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LE BAISER DE MONSIEUR CLEMENCEAU

A Lucia.

Mon cher Ami,

C'était au moment de la venue de Clemenceau dans notre ville. Mon Dieu, mais ceci se passait dans des temps très anciens. C'est vrai. Des événements d'histoire contemporaine déjà vieux de quatre ans nous semblent infiniment plus lointains que des événements historiques qui ont eu lieu il y a cent ou cent cinquante ans et qui reprennent de l'actualité grâce à leurs anniversaires. C'est que nous avons été témoins de tout ce qui s'est passé depuis quatre ans. C'est que nous avons été non seulement spectateurs, mais aussi acteurs. C'est que nous avons vécu, c'est

que notre vie matérielle, notre vie intérieure, la vie de nos contemporains, la vie de notre nation et celle des nations voisines, tout cela est si considérable, tout cela encombre tellement notre mémoire, alors que nous n'avons retenu des siècles écoulés que ce qui est vraiment important, intéressant ou émouvant, que nous ne pouvons pas croire que si peu d'années aient suffi pour contenir tant de choses. Et c'est avec les souvenirs que nous gardons de toutes ces choses que se fait la grande histoire, parce que, parmi tous les souvenirs, les historiens de l'avenir choisiront.

Et que faire à la campagne, à l'automne, quand on n'a pas encore repris la vie active, quand on est seule, quand on s'attarde sous les feuillages que le soleil achève de consumer, quand on marche dans les feuilles mortes dorées, croustillantes — et fragiles comme des plaisirs, que faire sinon se souvenir du passé?

Bref, c'était au moment de la venue de Clemenceau dans notre ville. Temps héroïques. Mais oui, pour beaucoup d'entre nous, des femmes surtout, qui ne sommes pas mêlées à l'envers de la politique, qui n'avons pas de déceptions électorales, par conséquent point de rancunes ni

d'ambitions déçues, qui ne nous sommes point aventurées parmi les barricades, Clemenceau est resté « notre Georges », celui dont on est persuadé, un peu comme pour Frédéric Barberousse et pour Napoléon, qu'il ne peut pas mourir et qu'il nous reviendra. Nous lui avons gardé la reconnaissance d'être brave, d'être intelligent, d'être spirituel et d'avoir gouverné la France avec une élégante crànerie. — Et puis que voulezvous, mon cher ami, il a le « je ne sais quoi ».

Il était venu chez nous pour des inaugurations, pour un concours national agricole, pour un concours international musical, pour une réconciliation du ministère avec la municipalité, enfin pour des tas d'affaires économiques, artistiques, politiques et ministérielles.

La ville était pleine de soldats et de beaux officiers de cavalerie. Comme il faisait un soleil superbe, les femmes avaient sorti pour les offrir aux rayons du soleil, et peut-être aux regards des beaux officiers, leur cou, leurs bras, leurs épaules et un peu du reste. La mode était déjà aux corsages en étoffes transparentes. Dans les rues, sur les places, quatre-vingts sociétés de musique depuis le rallye-cor Servannais, le club des mandolinistes d'Angoulême, l'Indépendante de Mer-

drignac, rOrphéon la Cigale Lavalloise, jusqu'à la musique de la Garde Républicaine de Paris. Et il Y avait aussi des musiques suisses, venues tout exprès, disait-on, pour jouer le ranz aux vaches exposées au Concours agricole. Et les musiques jouaient toutes à la fois leur morceau à succès, avec conviction, avec entrain, avec des fausses notes et la bonne humeur la plus exubérante du monde. Et Ton dit que le Français n'est pas musicien. C'est encore une légende née de l'autre côté du Rhin. — Un ciel bleu, un soleil brûlant, une foule épaisse qui coule, qui coule sans cesse, du populo surtout, les mères, les femmes, les filles, les sœurs et les amies des musiciens, chacune suivant son chacun en marquant le pas, tout attendrie de l'entendre souffler si joliment dans son instrument.

« Ah ! fais un couac, ça s'ra un' preuve d'amour», disait Hortense à son piston.

Des hussards, des dragons, des petits fantassins, des ouvriers, leurs femmes, leurs gosses, des paysans en blouses, des grosses paysannes rouges comme des ballons et ballonnant de partout, et des cris, des appels, des rigolades, des tapes aux bons endroits, une kermesse tout de même un peu plus convenable que celle de Rubens parce que

nous sommes en Bretagne et que la gaieté bretonne est toujours un peu figée dans la brume.

