incendies, celui des sables et celui du ciel? Quels humains vivent là, sans eau et sans arbres, dans cet enfer que n'a pas rêvé Dante ? J'aurais voulu voir tous vos tableaux les uns auprès des autres, afin d'avoir une impression d'ensemble, afin d'être moins secouée par des sensations fugitives et successives, afin de me calmer et de me ressaisir, de pouvoir mieux réfléchir et mieux comprendre à mesure que les paysages s'étendraient devant moi, comme ils s'étaient étendus devant vous, dans les solitudes de ce Sud flamboyant.
Cette impression d'ensemble, j'ai pu l'avoir quelque temps après à l'exposition des Orientalistes.
Malgré notre terne frimaire parisien, malgré le mur terreux qu'on vous avait accordé dans une salle morose, le soleil rayonnait de votre Islam exilé.
Mon cher ami, je n'emploierai pas de termes techniques, de termes d'atelier ou de critique d'art. Je les ignore presque tous. Ceux que je sais, je craindrais d'en faire un ridicule usage, ridicule comme tout ce qui est artificiel. J'ai senti tout de suite quelles affinités il y avait entre votre âme et celle d'Isabelle Eberhardt, et pourquoi vous aviez élu son ombre comme compagne de voyage. Votre sensibilité délicate avait voilé de pensée mélancolique l'éclat trop intense de ces pays à la splendeur hallucinante et c'est surtout les aubes et les soirs, les heures d'élection, les matins transparents comme des feuilles de rose, les soirs pourpres et violets, le silence des palmeraies dans les sables rafraîchis d'ombre lunaire, qui ont séduit votre pinceau subtil. Je sais que ce que vous aimez le moins dans votre œuvre, ce sont les études où, malgré vous, la violence des choses vous a contraint d'être brutal et pessimiste, où vous avez dû exprimer en couleurs excessives l'embrasement qui tyrannise cette terre d'Afrique et la rend visuellement orgiaque, qui la révèle avec une impudeur audacieuse et crue, et qui arrache même ses ombres au mystère chaste des demi-teintes, pour les livrer aux baisers meurtrissants d'une lumière brûlante.
Vous deviez cependant vous laisser emporter dans ce paroxysme des choses, car il symbolise Tàpre volupté, la sensualité cruelle et l'immense, la terrifiante tristesse qui bouillonnent dans le creuset saharien, sous la torpeur des midis accablants.
Mais vos matinées à El Oued Souf, ses sables, ses rues endormies et ses jardins en entonnoir — mais toute la joie immense dont vous avez été saisi à Figui^q, la perle du Sahara, et qui chante auprès d'un vieux puits, qui joue et bavarde avec les petits Arabes aux yeux de flamme de l'école coranique, qui se fait recueillie et silencieuse auprès du tronc fier d'un palmier, qui se mire dans l'améthyste transparente de l'Oued Zousfana, qui rêve auprès d'un Arabe accroux^i dans un songe ignoré, qui se grise et murmure auprès d'un ruisseau musical. — Mais surtout, surtout, votre printemps dans l'Aurès. Ah ! mon cher ami, quelle invitation au voyage I
Le printemps et la fête partout ; les abricotiers et les amandiers sont en ileurs, les cascades et les sentiers fleuris descendent des montagnes violettes, les terrasses plates des maisons s'étagent et montent à l'assaut du ciel bleu et les femmes lavent, en dansant sur leur linge, leurs
robes multicolores relevées bien au-dessus des genoux. Quelle vision enchantée vous nous avez donnée de cette région merveilleuse pour laquelle on voudrait composer un cantique des cantiques! Et j'ai bien envie de vous en exprimer ma reconnaissance en vous saluant de cette phrase d'Isabelle Eberhardt : « Peintre des horizons en feu et des amandiers en fleurs î »
Retournerez-vous jamais dans TAurès ? Je le souhaite, et je le crains.
Je le souhaite, parce que je sais que vous attendez ce retour avec une impatience fiévreuse. Je le crains parce que nos souvenirs et nos rêves se brisent parfois lorsque nous tentons d'aller les rechercher là où ils sont nés. Nous ne nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve. Le fleuve coule et se perd dans l'océan mouvant. Mais nous aussi, nous surtout, nous passons et jamais le même sang ne nourrit la même substance nerveuse où sélaborent nos sensations.
Comment retrouver nos sensations anciennes disparues pour toujours avec les cellules qui les avaient créées?
Peut-être tout ce qui vous a exalté, la pureté, la virginité paradisiaque de ce pays splendide aura disparu. Peut-être, il y aura des hôtels, des
cafés, les enfants vous diront « donne un sou »,
— vous rencontrerez des Européens, et quels Européens ! leurs casinos, leurs jeux, leur alcoolisme et leurs sales passions. Et c'en sera fait de Menaa dans TAurès, comme de Ben Nezouh de la Fête Arabe, si éloquemment décrit par les frères Tharaud. Les tristes peupliers au lieu des palmiers aux colonnes alhambresques
— et des casernes, des casernes, des casernes — et la colère dans Tâme de l'amant revenu.
Mon cher ami, jespère que cette catastrophe est encore lointaine : j'espère que vous reverrez l'Aurès et qu'il vous réserve encore des enchantements, diflerents certainement des enchantements passés, mais ineffables eux aussi.
Pour nous qui sommes sédentaires, des poétesses comme Isabelle Eberhardt et des peintres comme vous sont nécessaires et consolants. Ce n'est que par eux que nous pouvons connaître la beauté surprenante, multiple et glorieuse de la terre.
Ils sont nécessaires aussi pour fixer dans la mémoire des humains «la vision juste, unique, ineffaçable » de pays qui, demeurés tels qu'aux premiers âges du monde, disparaissent peu à peu, livrés aux ambitions les moins nobles des hommes civilisés.