RÊVERIE D'AUTOMNE
A Monsieur Henri Sée.
Mon cher Ami,
Nous venons d'avoir une quinzaine éblouissante.
Gomment vous décrire la beauté des arbres, des chênes surtout, dont le feuillage intact semble un coucher de soleil permanent, tout palpitant dans l'atmosphère ? Comment vous faire entendre le bruit des pas dans le tapis de feuilles mortes qui s'étend sous les tilleuls, qui est tantôt de cuivre rouge, tantôt de cuivre jaune, qui est tantôt violet, mauve ou rose selon les heures des caresses du soleil? Toute la campagne s'empourpre et chaque buisson devient un buisson ardent.
C'est Téclat d'un bouquet de feu d'artifice avant les cendres. J'ai l'impression de vivre dans de l'or — comme un agent de change ou comme la Princesse Georges — ou bien dans le bûcher de Brunehilde — mes arbres flambent. O feu divin allumé par l'automne, brasier magnifique qui monte en holocauste vers le ciel, sublime autoda-fé de la nature off'ert chaque année à l'Eternel Devenir, au Retour Eternel !
Les arbres sont si fiers et si hauts dans l'espace — ils sont rivés au sol, mais ils sont dégagés des misères terrestres. Nous pouvons nous mouvoir, nous pouvons voyager, mais nous emportons partout nos misères avec nous. Les arbres sont immobiles, mais ils jaillissent des flancs de la terre, ils dépassent nos horizons, ils dominent nos civilisations, tout pénétrés d'azur ! Un sousbois, c'est quelque chose de tellement recueilli, de tellement profond et de tellement vibrant qu'on s'y sent transporté au-dessus de soi-même. La nature tout entière est si calme et si sereine qu'elle vous délie et qu'elle vous ennoblit et qu'on lui est reconnaissant de découvrir en soi, grâce à elle, une âme vraiment si belle, à côté d'autres âmes qui sont hélas ! bien médiocres et bien vulgaires. Et puis on sent sa vie s'exalter,
on sent sa force et sa jeunesse, on sent frémir dans sa poitrine et dans ses membres toutes les obscures puissances qui sont en nous, héritées des grandes races déchues — géants sylvestres ou centaures, maîtres des monts et des forêts — et qui se sont endormies quand le Dieu Pan est mort. O Macarée, centaure rapide et frémissant dont les flancs agités possédaient l'ivresse de la course et dont la tête orgueilleuse considérait la cime des montagnes, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, ô Kadilda la blanche, centauresse farouche qui bondissiez chaste et libre dans les bois parfumés, quels souvenirs confus de vos ivresses inasservies viennent troubler notre conscience, quelles nostalgies avez-vous mises en nous? Maintenant encore, notre jeunesse est « semblable aux forêts verdoyantes tourmentées parles vents ; elle agite de tous côtés les riches présents de la vie et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage ».
Quand on marche dans les bois en ce momentci, on est accompagné par un grésillement continu ; c'est le soleil qui achève de consumer les feuilles et les fait tomber sur d'autres feuilles déjà brûlées. Et les membres des arbres, dépouillés et frileux, tordus et noirs, maigres et
ossifiés, semblent bien à jamais les membres d'un squelette. Mais ce n'est qu'une mort apparente. Pendant six mois, les arbres vont puiser dans les entrailles de la terre la sève nécessaire à leur résurrection. 11 n'y a que nous que les années dépouillent sans espoir de recommencement.
Et pourtant, quand nous nous promenons dans les sentiers des champs, quand nous respirons l'odeur de la terre labourée qui monte en buée à nos narines, quand nous sentons l'haleine invisible de l'air effleurer notre visage, quand nous écoutons le bouillonnement du fleuve qui franchit les barrages pour couler vers la mer, comme un coursier à crinière écumeuse impatient de renverser les obstacles, quand nous nous baignons dans la lumière chaude des midis flamboyants, la belle lumière qui nous pénètre et vient éclairer les coins obscurs de notre âme où se tapissent les inquiétudes et les incertitudes, quand nous voudrions nous élever jusqu'au ciel où roule le soleil incandescent, où régnent les pures constellations, notre être tout entier proteste contre la mort, contre la destruction.
