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l'expérience s^rincheuse et la supériorité méprisante.
Et durant de longues heures de solitude, je me pénétrais de sa pensée et je me disais qu elle aurait sur ma pensée une influence prédominante et durable, quelle donnerait à mes opinions une direction générale dont je ne m'écarterais jamais.
Mon cher ami, vous encouragiez, vous flattiez ma passion. Vous me procuriez tout ce qu'il écrivait et tout ce qu'on écrivait sur lui et vous m'achetiez tous ses portraits, tous ceux qu'on pouvait acheter dans les boutiques de la rue de Rivoli.
Et vous m'aviez emmenée à l'exposition des dessins de Veber pour me montrer avec quelle drôlerie le maître humoriste avait représenté Jules Lemaître faisant ses visites de candidature à l'Académie française : dédaigneux chez Glaretie, contrit chez Sardou, endoctriné chez Camille Doucet, fumant le narguilé chez Pierre Loti. Enfin, mon cher ami, je vous racontais mes impressions, lorsqu'il m'arrivait de le rencontrer. Gela m'arrivait quelquefois — sur le Pont des Arts. Il sortait de l'Académie, et il ne se doutait pas qu'à côté de lui il y avait une jeune étudiante
dont le cœur battait bien fort et dont les joues rougissaient d'émotion. Les académiciens devraient toujours regarder les étudiantes qui passent. Mais pourquoi les académiciens préfèrentils les vieilles dames ! Il est vrai que c'est une consolation, puisque toutes les étudiantes deviendront inévitablement des vieilles dames.
Cependant, lorsque, au mois de janvier 1908, mon amie me demanda sije voulais toujours voir Jules Lemaître, je ne répondis pas un « oui a enthousiasmé.
C'est qu'il s'était passé bien des choses graves depuis dix ans et c'est que j'avais pris conscience d'àmes qui dormaient en moi et qui, peu à peu, s'étaient éveillées et s 'étaient révoltées d'être ainsi étouffées par une tyrannique influence étrangère. Non vraiment, je ne pouvais plus suivre Jules Lemaître sur la route où il s'était engagé. Mais parce que nous nous avouons toujours difficilement à nous-mêmes que nous avons changé, parce que nous l'avouons difficilement aux autres, je répondis que je voulais bien. Et il fut convenu que j'irais chez M'"« de Loynes, le vendredi suivant, à l'heure où Jules Lemaître avait coutume de s'y trouver. J'avais entendu parler bien des fois de M™® de Lovnes. J'avais entendu
raconter à son sujet toutes les histoires les plus romanesques du monde, et mon innocente jalousie s'accommodait de celles qui lui faisaient jouer, dans la vie de Jules Lemaître, le rôle d'une fée immatérielle et tutélaire.
11 m'est resté du salon de Tavcnue des Champs- Elysées — une maison princière, mon cher ami — une impression de blancheur. Une pièce immense, des boiseries blanches, des fourrures d'ours blanc, une toile représentant une femme nue, longue et blanche, et, sur la cheminée toute blanche, la Tanagra, de Gérome, en albâtre éburnéen, altière et hiératique. Tout blanc aussi, un vieillard affaissé dans un fauteuil et dont je remarquai les yeux values et la bouche tombante. C'était M. H. Houssaye. Tout blanc, le petit chien couché aux pieds de sa maîtresse. Seuls, M™e de Loynes et son portrait mettaient des taches plus vives dans cet ensemble incolore. ^j[me de Loynes était assise dans une bergère auprès de la cheminée. Elle avait une perruque blonde, une robe de peluche bleu ciel, elle était fardée et couverte de bijoux comme une idole et elle tricotait, pour les pauvres, une laine assortie à sa robe. Le portrait, éclairé par deux réflecteurs, semblait une sombre apparition, le
fantôme toujours présent, énigmatique et pensif de la jeunesse de cette vieille femme : du tafletas noir, un visage pâle, une bouche sérieuse, et deux yeux immenses, étrangement brillants avec des profondeurs dorées.
Mon cher ami, après quelques banalités — bien entendu, c'est moi qui les ai dites, — M^e de Loynes me demanda si j'avais des enfants et comme je lui répondais affirmativement : (( Tant mieux, me dit-elle, je n'aime pas les femmes qui n'ont pas d'enfants ! » Je la regardai, un peu surprise — mais je réfléchis qu'évidemment M™e de Loynes devait garder toutes ses préférences pour les hommes qui n'ont point d'enfants.