Ma badauderie s'en est payé et j'ai donné la liberté à la gamine batignollaise qui sommeille dans mon cœur. D'abord le dimanche, après une promenade dans la foule, trois heures d" attente en plein soleil sur la place de l'Hôtel de Ville — on devrait bien y planter des arbres — à l'ombre du sac d'un petit troupier qui attendait comme nous l'arrivée de Clemenceau.

J'étais avec mon amie M^'** B..., et avec son père. M. B..., est un type de Daudet. C'est un lorrain des pays annexés. Il a deux haines : les Allemands et les curés, et deux passions : l'armée et la République. Il manifeste ses sentiments tout haut afin de convertir ses voisins et sa fille est parfois obligée de le tirer par la manche : « Papa, papa, tu vas finir par te faire injurier ! »

A signaler, juste en face de nous, le cheval d'un dragon qui lève la queue et digère sur le chapeau d'une dame qui pousse des cris (la dame, pas le chapeau), tandis que tout le monde éclate de rire. C'est toujours drôle. Enfin, à 7 heures, un retentissant « garde à vous ! » Les dragons tirent leurs sabres, les fantassins présentent les armes,

les agents cyclistes apparaissent, })uis les gendarmes, puis le peloton des dragons, puis la voiture ministérielle. Une formidable clameur emplit la place, toutes les musiques attaquent la Marseillaise, chacune dans un ton différent, avec une allure différente, mais ça ne fait rien, le cœur y est. Le temps de nous convaincre, en apercevant l'asiatique visage, jaune et bossue du grand homme, que son ancêtre gauloise a sûrement été « aimée ». de gré ou de force, par un guerrier d'Attila dans les Plaines Catalauniques. et nous filons dîner pour pouvoir aller ensuite au Jardin des Plantes où la musique de la garde républicaine doit donner un concert.

Il y a quinze mille personnes autour du Kiosque. Impossible d'approcher, mais le jardin est tiède et délicieusement illuminé par des lampes électriques dissimulées dans les gazons et qui semblent des milliers de vers luisants. Tout à coup, un remous dans la foule, une rumeur, un chapeau haut déforme qui marche dans la nuit, c'est Clemenceau en veston, les deux mains dans les poches et le cigare aux lèvres, qui vient faire un tour hygiénique avant d'aller se coucher, comme un bon bourgeois sans importance dans le monde.

Le lendemain, nous sommes allés aux Halles, essayer d'entendre Clemenceau qui devait faire un discours après un grand banquet — un banquet de 2.000 couverts. — Mais quelle déception ! Les Halles sont fermées, grillées, un service d'ordre empêche d'approcher, et il faut nous résigner à nous mettre encore derrière les soldats devant la porte d'honneur par laquelle Clemenceau doit sortir pour aller à la gare.

Ces halles grillées dont les issues sont gardées par des Belluaires et d'où il sort de temps en temps des vociférations — Clemenceau parle et on l'acclame— ontl'apparence d'une ménagerie de fauves dangereux. Parfois un des vomitoires s'entrouve et laisse passer quelques fauves généralement ventrus, le gilet ouvert, suants, congestionnés. Ils Tont se débarrasser de quelques verres de cidre et reviennent — en reboutonnant leur pantalon.

Cependant l'heure passe, la foule augmente, les policiers arrivent, puis les agents cyclistes, les dragons, la voiture de Clemenceau, une guimbarde de l'ancien régime avec un cocher d'opérette. Un rugissant « Garde à vous ! » et tous les dragons tirent le sabre. Les officiers paraissent stupéfaits. C'est un étudiant qui, d'une fenêtre, a fait cette bonne farce et lancé cet ordre

d'autant mieux accueilli qu'il était plus attendu. Tout le monde se tord excepté le capitaine du peloton qui rage de voir un « pékin » doué d'un galoubet pareil.

