‹ Les Petites provincialesChapitre 12 sur 14 · A CANCALE. SURTOUT UN SOIR · texte numérisé non relu

A CANCALE. SURTOUT UN SOIR

A Ilona et à Yvonne.

Mon cher Ami,

Connaissez-vous Cancale? Moi,j'ai connu Cancalequand j'étais petite, quand j'habitais les Batignolles et que je n'avais guère voyage» au-delà de la rue Ampère, où j'allais à l'école. J'ai connu Cancale par un petit livre d'Hector Malot, un petit livre bleu qui s'appelait Romain Kalbris et que je relisais dès que je l'avais fini, en pleurant chaque fois un peu davantage ; j'ai connu Cancale par de beaux livres à couverture luxueuse, des livres qu'on me donnait pour mes étrennes, les « Pourquoi de Monsieur Jean », les « Parce que de Mademoiselle Suzanne ».

Et Gancale mapparaissait comme un pays fabuleux, situé dans le monde irréel où se passent les histoires, un pays où il n'y avait pas d'hommes, mais beaucoup, beaucoup d'enfants qui ne vont jamais à l'école, qui vivent en bateau et qui s'enfuient un beau jour pour faire le tour de la terre, un pays tellement lointain que je ne pourrais jamais l'atteindre.

Je ne savais pas que la destinée me permettrait d'atteindre Gancale à peine plus difficilement que j'atteignais autrefois la rue Ampère.

Vous connaissez Gancale, mon ami casanier, tout au moins par la réputation de ses huîtres et de ses Gancalaises. A vrai dire, la réputation des huîtres est moins flatteuse que celle des Gancalaises. Mais les Gancalaises vous diront que les huîtres sont de grandes calomniées.

« Allons, voyons, Monsieur, disent les matrones cancalaises en claquant la croupe fermement rebondie de leurs filles, ça n'est nourri qu'avec des huîtres. Est-ce que ça serait bâti comme ça, si les huîtres étaient du poison?»

Et Monsieur regarde et paraît convaincu, un peu contrarié peut-être de n'oser se convaincre qu'avec les yeux. Les Gancalaises sont de belles filles, solidement plantées sur des jambes droites

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et flexibles comme un mât en cœur de pitchpin. Elles ont des yeux noirs d'Andalouses, des dents blanches comme des amandes fraîches, elles sont insolentes comme des poissardes, câlines comme des chattes, amoureuses comme des tourterelles.

Il y a aussi les Cancalais, car les Cancalais ne sont pas toujours à Terre-Neuve. Les Cancalais sont des lascars. De Gran ville à Lézardrieux, ils sont véhémentement abominés : on les traite de bandits, de canailles, de salauds. Oui, mon cher ami, de salauds. Gomme on s'habitue vite à écrire de vilains mots ! Vous me direz peut-être que, si une femme honnête peut tout entendre, elle peut aussi tout écrire. Mais on traite les Gancalais de bien autre chose encore, et cela, je ne suis vraiment pas encore assez honnête femme pour vous l'écrire. Sonj^ez que ces pirates, bercés dans leurs bisquines du diable, sortent par des temps à faire chavirer les marsouins, et qu'ils vont chaluter jusque sous le nez des gars d'Erquy retenus à la côte par le noroît, et qu'ils flanquent des coups de fusil au bateau de la douane qui tente de les poursuivre et de prendre le numéro de leur barque.

Et les Gancalais ripostent que les Malouins et les gars d'Erquy sont des feignants, des pous d'anglais et de parisiens, trop capons pour aller

à la mer quand elle n'est pas lisse comme un parquet (le casino.

Alors, quoi? ça n'est pas la peine de laisser perdre le poisson,

Je suis retournée à Cancalc cette année. J'ai revu avec la même joie le gai petit bourji^ bâti à pic au dessus de la mer, comme un nid de gerfauts accroché sur le roc ; ses ruelles étroites et rocailleuses, qui descendent verticalement vers la Houle, bleue comme un iris, veloutée comme un lac d'amour dont les bateaux seraient les cygnes. Je me suis mêlée allègrement à cette population amusante, qui a des allures indépendantes et contrebandières, et je me suis promenée avec un nouveau ravissement dans le chemin des douaniers qui va de la Houle jusqu'au Grouin.

Il est délicieux, ce chemin des douaniers, dans la fraîcheur laiteuse et virginale des matins où la mer a l'orient d'une perle, dans le vaste silence des crépuscules où le couchant s'allume.

