‹ Les Petites provincialesChapitre 4 sur 14 · UN COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

UN COMPAGNON DE SAINT FRANÇOIS

A Monsieur Louis Doynel.

Mon cher ami,

Je vous avais promis dans ma dernière lettre de vous raconter une fable indienne. Mais j'aime mieux vous parler de ma maison des champs et vous raconter à son sujet une pieuse fable bretonne.

Au moment où il va falloir la quitter — ma maison des champs — car les tempêtes d'automne succèdent aux tempêtes d'été, je sens mon attachement pour elle devenir tout ému et je veux vous la faire connaître et vous

la faire aimer. Elle est de très modeste apparence. Elle était autrefois sans doute la demeure rustique des propriétaires de la ferme voisine. Un cadran solaire incrusté dans la façade méridionale porte la date de Tannée 1634. J'ignore si ma maison est aussi vieille, cependant la forme de son toit, ses cheminées ventrues et biscornues indiquent quelle a été construite à une époque où les architectes se fiaient plus aux fantaisies de leur imagination qu'aux lois monotones de la géométrie. Mais ce qui fait la beauté de ma maison des champs, c'est son jardin — et c'est son bois.

Le jardin, un vieux jardin à la française, deux petites pelouses d'où jaillissent des arbres en massifs, des carrés de légumes entourés de plates-bandes pleines de fleurs et d'arbres fruitiers. Tout ce qu'il faut à une ménagère de chez nous pour que son pot-au-feu soit bon, ses compotiers chargés et ses vases de fleurs bien décorés. Des fleurs, il y en a de toutes les espèces et de toutes les couleurs, mais il y a surtout des rosiers et des roses. Quand on se promène dans l'allée du milieu de mon jardin entre deux haies d'où fusent les dahlias et les roses, on croit être dans Tallée enchantée d'un jardin des contes de

fées. Et lorsqu'au bout de cette allée, on aperçoit un petit pavillon tout mystérieux sous une vignevierge aux feuilles sanglantes, on se dit que voilà la retraite du génie qui fit pousser tant de merveilles. Quant au bois, il est splendide. Une quarantaine de tilleuls centenaires dont les troncs puissants et droits comme des piliers, les branches lancées comme des arcs d'ogive justifient bien la comparaison romantique des hautes futaies avec une cathédrale gothique.

Le soleil se lève dans leur berceau de feuillage et l'empourpre, et par les belles nuits amoureuses, la lune glisse doucement entre leurs branches et les enveloppe de sa vapeur magique.

Et je ne peux pas oublier les chênes — des chênes de paysage historique, mon cher ami, tels qu'en peignirent Hobbema ou Ruysdaël. La maladie blanche, qui depuis plusieurs années atteint les chênes dé France et frappe cruellement les chênes bretons, n'a pas encore osé s'attaquer à leur majesté et ils demeurent intacts dans leur vigueur séculaire.

Ma maison des champs appartint pendant un demi-siècle au vieux cousin et filleul d'une grand'mère paternelle de mon mari. A vrai dire, il n'avait pas toujours été vieux, puisqu'il était

filleul et qu'un filleul, c'est quelque chose qui a été infiniment frêle et infiniment petit. Mais il était très vieux lorsque je Tai connu. Il s'appelait M. Cailleblé du Viguier. Et c'est lui, mon cher ami. que je voudrais tâcher de faire revivre pour vous.

M. Cailleblé du Viguier avait des armes parlantes : une caille et un épi de blé, et jamais il ne se faisait appeler autrement que de la première partie toute virgilienne de son nom.

C'était un grand vieillard très sec et très alerte. Il avait d'abondants cheveux gris et, de son visage envahi par une barbe et des moustaches broussailleuses, on ne voyait guère que deux yeux bleus extraordinairement limpides et ingénus.

Il marchait, la tête inclinée vers le sol, non pas seulement par aspiration vers la tombe, non pas seulement parce que les ans avaient pesé sur ses épaules et sur son cou, mais surtout par une habitude prise dans un but de mortification. Quand on évite de regarder autour de soi, certes on se prive de voir de la laideur, mais on se prive aussi de voir des spectacles curieux ou agréables et on évite de pécher par curiosité, par plaisir ou par immodestie.

La venue de M. Gailleblé s'annonçait par le cliquetis d'objets métalliques. Sa chaîne de montre provenant, disait-il, des débris de la chaîne qui avait servi à enchaîner saint Pierre, était munie de croix et d'innombrables médailles de sainteté. Et M. Gailleblé s'annonçait aussi en sifflant. Il sifflait comme un merle et il en était très fier. On savait qu'il était chez lui lorsqu'on entendait dans sa chambre des airs pieux siffles très purement. Il sifflait de préférence le cantique breton :

Reine de l'Arrnor, nous te saluons.

Vierge Immaculée, en toi nous croyons !