Mais voici Clemenceau, le chapeau de travers, émoustillé, loquace, qui serre des mains et monte lestement en voiture. On l'acclame encore, il s'assied, se relève, agite son chapeau, embrasse le maire ; la foule délire et la voiture s'ébranle. Et je m'en vais rapidement, contente d'avoir bien vu les yeux perçants et la bouche narquoise du Kalmouck qui nous sert d'empereur républicain. esj)érant encore le revoir à la gare. Mais oui, mon cher ami, on a de ces enfantillages quand on est badaud, quand on a dans le sang le sang d'un grand-papa républicain de 48, quand on vit depuis plusieurs jours en contact avec une foule électrisée — enfin, quand on aime Clemenceau! C'est égal, c'est ennuyeux de voyager avec Clemenceau quand on est ministre soi-même. Au fait quel est donc le ministre qui accompagnait Clemenceau? Je ne m'en souviens plus, mais je sais qu'il a été considéré à peu près comme le type qui serait chargé de porter les malles.

Cependant les chefs du parti réactionnaire et royaliste s'étaient réunis plusieurs fois. Pendant

toute la semaine qui avait précédé l'arrivée de Clemenceau, on les avait vus former des groupes sur les trottoirs en dehors même des heures où la belle Société fait salon dans les rues. Ils avaient l'air préoccupés et, quand on passait près d'eux, on entendait des lambeaux de phrases : « défi à l'opinion, protestation publique, manifester notre mépris », etc., etc. Et il soufflait dans nos rues, agonisantes d'habitude, comme un vent conspirateur et séditieux.

Une grande réunion avait été décidée à l'Institution Saint-Armel pour le soir même de la fête musicale qui devait avoir lieu au Jardin des Plantes. Il fallait s'entendre au plus vite. Clemenceau ne pouvait quitter la ville que flétri à jamais par tous les honnêtes gens.

Vers huit heures, la salle de l'Institution se remplit de tous les plus purs partisans de Monseigneur le duc d'Orléans. Successivement arrivèrent les MM. de Tréhoranteuc, les Boistoufl'us de Beauséjour, les Du Guildo, les Saint- Guirrec de la Clarté, les de Merdréacr, les Guyot de la Lande et les Fort de la Latte. A vrai dire, les de Merdréac s'étaient toujours appelés Merdréac sans particule, jusqu'au jour où ils découvrirent qu'ils avaient dû se désennoblir en

1793, crainte de Téchafaud. 11 en était de même pour les Guyot de la Lande qui, après avoir lâché leur lande devant les commissaires de la Convention, s'étaient avisés un beau matin d'aller la rechercher.

La réunion était présidée par M. Joachim Assérac. Il avait la parole facile, la voix bien timbrée, le geste élégant. Il avait les yeux clairs et le regard caressant. Il plaisait aux femmes et il entraînait les foules. Il avait été le chef du parti légitimiste. On se souvenait encore avec quelle autorité grave, le 24 août 1883, il avait congédié ceux qui venaient anxieusement lui demander des nouvelles d'Henri V. Ses relations avec Froshdorf étaient, disait-il, fréquentes et amicales : « Allez et dites au peuple que le roy est sauvé ». Les journaux du soir annonçaient la mort de (( celui qui n était pas seulement un prétendant, mais encore un principe ». Il avait bien fallu se rallier à la branche cadette des Bourbons et M. Joachim Assérac était resté l'un des soutiens du trône et de l'autel. Il était président de la Société Saint-Joseph, royaliste et philanthropique.

Au moment où il allait ouvrir la séance, M. Cailleblé entra d'un air pressé : « Mes amis,

dit-il. je n'ai que peu d'instants à vous consacrer. Je dois aller prendre ma nuit de garde à l'Adoration perpétuelle. Mais je vous supplie de réfléchir avant d'attirer sur vous et sur votre parti la vengeance de César. Qu'ètes-vous, faibles humains, pour aller contre la volonté de Dieu? Je suis frappé de toutes les manifestations de la colère divine. De tous côtés, j'entends parler de catastrophes et de morts subites. Le péril jaune devient imminent et on m'a dit tantôt que, du côté de Madagascar, une immense vague vient d'engloutir loO.OOO personnes. Croyez-moi, le châtiment est proche. Mais Dieu attend son heure. Il veut confondre lui-même les impies et les lieutenants du diable qui lui ont ravi momentanément la fille aînée de son Eglise. Tous ces gens-là dansent sur des précipices qui s'ouvriront bientôt sous leurs pieds et l'Enfer les saisira. Bien aveugles ou bien innocents sont ceux qui ne comprennent pas que Dieu a commencé la lutte avec l'Antéchrist et que les temps de sa victoire sont proches, sans la chétive intervention des humains ! »

« Mon cher ami, tout cela est très joli », interrompit M. Joachim Assérac. Il avait un discours à placer et il était mécontent de l'attention prêtée

à M. Cailleblé — « Mais, puisque, comme Marie, vous avez choisi la meilleure part, allez passer votre nuit en prières. Soyez contemplatif et laissez-nous agir ».