Involontairement, je pensais à Bobette, la Bobette d'Henri Lavedan qui, sur ses vieux jours, était devenue une douairière si bien pensante, Egérie de son curé. Du reste, M"^® de Loynes semblait éprouver un complet mépris pour les femmes. Songez qu'elle avait dû donner un déjeuner de femmes, et c'était si ennuyeux, si excédant ; les femmes sont si bêtes et si bavardes. Heureusement, un autre historien — Vandal ou Frédéric Masson — étant arrivé, ainsi que le Directeur du Journal La Liberté, la conversation
put devenir intéressante et élevée. Le Directeur de La Liberté était assis un peu à l'écart, en petit garçon. Du reste, il n'était pas en habit, n'étant point admis aux honneurs du dîner.
(( Monsieur Berthoulat, lui dit M™» de Loynes, ma Liberté n'arrive qu'à G h. 25, je devrais l'avoir à 6 h. 1/4.
— Mon Dieu, Madame, vous m' étonnez ; on vous porte le journal aussitôt imprimé.
— C'est possible, mais il m'arrive tout de même avec un quart d'heure de retard.
— Etes-vous bien sûre, Madame, que votre concierge vous le monte immédiatement ?
— Je le lui ai bien recommandé, mais je j)uis encore m'en assurer ».
Un coup de sonnette. Apparition d'un valet de pied de théâtre :
« Pierre, le concierge apporte-t-il ma Liberté dès qu'il la reçoit ?
— Madame la Comtesse, je vous l'affirme.
— A quelle heure la monte-t-il ?
— A 6 heures 2o.
— Monsieur Berthoulat, vous voyez !
— Madame, j'aviserai.
— Et puis, je voudrais aussi avoir des rensei-
gnements sur la nouvelle pièce de Capus qui est en répétitions au Français.
— Madame, vous les aurez demain ».
La sibylle ne dit point ce qu'elle voulait en faire et cette énigme ne laissait pas que d'être impressionnante. Enfin, Jules Lemaître entra, vif, sautillant, le regard bleu pâle, le sourire machinalement moqueur, et lorsque je le vis prendre le petit chien de M^^^ de Loynes et le bercer dans ses bras, je me rappelai avec mélancolie un féroce article d'Urbain Gohier qui m'avait tant indignée autrefois. Alors, j'entendis des propos mystérieux : « Avez-vous été prendre de ses nouvelles? — Comment va-t-il? Ce n'est pas grave? — Ah î mon Dieu, un garçon si chevaleresque ! » Les trois académiciens opinaient gravement.
Je finis par comprendre qu'il s'agissait du comte Boni de Castellane, lequel s'était, la veille ou l'avant- veille, colleté dans le ruisseau avec un de ses cousins. L'épithète de chevaleresque m'étonna un peu — mais ils avaient l'air si convaincus, si pénétrés ; ce pugilat semblait un événement si considérable dans l'histoire universelle des peuples ; la guérison rapide de Boni de Castellane paraissait si essentielle pour l'avenir
de la France, que je m'abîmai dans l'humiliation de ne pas i:>artager ces craintes et ces espoirs.
Il était tard et je partis. Arthur Meyer n'avait point paru.
Je rentrai chez nous, mon cher ami, à la fois stupéfaite, amusée et déçue. Et je pris un air dégagé pour vous raconter ma visite. Pour rien au monde, je n'aurais voulu vous avouer ma consternation. Mon Dieu, je le sais bien, les grands hommes ont le droit d'avoir des éclipses, mais ce n'était pas de chance d'être justement tombée un jour d'éclipsé totale. Huit jours après, j'apprenais la mort de M"^^ de Loynes. J'eus la curiosité de parcourir le Journal La Liberté. Un discret petit entrefilet annonçait le décès en troisième ou quatrième page. M. Berthoulat avait donné dans son journal, à la mémoire de M'"^ de Loynes, la place qu'il occupait dans son salon.
Mon cher ami, vous qui avez de l'érudition et qui êtes psychologue, vous devriez faire une étude sur la fascination exercée par la courtisane sur les hommes de lettres, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours. Seulement, ce serait un travail interminable, un travail d« bénédictin. Il faudrait connaître tous les peuples,
toutes les écritures, tous les textes, et il y aurait plusieurs volumes d'un millier de pages chacun. Mais ne trouvez-vous pas qu'il est juste en somme qu'une femme qui fut jolie, intelligente et volontaire, domine à son tour a les grands de l'esprit » qui ont profité sans scrupules de sa jeunesse, de sa beauté et de sa pauvreté?