Il est tracé tantôt au sommet, tantôt au flanc de la falaise. Il serpente parmi les ajoncs, les bruyères, les fougères; il dégringole en cassecou jusque dans les petits ports silencieux où la mer est comme alanguie et se pâme sur le sable blond avec un bruit de baisers ; il remonte en

raidillon le long de la côte, traverse des bouquets de pins qui naissent d'un sol roux et se détachent sur un azur dont on ne sait s'il est céleste ou s'il est marin. Les pins descendent pas à pas depuis le haut de la falaise presque jusqu'à la mer vers laquelle ils se penchent. Leurs branches s'enlacent les unes aux autres comme pour se retenir dans la pente et c'est, entre le sol et l'infini du ciel et des eaux, comme un réseau aux mailles vert sombre, comme une moustiquaire légèrement agitée par la brise et sous laquelle il ferait bon s'étendre pour se diffuser dans la tiède lumière colorée.

Le chemin devient plus aride aux abords du Grouin et la côte plus sauvage. Et la mer est moins douce aussi : elle a des teintes inquiétantes d'absinthe, bonne à faire tituber les barques et à les jeter contre ce mufle terrestre, rugueux, bourgeonné, pelé par les vents du large comme le nez d'un vieux loup de mer.

Il y a, dans le bourg de Cancale, une ruelle qui s'appelle la rue de la Rigole. Je ne crois pas qu'elle soit ainsi nommée parce qu'on y mène une vie spécialement folichonne. Elle doit tirer son nom du ruisseau qui coule au milieu et qui participe du purin et de l'eau de vaisselle. Car

les Cancalais ont, sur le Tout à l'égoût, des idées aussi primitives que tenaces et ils pratiquent le Tout à la rue avec une patriarcale simplicité.

« Tàtez-moi ça, Monsieur, et dites-moi si ça serait aussi dur si ça respirait du poison »

Et Monsieur tàte et, que voulez-vous, il est de plus en plus convaincu. Seulement, il y a aussi, sur les marches des masures de la rue de la Rigole, quelques petites larves humaines dont les jambes tordues et les mines douloureuses en disent long sur les propriétés fortifiantes des gadoues cancalaises.

Celles-là n'atteindront pas l'âge où Monsieur peut regarder et tâter. La rue de la Rigole conduit sur une large terrasse qui domine la mer. Quelle vue éblouissante, et qui chaque fois surprend, sur cette étendue bleue, d'un bleu qu'on croit toujours voir pour la premièi^ fois! Sur cette terrasse, parmi les arbres fruitiers, les potagers et les fleurs, s'élèvent quelques villas. L'haleine de la mer est tiède, les roses, les mimosas, les fraises, les pèches et le raisin la respirent et s'en réchaufl'ent. Ils sont drus et vermeils comme des fleurs et des fruits choyés en •serre.

Dans l'une de ces villas, mon cher ami, une

villa blanche avec des volets verts, c'est le soir après le dîner. La veillée se fait dans la salle à manger, sous la lampe à pétrole en porcelaine, transformée en lampe électrique. Gancale s'éclaire si elle ne se clarifie pas. On ne peut pas tout faire.

Tandis que la servante dessert la table, les cigares s'allument dans le silence. La fenêtre est ouverte du côté de la mer. Dans les calmes abîmes du ciel, le croissant de lune vogue « comme une barque d'or », tandis que, sur les eaux sombres du port, les barques de bois sont à l'ancre faiblement éclairées par un feu clignotant.

Autour de la table desservie, deux groupes se forment : l'un, deux femmes et un jeune homme — le jeune homme tout près de la plus jeune des femmes. Les deux femmes ont les mêmes regards bleus par la mystérieuse résurrection des couleurs en même temps que des expressions.

Mon cher ami, les yeux sont la plus grande des merveilles, mais les yeux bleus surtout sont adorables parce qu'ils ont de radieux et de transparent. Les yeux bleus partagent avec le ciel d'un beau jour ce don d'embellir et d'éclairer tout ce qui existe autour d'eux, ce don de rassu-

rer et de calmer que possède aussi rinfini limpide et azuré.

L'autre groupe est composé de deux hommes, dans la force de Tàge et de la pensée.

Le plus âgé, de force massive, est assis dans un fauteuil. Sa tête donne une impression de noblesse hautaine, de distante et glaciale sévérité, tandis que son corps, alourdi par un em})àtement accablant, fait songer au corps d'un colosse attaqué aux membres par de lâches ennemis. Tantôt les névralgies lui mettent aux poignets leurs menottes paralysantes, aux chevilles les chaînes de fer des forçats, mais ce sont dévalues tentatives d'esclavage, toute la vie active est réfugiée dans le cerveau solidement protégé par une boîte crânienne aux parois larges, aux angles droits, et c'est un perpétuel triomphe de lesprit contre la matière.