M. Cailleblé tira sa montre. Il dit qu'il avait juste le temps de se rendre à l'église et il partit en murmurant : « Je crains bien que vous ne fassiez que de piètre besogne ».

« Messieurs, commença alors M. Joachim Assérac, la France est aux mains d'une bande de malfaiteurs et la croisade que nous devons entreprendre contre eux, nous la ferons aux cris de « Dieu le veut », comme les preux d'autrefois. Rappelez-vous notre devise « Catholiques et Bretons, toujours ! » Notre Bretagne est le refuge des Saintes traditions. La terre d'Armor sera fidèle à ses croyances sacrées.

« Au moment où l'un de nos plus anciens ennemis, l'un de nos persécuteurs les plus acharnés et les plus redoutables, ose venir jusque chez nous se faire idolâtrer par un peuple en démence, oublieux de ses devoirs les plus saints, nous devons nous montrer. Nous sommes tous, je l'espère, des hommes résolus et courageux et nous devons tenir tête à celui dont la vie toute entière n'a été que défi haineux envers

notre religion et nos opinions. Gare à ceux qui vont se dérober ! Quand Dieu leur demandera : « Qu'as-tu fait pour ma cause ? » que pourront-ils répondre, sinon qu'ils ont été volontairement des tièdes et, qu'ayant des yeux pour voir clair, ils ont refusé de les ouvrir? Qui n'est pas avec moi est contre moi. Mais nous autres, Bretons, nous ne serons pas parmi ces gens-là. Nous sommes les champions du Seigneur, et la mission dont nous sommes chargés, nous l'accomplirons jusqu'au bout. Rappelons-nous les combats que Duguesclin soutenait jadis sur la Place des Tournois contre les ennemis de Dieu et de notre patrie et montrons-nous les dignes héritiers d'un tel aieul. Rappelons-nous aussi Jeanne d'Arc ; elle n'était pas bretonne, mais elle était digne de l'être.

« Car enfin, Messieurs, c'est une femme, c'est Jeanne d'Arc qui a libéré la France à une heure où, comme à l'heure présente, elle semblait irrémédiablement perdue. Et laquelle de nos filles ne rêve pas, comme Jeanne d'Arc, de se sacrifier pour le salut de la Patrie ? »

M. Joachim Assérac parla longtemps encore. Il y eut des discussions, chacun suggérant son moyen pour anéantir la popularité du tigre

républicain, et considérant naturellement ce moyen comme devant être le meilleur. Ce n'est que fort tard que ces messieurs se séparèrent, avant enfin trouvé une solution.

Or. le lendemain, la voiture de Clemenceau, ayant quitté les Halles pour se rendre à la gare, il se trouva, la foule étant compacte, que le cocher fut obligé de s'arrêter à langle dune petite rue bordée de vieux hôtels.

Les fenêtres de lun de ces vieux hôtels étaient toutes garnies de jeunes et charmantes femmes en toilettes printanières, le visage frais comme une fleur sous de grandes capelines fleuries. Elles regardaient avec une attention à la fois rieuse et passionnée le spectacle de la rue, et lorsque la voiture du ministre fit sa halte forcée, elles se penchèrent à faire croire qu'elles voulaient s'y laisser tomber. De chacune de leurs jolies bouches, des coups de sifflet partirent, aigus, prolongés, répétés, des coups de sifflet à perdre haleine. Elles sifflaient toutes. Pas une Jeanne d'Arc ne manquait à sa tâche.

Clemenceau lève la tète, regarde en connaisseur, rit. soulève son chapeau du geste large de Werther devant Charlotte, appuie la main sur ses lèvres et leur envoie le plus amoureux

baiser que jamais farouche républicain ait adressé à de belles royalistes. Et sa voiture, enfin dégagée de la foule, l'emporte dans un grand fracas triomphal de rires et d'applaudissements, cependant que toutes les fenêtres se ferment précipitamment.

Mon cher ami, n'est-ce pas d'une philosophie tout à fait aimable que le geste de réconciliation de paix et d'amour, damour un peu gamin parce que l'esprit de Paris ne perd jamais ses droits, ait été fait par le «persécuteur, par l'ennemi redoutable, haineux et acharné? »

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