Et ne trouvez-vous pas aussi que nul ennemi n'aurait pu écrire un livre plus accablant pour tout un monde et toute une politique, que ce livre d'Arthur Meyer avait dessein de justifier et de glorifier? Mais avec quelle naïveté désarmante Arthur Meyer reproche à Jules Lemaître d'avoir rendu impossible par son attitude « toute exploitation du cadavre de Syveton ! » Parmi tant de choses qu'il a pu dire, Arthur Meyer aurait pu taire celle-là.
SOUVENIRS ET INDISCRETIONS
SOUVENIRS ET INDISCRETIONS
A mon Frère.
Et voilà que le livre d'Arthur Meyer, ce livre qui ressemble à une sacristie le jour d'un mariage aristocratique, est pour moi une miraculeuse fontaine de Jouvence. Il me rajeunit d'au moins vingt ans. Vous avouerez, mon cher ami, que j'aurais mauvaise grâce à le mépriser de l'avoir écrit, si toutefois il vaut mieux avoir quinze ans — que vingt ans de plus. Je me décide : il vaut mieux avoir vingt ans de plus. Ces vingt ans-là ne pèsent pas encore bien lourd. Ils contiennent encore dans le présent bien des journées triomphantes et, dans le passé, ils contiennent seulement de la jeunesse, de la force, des victoires
remportées contre la souflrance, de l'espoir et quelques savoureuses réalisations. Et c'est une promenade qui n'est pas sans délices que de s'enfoncer, de se perdre, d'errer dans ces vingt années-là.
De même que l'âge des arbres s'inscrit dans l'épaisseur de leur tronc en cercles successifs, de même chacun de nos âges s'inscrit en nous en images successives. Notre cerveau est un vivant album dont nous pouvons soulever les pages pour retrouver tous les visages qui ont été tour à tour notre visage.
Dans la substance actuelle de notre cerveau, il y a d'autres cerveaux moins circonvolués, moins compliqués, des cerveaux ignorants, innocents, ingénus, des cerveaux chastes, tendres et croyants, des cerveaux ivres de découvrir la vie et de ne savoir d'elle que ce qu'elle a de beau, de clair, d'accueillant. Sous les contours amplifiés de notre maturité, il y a d'autres contours aux lignes plus graciles, plus sveltes, plus flexibles et mieux trempées, qui furent les lignes pures de notre adolescence. Le souvenir les perpétue dans notre mémoire psychique et même dans notre mémoire charnelle, car le corps se souvient en même temps que l'àme.
Mon cher ami, on ne peut pas sans vertige réfléchir au souvenir, et c'est tout un travail irritant que d'essayer de le saisir et de l'emprisonner avec des mots.
Le souvenir est la faculté humaine la plus troublante et aussi la plus féconde. Elle est l'initiale force impulsive, la mère de la connaissance et de la science, la condition essentielle de durée pour les peuples et de progrès pour leurs civilisations, la seule garantie d'immortalité pour les grands esprits dont les œuvres et les pensées sont le trésor de la race, la seule garantie de survivance éphémère pour nous qui n'avons guère ici-bas qu'une valeur sentimentale et qui, grâce à elle, ne disparaîtrons qu'avec ceux qui nous ont connus et aimés. Le souvenir est le grand ennemi de la mort et de l'abandon, le grand vainqueur de l'espace, le grand remède contre le tourment de « l'Etre Séparé ». Quand les êtres demeurent en nous, nous pouvons défier leur destruction ou leur inconstance. C'est un défi qui ne va pas sans soulTrance. Les avis sont partagés sur le caractère du souvenir. Les uns le trouvent mauvais, surtout quand il est bon. Il y a les « Dantistes » et il y a les Mussettistes. Et il est bien difficile de ne pas être tantôt Dantiste et tantôt Mussettiste.
11 i LES PETITES PROVINCIALES
Le souvenir est comme la langue, ce qu'il y a de meilleur ou ce qu'il y a de pire.
Le souvenir nous rattache à nous-mème sans solution de continuité. Il est un constant compagnon, un témoin discret, mais siirement informé, de nos pensées les plus secrètes, des mobiles de nos actes les mieux dissimulés, il est parfois un témoin accablant que nous supprimons volontairement, souvent un maître qui nous impose la fidélité et la loyauté. « Souviens-toi de toimême », dit la Walkyrie à Siegfried. Aussi, n'estce que par oubli, oubli généralement provoqué par un filtre magique, que les Héros peuvent pécher.
Le souvenir nous grave en nous-mème et il nous projette aussi hors de nous-même. il nous recrée à côté de nous. Vous connaissez la châsse de sainte Ursule qu'on voit à Bruges, dans le Sanctuaire de l'Hôpital Saint-Jean. La Sainte abrite sous son manteau les onze mille petites vierges, toutes pareilles, et pourtant difi'érentes par leur taille, leurs expressions tantôt rieuses et malicieuses, tantôt-rêveuses et ferventes. Nous autres femmes, nous abritons aussi dans notre manteau les onze mille petites vierges que nous fûmes à la fois et progressivement pendant toute
notre virij^inité. Nous les serrons contre nous avec émotion et tendresse et nous nous attachons à elles i)arcc qu'elles sont notre pureté.