Le visage gras est entouré de favoris à l'ancienne mode britannique et, sous des sourcils encorbellés, les yeux sont clos.

Les yeux, ces vivants puits au fond desquels Tàme repose, ces lacs aux transparences lumineuses, agités par tous nos sentiments, par toutes nos émotions, où se reflète le monde des formes et des couleurs, où se noient nos désirs, où nos

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passions brûlent miraculeusement comme certains feux sur les eaux, les yeux sont clos dans ce visage, comme jiour mieux dérober aux observateurs les secrets d'une vie intérieure que rien ne peut ni ne doit distraire de ses méditations. Seulement, parfois, sans qu'on s'y attende, les paupières se relèvent et une lueur, rapide comme la lueur d'un i^hare, balaye tout l'espace environnant et saisit les choses en même temps que les êtres, puis les paupières retombent sur les globes sensibles que blesse la lumière du jour.

Et l'on reste interdit devant ce visage scellé qui semble tellement inaccessible et même tellement indifférent aux sympathies, qu'on se croirait bien indiscret ou bien audacieux d'oser manifester la sienne.

Mais pour se communiquer aux êtres et pour communiquer avec eux, il reste à cet homme, privé des mouvements et de la vue, sa bouche aux lèvres charnues, bien enchâssée entre de fortes joues, bien maintenue par de robustes maxiliaires.

C'est cette bouche qui, dans le visage immobile, révèle tous les mouvements d'une àme solitaire aux âpres dédains, aux indignations contemptrices, d'une conscience énergique et

rigide aux détachements monastiques, aux héroïques sacrifices, qui permet de pénétrer jusqu'à un cerveau prodigieusement érudit, exclusivement spéculatif, et aussi, par certains sourires d'une douceur presque enfantine, jusqu'à un cœur qui ne veut pas avouer. Et, suppléant aux regards et aux gestes, cette bouche par sa seule puissance crée un des orateurs les plus surprenants qu'on puisse rencontrer. Le langage, qui afflue de sa source nerveuse avec une abondance inépuisable, semble arrêté par le barrage des lèvres qui ne le laisse passer qu'avec une lenteur mesurée pour mieux attribuer aux mots toute leur valeur, toute leur force par un accent qui les fi'appe métalliquement comme des médailles, par un martèlement autoritaire qui leur donne quelque chose de prophétique.

A côté de ce géant, de proportions plus petites et plus harmonieuses — un prince d'Asie auprès d'un dieu Hindou — l'autre homme est assis sur une chaise. Ses mouvements ont gardé une vivacité juvénile, et, dans son visage pâle, aux tempes un peu meurtries, au front vaste, au fier profil sémite, on est surtout attiré par des yeux si magnétiques qu'ils semblent les yeux d'un « voyant ». Ils sont tantôt impénétrablement

lourds et tantôt d'une acuité insoutenable et, dans leurs sombres lointains aux reflets fauves, passent tous les orgueils des luttes victorieuses contre la soufl'rance et contre la haine, toutes les mélancolies et toutes les joies que peut donner une sensibilité particulièrement vibrante, tous les éclairs d'une admirable intelligence, tout le rayonnement dune àme tendre, compatissante et bonne parfois jusqu'à la faiblesse.

Tout en lui est véhémence passionnée, enthousiasme fougueux, avidité de convaincre, ardeur à démasquer. 11 y emploie un lyrisme un i^eu romantique, curieusement acéré par une mordante ironie de satirique, un esprit critique d'une pénétration rare qui s'amuse à de séduisants paradoxe*; sur le chemin de la logique la plus rigoureusement exacte.

La discussion commence entre ces deux hommes si dissemblables, et qui pourtant, avec des tempéraments aussi diflerents, souhaitent le même idéal social, réalisent le même idéal moral.

Chateaubriand, Sainte-Beuve, qui a prononcé leurs noms ? La liberté de l'artiste, la liberté du critique, le droit de l'artiste d'altérer la vérité, lindiflérence du lecteur pour la réalité si l'œuvre

d'art est belle, le droit du critique «de se mettre sur la défensive », de révéler le manque de sincérité, de dénoncer la supercherie, aussi prestip^ieuse que puisse en être la forme. « Idéal et réalité, ce sont deux grandes choses, mais si vous choisissez la part de l'idéal, ô poète, qu'il ne nous apparaisse jamais factice. Si c'est la part de la réalité, au contraire, que nous la sentions toute franche sous votre plume et jamais sophistiquée » (1).

L'intelligence souveraine, laraison clairvoyante en face du génie intuitif et subconscient, l'homme de science qui examine, observe, analyse, en face du créateur, duquel jaillit une œuvre comme la foret de l'humus, avec ses splendeurs et ses obscurités, ses germes de vie et ses germes de mort.

