LE DERNIER VENDREDI DE M-« DE LOYNES
A Charles Pelletier.
Mon cher Ami,
Savez-vous que la belle société de notre ville s'est enorgueillie de lire les 410 pages qui résument, ou plutôt qui délayent, tout ce que peut dire M. Arthur Meyer? Il est vrai que la réclame faite à ce document historique avait été particulièrement soignée. Il est vrai aussi que la belle société ne saurait rêver un admirateur plus dévot et plus servile que le directeur du journal dont le nom seul est du nationalisme à travers les âges. Et parmi tant de princes, de ducs, de
comtes, de princesses, de duchesses, de comtesses encensés dans leur généalogie, leurs alliances et leur descendance, quelle merveilleuse habileté d'avoir donné la place la plus glorieuse à la comtesse de Loynes ! Il n'est pas jusqu'à son mariage, uniquement religieux, qui n'ait ravi d'aise notre belle société. Ne pas se plier aux formalités civiles, bonnes pour les manants, quel mépris plus estimable des institutions terrestres et précaires de la République !
Et c'est à propos de M^^ de Loynes, mon cher ami, que je veux vous raconter une histoire que je ne vous ai encore jamais racontée.
Au mois de janvier 1908, une amie me demanda si j'avais toujours le désir de voir Jules Lemaître. Le désir de voir Jules Lemaître, je l'avais eu pendant dix ou douze ans de ma vie. Vous savez quelle fascination ont exercée sur mon esprit la souplesse et la virtuosité de ce grand alchimiste de lettres, et avec quel abandon je me suis laissée aller au mol balancement du jeu d'escarpolette auquel il convie ses lecteurs.
Je me souviens de mon ravissement, lorsque j'ai ouvert pour la première fois le premier tome des contemporains, afin d'y lire l'étude sur SuUy-Prudhomme, dont les vers venaient de
m'émouvoir si profondément. Il y a déjà longtemps de cela, mon cher ami, mais je ne préciserai pas combien de temps il y a. Vraiment, cela avait été pour moi une révélation, la découverte d'un inonde nouveau que je ne soupçonnais pas. Gomment, avec des mots, on pouvait obtenir une pareille prose, si légère, si fluide ! J'en aimai davantage le français, je fus encore plus fière de le parler et de le comprendre, puisque par lui et pour lui un Lemaître pouvait exister. Je m'enivra'is de cette langue claire, savoureuse, étincelante d'esprit, de malice et de gentillesse. Je respirais à plein cerveau le parfum unique de cette fleur exquise et rare en qui toute la littérature me semblait s'épanouir, pour la perfection de laquelle les siècles passés me semblaient avoir vécu et pensé.
Je retrouvais en lui les idées que je pressentais en moi, sans bien savoir les formuler, et j'étais satisfaite par cette morale à la fois sévère et indulgente, cette philosophie ironique et sage, cette nonchalance apparente, ce scepticisme qui n'est en réalité que le sentiment de notre ignorance, de notre impuissance, que le désir de n'être ni tranchant, ni dogmatique, ni pédant, ni aflecté, de n'avoir pas l'érudition agressive.