Aujourd'hui, à cause d'Arthur Meyer, les grandes causes ont de petits effets, c'est la vierge de mes quinze ans que je distingue sous mon manteau.
Quinze ans. c'est un bien joli âge, même quand Juliette n'a pas de Roméo. C'est l'âge où l'esprit s'éveille et s'émerveille, où le cœur se met à battre, non plus seulement par métier, mais pour le plaisir ou pour la peine, où le corps cesse d'être une plaine pour devenir doucement ondulé, où l'on devine pour la première fois sa grâce et sa fraîcheur de rosée matinale dans la surprise charmée des regards masculins.
Mon cher ami. cela existe à Paris, en marge de la vie mondaine, de la vie trépidante, de la vie stérile, des croissances en serre tiède, à l'abri de tout ce qui déflore, inquiète ou disperse. Une serre tiède très modeste, sans aucun luxe de confortable et dont la seule richesse consiste en une bibliothèque abondante et quelques reproductions en plâtre de belles sculptures. Un père veuf, fonctionnaire et lettré, isolé volontairement du monde par goût et par dignité, une enfant qui
grandit dans la maison sans mère, et qui n*a au dehors que ses classes, au dedans que ses livres. Le père la retrouve seulement aux repas et il prend plaisir à causer avec elle. 11 est heureux de cultiver son cerveau, de le façonner, de le modeler sur le sien; il sourit de ses découvertes dans l'Amérique des arts et de la littérature ; il encourage ou modère ses enthousiasmes, dirige ses curiosités, surveille la pureté de son goût. 11 assiste avec amour et fierté au développement du petit compagnon intellectuel que la vie lui a donné comme un dédommagement, d'autant plus touché peut-être que ce compagnon est une femme.
Nulle fenêtre ouverte sur le monde frivole, nul besoin matériel, nul sacrifice aux modes, nulle tolérance pour le manque de sincérité, nulle complaisance pour l'exagération, la réclamé, le sectarisme : un esprit critique particulièrement aigu, un peu excessif et chagrin parfois, goûtant toutes les joies du sceptiscisme, mais soulfrant aussi de certaines impuissances : école trop vite mûrissante, mais école excellente par sa conscience et sa sévérité.
Alors l'enfant vit dans un état perpétuel d'exaltation intérieure ; son cerveau est imbibé d'une
sève puisée avec avidité aux meilleures sources de la pensée humaine ; un feu brûle en elle qu'elle entretient sans cesse, vestale de son propre foyer.
Et il arrive qu'un beau jour, la llamme brille jusqu'à l'illumination. Elle a trouvé l'aliment par excellence, celui qui, par son essence unique et mystérieuse, était vraiment le blé nourrissant de sa chaleur et de son éclat. Alors, comme il faut bien qu'on aime quand on a quinze ans et qu'on a en soi toute une réserve d'amour que la mère n'a pas captée, on aime avec ivresse celui qui vous prodigue ce blé au germe miraculeux.
Mon cher ami, c'est Jules Lemaître qui a fait jaillir en moi l'étincelle. Vous savez tout ce qu'il était pour moi, mon ami inconnu le plus intime et le plus cher, le confident patient de mes heures d'inquiétude et de silence, mon refuge sentimental et, rival de mon père, mon maître intellectuel. Et je n'aurais jamais désiré quitter le coin où je travaillais, puisqu'il était au dessus de ma tête, à portée de ma main, dans le rayon des livres qui m'appartenaient.
Cependant dès que les beaux jours revenaient, mon père, préoccupé de mon existence solitaire et recluse, m'emmenait chaque soir faire une promenade à pied. Nous partions du Palais-
Royal par la rue de Rivoli, et nous y revenions par les boulevards et la rue Richelieu. Mon Dieu, comme nous aimions Paris l'un et l'autre passionnément, et comme nous nous en grisions si bien, si bien, qu'après tant d'années écoulées je m'en sens encore toute troublée !
Une âme de petit gàte-sauce ou de petit télégraphiste était en nous. Nous nous arrêtions aux rassemblements, nous écoutions les camelots, nous nous amusions aux devantures des boutiques de la rue de Rivoli à reconnaître les « célébrités », hommes de lettres ou actrices, dont les photographies emplissaient les vitrines. Sur les boulevards, nous contemplions les étalages luxueux des fleuristes, des bijoutiers et des confiseurs.