Mais la nature ne connaît pas la mort. Elle semble détruire, mais c'est pour mieux créer. Elle donne la vie à la matière, et c'est dans la matière
vivante qu'elle renouvelle inépuisablement son souffle fécondant. Et son souffle, agent créateur, azote mystérieux, bain nécessaire à la cellule organique, élaboré dans les profondeurs de la terre, circule autour du monde vivant, s'insuffle en lui et s'alimente en lui, anneau fluide, force immatérielle, impalpable semence. La nature nous ignore en tant qu'êtres humains et elle ne nous a pas révélé son secret. Les hommes mentent ou s'abusent quand ils invoquent son exemple pour excuser leurs luttes et leurs meurtres. Car les hommes ne détruisent que par cruauté, par haine, par vengeance, par égoisme, par ambition ou ^SiV erreur — et que peuvent-ils faire d'utile et de valable avec le corps de leur ennemi étendu à leurs pieds ? Sans doute, la nature exige de l'homme un bien dur sacrifice en ne lui donnant la vie que pour le condamner à la lui rendre un jour. La maladie, la vieillesse et la mort, notre mort en tant qu'individu, sont trois impôts bien lourds que nous payons avec de la souff'rance. Mais, comme l'homme a lui-même aggravé ces impôts naturels, comme il a augmenté et multiplié les causes de la soufl'rance humaine, et comme la clameur des opprimés, des suppliciés, et des vaincus couvriraient les sanglots de ceux qui pleurent
un vieux père ou même un jeune enfant, si nous pouvions l'entendre monter du fond des siècles !
On explique certaines hécatombes en démontrant que le progrès exige des sacrifices humains, et que le bonheur de l'humanité ne se crée qu'avec la soulTrance des martyrs. — Mais si nous devons à l'Humanité, à la collectivité, à la Patrie plus qu'à l'individu, nous risquons aussi de nous tromper et de nous aveugler, nous risquons de commettre des crimes sous le couvert de l'Humanité et même de la Patrie. Les collectivités sont serviles et sont lâches et la Force est leur seul mobile.
Là-bas, sous la voûte céleste qui vit naître et s'épanouir la civilisation la plus glorieuse du monde, sur la terre héroïque qui enflamma de désirs, d'amour et de lyrisme tant de générations, des peuples se massacrent et un empire s'effondre et nous lisons chaque jour, dans le calme de nos maisons pacifiques, les récits horribles que sont les récits de guerre.
Je veux croire que l'ambition, la rapacité, les spéculations financières n'ont été qu'accessoires dans cette invasion d'Occident en Orient; je veux croire que les vainqueurs auraient préféré vaincre, avec plus de péril et avec plus de gloire, un
ennemi moins affaibli par la guerre civile et par la guerre étrangère ; je veux croire qu'il s'agit bien seulement d'arracher des frères à l'oppression séculaire d'un maître tyrannique ; je veux croire que le meilleur moyen de les en alTranchir c'est de s'approprier les territoires sur lesquels ils naissent, peinent et meurent et je veux croire que désormais la bonté, la charité, la fraternité régneront sur les régions délivrées et conservées. Certes, il est difficile de ne pas reconnaître l'effort patient et persévérant des alliés balkaniques, leur entente, leur solidarité, leur union, leur intelligence et leur méthode dans la conception de leur plan et dans son exécution — mais il est impossible aussi d'assister sans émotion et sans angoisse à la mise à mort du peuple turc qui fut un grand peuple, dont la noblesse, la loyauté et le courage ont fait l'admiration de bien des êtres d'élite qui ont subi le prestige et le charme de son pays et de ses mœurs.
Comment penser sans une immense pitié à celui des adversaires dont les quatre membres sont mutilés à la fois, tandis que ses flancs cèdent sous le talon de l'ennemi ? Comment ne pas nous souvenir, nous, Français, que, nous aussi, il y a cinquante ans, nous avons imploré le secours de
TEurope, et que l'Europe est restée implacablement indifTérente à notre détresse, à notre agonie ?
Quelque chose de terrible et de tragique se passe en ce moment dans l'histoire du monde — 1912. quelle ère nouvelle inaugurez-vous pour les historiens de l'avenir ? Byzance, Gonstantinople, Stamboul, vous êtes marquée par le destin comme furent marquées Athènes et Rome.
Vainqueurs bulgares, serbes, monténégrins et grecs qui avez donné votre vie dans l'ivresse de la victoire ; soldats turcs, misérables et affamés, abandonnés par des chefs inexcusables à tous les instincts de la bête traquée, massacrés par milliers dans l'épouvante de la défaite, insultés jusque dans la mort par d'odieuses calomnies, vous vous retrouvez côte à côte sur la terre ancestrale» le visage pâle et les yeux clos. La terre boit lentement le sang de vos blessures; elle s'en repaît, s'en gorge, s'en fortifie et elle le rend à la nature en sève nourricière, en souffle fécondant.
Par delà les luttes homicides, la dislocation des empires, l'écroulement des civilisations, la nature recueille tous les hommes, les vainqueurs et les vaincus, elle les absorbe et les associe à
l'œuvre mystérieuse qu'elle poursuit dans la certitude des printemps prolifiques, des automnes procréateurs, vers le but idéal de beauté parfaite, de vie éternelle, réservé, je l'espère, à nos douleurs et à nos sacrifices.
Mon cher ami, vous ai-je écrit? Il me semble que j'ai rêvé.