Et, au moment d'aller se mettre à table, il lançait en sifflant :

// en est temps, pécheurs, revenez au Seigneur l

Bien entendu, je lui avais été présentée au moment de mon mariage et j'étais appelée à le voir souvent puisque notre grand'mère, sa marraine, habitait avec lui. La deuxième fois que je le vis, c'était dans l'escalier de la maison qu'il habitait en ville, un de ces escaliers obscurs, sentant le chat, aux marches usées, fendues, bonnes à se rompre les jambes, un de ces escaliers qui eût

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été beau, avec sa rampe de chêne massif, s'il eût été entretenu.

« Gomment, c'est vous, chère dame, me dit-il. On y voit si peu clair que je ne vous reconnaissais pas. Et quand on pense que l'escalier du paradis est encore bien plus périlleux que celuici, c'est à faire trembler les pauvres pécheurs que nous sommes ». M. Cailleblé vivait sur terre tout juste à peine pour ne pas tomber dans son escalier, mais il ne songeait qu'au paradis. Il avait l'âme na'ive et charmante d'un personnage de Giotto et sa religion était bleue et dorée comme un tableau primitif. Il avait, gravé dans son cœur, l'agneau mystique de Jean Yan Eyck et cela, par grâce spéciale, parce qu'il était un ressuscité du quinzième siècle, car pour rien au monde M. Gailleblé n'eût été dans ce lieu de perdition qu'on appelle un musée. Le paradis, c'était un tribunal beau comme un autel de cathédrale, et Dieu le Père, en habits magnifiques, coiffé de la tiare et le globe du monde sous son pied nu, entouré de la Sainte Vierge, de son divin Fils, des anges, des docteurs et des martyrs, passait son temps à juger les bons et les méchants.

Et l'Humanité était divisée en deux moitiés :

ceux qui seraient élus et ceux qui seraient damnés. Parmi ceux qui seraient damnés, M. Cailleblé plaçait au premier rang^ les ministres, les sénateurs, les députés et les préfets, et un certain grand juif sur lequel il paraissait très renseigné, mais dont il ne parlait qu'avec prudence et réticence, car c'était lui qui faisait besogne d'Antéchrist et encourageait tous les suppôts de la R. F., dans leur lutte sacrilège contre les catholiques. M. Cailleblé attendait d'ailleurs la Révolution avec une certitude que rien n'ébranlait, ni la longueur de son attente, ni ses espoirs sans cesse déçus. La Révolution avait été prédite par une religieuse morte à Fougères, en odeur de sainteté, et elle devait naturellement commencer par l'anéantissement de Paris, la Babylone moderne.

M. Cailleblé, en attendant les barricades, était président de la Société Saint- Yincentde-Paul et de la Société Saint-François-Régis, spécialement chargée de la régularisation des unions illégitimes. Lorsqu'il n'était point à l'Eglise, chez ses pauvres, ou à ses réunions, on le trouvait chez lui occupé à ce qu'il appelait son tricot. Avec un fil de laiton, des noyaux d'olive et une pince, il confectionnait des

chapelets destinés aux sauvages d'Afrique : « Autrefois, disait-il. j'allais beaucoup plus vite. En deux heures au plus, je faisais un chapelet. Mais j'ai vieilli et puis je n'ai plus le temps. Je crois que c'est surtout par la prière qu'on peut sauver les âmes égarées. Cependant, les chapelets sont bien utiles à nos missionnaires. J'ai entendu dire qu'il y a des îles dans FOcéan Atlantique où les sauvages se convertissent par milliers ».

L'hiver, M. Cailleblé était vêtu d'une peau de bique, parce que nos premiers parents s'habillaient de peaux de bêtes et que, lorsqu'il se regardait dans une glace, il songeait qu'il était vraiment fils d'Adam.

« Yoyez-voQS, disait-il, Adam était un être d'une intelligence que nous ne pouvons imaginer, et c'est vraiment fâcheux qu'il ait mangé la pomme. Ah ! la femme est une créature bien dangereuse et bien charmante. Le démon se dissimule habilement sous les fleurs ». Et sa voix s'attendrissait et, dans ses yeux bleus restés si jeunes, passaient toutes les émotions que peuvent donner le parfum des fleurs et la grâce des femmes. Car M. Cailleblé était sensible à la grâce des femmes. Autrefois, il avait fait son

droit à Paris, comme un clerc de la vieille Sorbonne, et il se souvenait, avec une terreur souriante, de la séduction d'une pécheresse qui le trouvait très à son goût. Terreur pour le danger couru, sourire pour la beauté de cette Magdaléenne du quartier latin qui n'avait pas réussi à le faire pécher, et dont il n'avait plus rien à craindre. Et puis, M. Cailleblé s'était marié. Mais dans le mariage aussi l'état de chasteté lui avait paru l'état le plus parfait. Car il est bien difficile de savoir le moment où le diable se glisse dans la chair des humains et les entraîne à dépasser ce que Dieu a permis pour croître et pour multiplier. M™' Cailleblé, condamnée à n'être qu'une âme, avait pris vite le parti de s'en aller au paradis.

