‹ Les petites visitesChapitre 12 sur 15 · JULIETTE GALBERT. — NOU · texte numérisé non relu

JULIETTE GALBERT. — NOU

LOUIS. — ... que tu me laissais crever la soif?

JULIETTE GALBERT. — Oui.

LOUIS. — T'as pas de toupet 1 C'est pour ça que tu voulais me donner mon congé tout à l'heure? T'attendais ta bienfaitrice? Eh bien, nous allons sourire. (Tendant la main.) Allons, passe les deux jaunets.

JULIETTE GALBERT. — CommCUt dis-tU?

LOUIS. — Les quarante balles. lUicoto.

JULIETTE GALBERT. — Tu VCUX?...

LOUIS. — Oui, petite mère.

JULIETTE GÂLBERT. — Mais t'en asi...

LOUIS. — Pas assez.

JULIETTE GALBERT. — Tu as vingt francs C'est ce que tu me demandais !

LOUIS. — Il me faut tout.

JULIETTE GALBERT. — C'est l'argent de ton enfant!

LOUIS. — Je suis son père. Allons... vite, ou j'y mets la force.

JULIETTE GALBERT. — Tu uc los auras pas.

LOUIS, ricanant. — Oh! oh! Écoute moi et regarde-moi, l'amie. Tu sais si je suis de parole? Ma femme a voulu me chiner ; je lui ai dit qu'elle ne ferait pas de vieux galons. Elle n'en a point fait. Eh bien 1 si tu ne me donnes pas les deux louis, si tu bronches, si tu dis un mot de ça à ta vieille ou à personne...

JULIETTE GALBERT. — Tu me tucras? Je m'en moque.

LOUIS. — Non. Je te tuerai pas, ma poule.

Je te prendrai le petit.

JULIETTE GALBERT. — Ah!

LOUIS. — Et tu ne le verras plus, jamais plus. Je m'en irai avec.

JULIETTE GALBERT, éperdue. — Louis I...

« LA DAME DU MARDI » 177

Non... Tiens... Voilà l'argent. (Elle lui donne les quarante francs,) LOUIS. — Enfin, t'a compris. (Il empoche.)

JULIETTE GALBERT. — Mais... Tu Sais...

Dieu... Ohl Dieu te punira.

LOUIS. — Je le crains pas. Je crains personne. A mardi. (Il sort en sifflant. Elle sanglote.)

MADAME l'hopiteau, soixaute-quatorze ans.

MADAME DÉTOURNÉ, soixante-neuf ans.

Chez madame VHopiteaUy à Orléans, rue du Bœuf-Saint'Patemey à la fin de Vautomne, Un dimanche, à Vheure où le jour tombe.

MADAME DÉTOURNÉ, qui entre. — Bonjour, petite amie.

MADAME l'hopiteau. — BonjouF, ma bonne fille. (Madame VHopiteau est assise dans une bergère à oreilles, près de la fenêtre, dont le rideau, relevé, permet de voir le jardin, déjà noyé d^ ombre. Elle a un châle sur les genoux,)

l82 LES PETITES VISITES

MADAME DÉTOURNÉ. — Et qu'est-ce que tu fais là, dans l'obscurité, mon pauvre petit?

MADAME l'hopiteau. — Rien. Je pensais.

MADAME DÉTOURNÉ. — A quoi douc, Clémence?

MADAME l'hopiteau. — A uu tas de choses.

MADAME DÉTOURNÉ. — Tu t'eunuics, petite amie, toute seule comme ça dans le noir. Il faut sonner Pêcheur pour qu'il allume.

MADAME l'hopiteau. — Nou, pas encoFC.

(Elle regarde dans le jardin.) C'est pourtant vrai qu'il va faire nuit?

MADAME DÉTOURNÉ, — CommO IcS jOUrS

diminuent ! Crois-tu I

MADAME l'hopiteau. — Oui. Les miens surtout.

MADAME DÉTOURNÉ. — Chut I Embrasscmoi, petite amie, et ne sois pas laide. (Elle se penche et Vemhrasse.)

MADAME l'hopiteau. — Tu vieus de la cathédrale?

MADAME DÉTOURNÉ. — Oui.

MADAME l'hopiteau. — Mouseigncur était là?