La discussion se poursuit nette, péremptoire, dogmatique d'un côté, ingénieuse, subtile et poétique de l'autre. L'un explique Sainte-Beuve avec toute sa rigidité puritaine, impitoyable aux hâbleurs, « aux sophistes, aux sentiments de parade et de théâtre », l'autre défend Chateaubriand de tout son romantisme, de toute son

(i) Sainte-Beuve, Chaleaubriand el son groupe liUéraire.

âme d'artiste éprise de plasticité : les arguments se succèdent et paraissent tour à tour irréfutables ou décisifs.

Moi, vous le devinez, je fus avec celui qui défendit Sainte-Beuve. Je viens de relire « Chateaubriand et son groupe littéraire », Je n'ai pas eu le courage de relire a Le Génie du Christianisme ». J'ai eu tort. L'impartialité me commandait de le relire. Le premier volume des mémoires d'Outre-Tombe m'a semblé préférable. Aussi bien, on aperçoit Combourg quand on revient de Cancale.

Sainte-Beuve a fait la part belle à Chateaubriand. Je ne vous rappellerai pas le passage célèbre adressé à René en forme de prière, mais seulement cette phrase qui résume les jugements du critique : « Tel nous a paru au vrai, dans les principaux traits de sa physionomie, celui que notre siècle, jeune encore, salua et eut raison de saluer comme son Homère (1) ». Mais je sais bien, il y a les Chateaubrianas ajoutés perfidement à la fin des volumes, il y a les a Extraits des mémoires inédits ». Les Chateaubrianas sont-ils donc si periides? Chateauljriand, homme politi-

(i) Sainle-Bcuve. (Jhaleaubriand et son tjroupe liltèraire.

que, homme officiel était-il donc si grand qu'il dût être tabou ? En se léguant à la postérité, Chateaubriand n'a-t-il pas autorisé toutes les autopsies et toutes les dissections? Pour l'étude de l'homme et de la psychologie humaine, l'examen des lésions est aussi important que l'examen des organes sains. Quant aux «mémoires inédits», il me semble qu'ils sont plutôt à la gloire du grand homme. Ils prouvent qu'à soixante ans passés, Chateaubriand était cajiable d'inspirer de l'amour à une très jeune femme, et non pas seulement de l'amour platonique. Ils donnent sur lingénuité de son àme et sur la vigueur de ses bras des détails assez flatteurs pour un sexagénaire.

Et puis, il serait injuste de rendre Sainte- Beuve seul responsable de cette publicaticm. Sans doute, il n'a pas été fâché de la faire. Chateaubriand en {( bonne fortune », quelle bonne fortune pour un critique ! Mais il est probable qu'il ne la faite que sur les instances de l'héroïne des dîners au Jardin des Plantes. Certaines femmes sont terribles d'impudeur et de vanité. Pour qu'on sache qu'elles ont été aimées par des hommes de génie, elles feraient, en chaire, des conférences sur la chair, décrivant tous leurs enchantements sans aucune prudence.

« Madame Récamier, certainement, Madame Uécamier.maisiln yapasqu'elle. Onnousennuie, à la fin. avec Madame Récamier; moi, aussi, moi pendant, moi bien plus, voyez les dates ».

Et. comme le talent de ces prétresses n'ég^ale pas toujours leur cynique autolàtrie, elles ridiculisent souvent l'homme par lequel elles tentent de s'immortaliser.

On a vu récemment, à propos de Maupassant, à quelle vulgaire puérilité une « ancienne » peut en arriver.

Mon cher ami, du cas particulier de Sainte- Beuve et de Chateaubriand, la discussion s'amplifiait et atteignait le domaine de la science esthétique et de la philosophie. Les deux interlocuteurs se rejoignaient sur les cimes les plus hautes de la pensée humaine, où règne l'art pur, où s'élèvent les formes éternelles de la beauté.

Lorsqu'ils en descendirent, on comprit que l'un n'absolvait pas Chateaubriand, tandis que l'autre sentait tout de même en lui bien des raisons personnelles d'acquitter Sainte-Beuve.

Et le silence s'établit.

Alors, s'agitant péniblement dans son fauteuil, comme le Titan dans ses liens, approchant un manuscrit de ses paupières fermées qui laissent

filtrer un rai de lumière, comme une porte close sur une chambre éclairée, tandis que son compagnon fixe sur lui linexprimable regard ancestral de TApparition des Pèlerins d'Emmaus, Monsieur de Pressensé commence la lecture d'un Dialogue Philosophique entre Prométhée et Jésus.

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