M, Cailleblé était tertiaire de Saint-François. Il avait l'enthousiasme poétique, l'exaltation dans la béatitude recommandés par le maître à ses compagnons. Il racontait les Evangiles en termes infiniment touchants et avec des larmes dans les yeux. Il était vraiment un des disciples de notre Seigneur, montant avec lui sur la montagne, s'arrêtant avec lui au bord de la fontaine, l'accompagnant sur le lac de Génésareth et souffrant avec lui toutes les tortures de la passion.

Certes, si la voix de M. Cailleblé devenait si ardente lorsqu'il voulait faire partager sa foi à ceux quil soupçonnait d'être des tièdes, c'était bien pour la plus grande gloire de Dieu, c'était peut-être aussi pour obtenir les faveurs dont jouiront ceux qui auront racheté des âmes, mais c'était surtout pour que tout le monde connût la joie immense, la félicité sans pareille, le bonheur absolu, retrouvé chaque matin au réveil, de vivre dans la grâce de Dieu. Jamais il n'était si heureux qu'au moment du pèlerinage de Lourdes. Il était le directeur du grand pèlerinage breton annuel. Et il racontait les miracles en termes familiers et naïfs, comme au temps où on appelait la sainte Vierge « Madame Marie ». — « Nos quartiers ont été assez favorisés cette année, disait-il, et nous avons eu plusieurs miraculés aux environs de Fougères ». Et il ajoutait toujours que le livre du docteur Boissarie prouve avec quelle rigueur scientifique les malades sont examinés avant et après les miracles, car il savait bien que nous sommes au siècle déplorable où les saint Thomas sont devenus légion et où les hommes ont besoin de preuves pour croire à la toute-puissance de Dieu.

Avant fait vœu de chasteté, M. Cailleblé

aurait dû faire vœu de pauvreté, s'il eût vécu quelques années de plus. Car il se ruinait peu à peu. Il donnait, donnait sans cesse et, quand il n'avait plus d'argent, il donnait sa montre, il donnait ses habits, il donnait ses draps et ses couvertures. Et le monde n'étant point fait à la mesure des Saints, M. Cailleblé rencontrait des filous et des imposteurs et il se laissait prendre à leurs airs dévots. Il lui semblait impossible que Dieu pût laisser pénétrer dans ses églises des menteurs et des fourbes.

Sur la fin de sa vie, il avait été la proie d'une gaillarde assez avenante, ouvrière et femme d'un ouvrier, tous deux parasites des œuvres pieuses.

Sous prétexte de maladie, de chômage, de charges de famille, elle réussit pendant plusieurs années à se faire servir autant de rentes qu'il en fallait pour vivre confortablement dans l'oisiveté. Certes, M. Cailleblé était trop rigoureux avec lui-même pour ne pas se rendre compte que, si sa protégée eût été laide, il eût été moins faible. Aussi bien son confesseur lui avait ouvert les yeux et lui avait fait honte de priver d'aumônes de véritables pauvres au profit d'une coquine, et M. Cailleblé promettait sincèrement de ne plus jamais se laisser attendrir.

Mais, lorsque, sortant de chez lui pour aller aux offices, il disait à sa bonne : « priez pour moi, Mademoiselle, car je suis bien tenté », il éprouvait réellement la crainte de rencontrer la tentatrice au bas de son escalier ou à la porte de l'église, mais il avait aussi un peu d'orgueil, parce que, seuls, les grands Saints ont le privilège d'être tentés. Et c'est sans doute bien plus pour ce péché d'orgueil que pour sa dernière et chaste faiblesse que M. Cailleblé a dû trembler au tribunal de Dieu.

Il est mort la veille de la fête de saint François d'Assise, le jour où le doux prêcheur du lac de Trasimène a reçu de Dieu la permission d'aller au Purgatoire chercher les âmes de ses meilleurs disciples. N'est-ce pas une jolie fin pour un franciscain ?

Lorsqu'il s'est décidé à vendre sa petite maison des champs parce qu'il s'y trouvait trop isolé, sa marraine étant morte avant lui, parce qu'il n'y avait pas assez de messes et d'offices dans son église de campagne, parce qu'il avait besoin d'argent, il dit simplement ces paroles franciscaines : « je regrette mes roses et mes oiseaux «. Et c'est dans le parfum de ses roses qui sont miennes à présent, c'est dans le chant des fau-

vettes et des merles que je retrouve chaque année le souvenir de M. Cailleblé.

Mon cher ami, M. Cailleblé avait toujours sous le bras un gros volume relié en rouge qui était la Légende Dorée. Chaque jour, il lisait la vie du saint qu'il devait honorer, un peu envieux de son martyre, émerveillé par les miracles qu'il avait accomplis. Ne croyez-vous pas que, s'il était encore possible de faire une légende dorée au siècle d'impiété où nous sommes, M. Cailleblé en serait l'un des chapitres les plus touchants ?

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