Les promenades que je préférais étaient celles qui se terminaient par une visite à la Ljbrairie Calmann-Lévy. Mon Père aimait à augmenter sa bibliothèque. 11 adorait les livres et moi, je les aimais déjà.
Le gérant de la librairie, un homme jeune, charmant et doux, souriait de la convoitise avec laquelle j'en regardais certains, avec laquelle j'en feuilletais certains autres et, parfois, il me
permettait d'en emporter quelques-uns, sous condition de I)ien les soigner et de les lire « sans les couper par le haut ».
Il était pâle, il avait les yeux cernés et la poitrine creuse. Il est mort quelques années plus tard et ces souvenirs ne lui feront pas de tort en révélant à ses patrons cette complaisance qu'il avait pour une enfant curieuse de littérature moderne, comme d'un dessert rarement dés^usté. C'est à lui, certainement, que je dois cette habitude de ne manier les livres qu'avec précaution et respect.
Mon cher ami, comment vous dire l'émotion de me rappeler tout cela, d'évoquer à côté de moi mon père encore si jeune et si séduisant? Il marchait en fumant. Il mettait une main dans la poche de son veston, et moi, je mettais aussi ma main dans sa poche pour lui donner la main. Auprès de la Madeleine, un soir, nous rencontrâmes Jules Lemaître. A défaut des photographies de la rue de Rivoli, les Conférences de rOdéon nous Teussent bien fait connaître.
Mon père s'amusait de ma passion et il était gamin, quand il était gai. Il me dit : «Suivons-le ». Cela n'était pas bien difficile : les boulevards étaient un cours provincial en ce temps là.
C'était l'époque des feuilletons dramatiques aux Débats et des Opinions à répandre au Figaro. Tout en marchant derrière Jules Lemaître qui allait d'un bon pas, sans flâner, en homme qui va vers un but déterminé, nous tâchions de deviner ses desseins et ses pensées. Nous disions quil allait au Figaro corriger des épreuves ou porter un article et, quant à ses pensées, nous les imaginions spirituelles, malicieuses, étincelantes. et philosophiques.
Arrivé au passage des Panoramas, Jules Lemaître s'arrêta comme quelqu'un qui hésite, puis il prit son parti, il entra dans le passage et nous le vîmes disparaître dans un établissement dont l'usage était indiqué par deux lettres brillantes, initiales de deux mots anglais. Mon père riait franchement de ma mine désenchantée, et ses plaisanteries rabelaisiennes achevaient de me consterner.
« Ah! Ah ! me disait-il, quelle bonne farce il te fait; il n a pas écrit pour rien « La Farce de Buteau ».
Mais ce ne sont pas des farces à faire à une jeune fille. Comme j'en voulus à mon idole, ce soir-là, de n'être pas un pur esprit !
LES PETITES PROVINCIALES i2I
Tout cela est loin. Je suis devenue d'une susceptibilité moins candide envers les grands hommes que j'aime. Je sais qu'il est essentiel qu'ils ne soient pas des corps glorieux pour que leur pensée puisse resplendir dans toute sa gloire. J'aurais dû me rt^jouir de l'arrêt de Jules Lemaître passage des Panoramas, en escomptant la merveilleuse limpidité de sa prochaine chronique.
Maintenant, quand je suis à Paris, je ne me promène plus sur les Boulevards. Mon cher camarade de route ne m'y accompagnerait plus. Ai-je eu bien raison de vous dire, mon cher ami, qu'il vaut mieux avoir vingt ans de plus ? — Et je ne suivrais plus Jules Lemaitre. Même quand il ne va pas Passage des Panoramas, je ne peux plus aller où il va. Cependant, parce qu'il a été vraiment mon maître ; parce que je me suis tellement nourrie de lui que, maintenant encore, sa pensée d'il y a vingt ans est mariée à la mienne ; parce je me suis fiée aveuglément à ses opinions et à ses actes : peut-être aussi parce que, grâce à lui, j'ai connu l'efTort douloureux de me renier moimême, d'anéantir en moi des croyances imposées ; parce que j'ai fait la salutaire expérience des désillusions : parce qu'il a été la cause de sacrifices nécessaires, d'abolitions désespérées
sans lesquelles la vie est peut être trop facile, je ne i)uis pas cesser tout à fait de l'aimer. Et il me plaît qu'Arthur Meyer ait écrit dans son livre perfide qu'un honnête homme ne peut pas être le chef d'un parti politique, et que Jules Lemaître avait manqué à ses devoirs, le jour où il avait fait son devoir.