MADAME DÉTOURNÉ. — NoD. Il a encore la gorge prise. Il ne quitte pas la chambre.

MADAME l'hopiteau. — Il s'cst trop fatigué au moment des grandes retraites. Et, rien de nouveau? C'est toujours la marquise de Maraton qui a ma chaise ?

MADAME DÉtoURNÉ. — Toujours, petite amic.

MADAME l'hopiteau. — Avec mou même coussin de velours?

madame détourné. — Avec ton même coussin.

madame l'hopiteau. — Et... elle a laissé la plaque de cuivre avec mon nom ?

madame détourné. — Toujours.

MADAME l'hopiteau. — Commc c'est affectueux et délicat I C'est bien d'elle, cette bonne marquise ! Autrefois, elle était dans le bas de la nef, tandis que moi j'étais tout près de la chaire. Quand elle m'a demandé, dans le temps, de lui céder ma chaise, tu te rappelles?... au moment où les médecins m'ont laissé entendre qu'il ne fallait plus guère compter retrouver mes jambes...

MADAME détourné. — Oui. Tu l'avais priée de ne pas faire changer la plaque tout de

i84 LES PBTITB8 YISITES

suite... je me souviens, parce que ça te faisait gros cœur.

MADAME l'hopiteau. — Eh bien... il y a de ça dix ans... et elle a laissé ma chaise telle quelle... la plaque... le coussin... mon casier... Pourtant, elle sait bien que je ne guérirai jamais I C'est égal, c'est charmant, c'est d'une âmel... Ça me touche plus que tout. Quand on est vieux et impotent, tu sais, ma bonne fille... on apprécie...

MADAME DÉTOURNÉ. — Ne t attendris pas, petite amie... Tiens, tu as laissé tomber ton chapelet. (Elle se baisse et le ramasse.)

MADAME l'hopiteau. — Oui. J'étais en train de le dire... C'est mon heure.

MADAME DÉTOURNÉ. — Tu Ic dîs trop SOU-

vent. Tu te fatigues.

MADAME l'hopiteau. — Mais non. Et puis, maintenant que je ne peux plus suivre aucun office... Ahl que ça me prive I Ma pauvre chaise... que je la regrette donc I Penser que je ne retournerai plus jamais à la cathédrale... ni à Saint-Aignan... ni à Saint-Paterne..,

MADAME DÉTOURNÉ. — Mais si, petite amie.

Peut-être.

MADAME l'hopiteau. — J'irai une fois, oui... Quand je serai morte.

MADAME DÉTOURNÉ. — Veux-tu ts taire?

MADAME l'hopiteau. — Eh bien alors, raconte. Depuis hier?

MADAME DÉTOURNÉ. — Les nouvelles.., voyons... Madame Lesage est délivrée.

MADAME l'hopiteau. — Ah I Et qu'est-co que c'est?

MADAME DÉTOURNÉ. — Une belle petite fille.

MADAME l'hopiteau. — C'cst cc qu'ils voulaient. Ils doivent être bien heureux?

MADAME DÉTOURNÉ. — Oui. Mais pas la grand'mère. Elle aurait préféré un garçon, elle. Enfin, ça s'est très bien passé. Us doivent peser l'enfant demain.

MADAME l'hopiteau. — C'cst SOU Septième?

MADAME DÉTOURNÉ. — Sou Septième.

MADAME l'hopiteau. — Ah! ma bonne fille II

MADAME DÉTOURNÉ. — N'cst-cc pas, petite amie ? Crois-tu I

MADAME l'hopiteau. — Maintenant, je comprends ça tout de même. C'est si gentil, les enfants I

MADAME DÉTOURNÉ. — Ça ne fait rien...

Sept enfants!... En ce temps de République!

Enfin ! Heureusement que Dieu est là !

MADAME l'hopiteau. — Oui. Et le nouveau vicaire ?

MADAME DÉTOURNÉ. — Il a parlé.

MADAME l'hopiteau. — Tu De me le dis pas!

MADAME DÉTOURNÉ. — J'oubliais. Il a parlé ce matin.

MADAME l'hopiteau. — Bien?

MADAME DÉTOURNÉ. — Mieux, petite amie.

Il a été tout cœur. Il s'exprime avec une aisance parfaite. Pas de comparaison avec notre pauvre abbé Langlu.

MADAME l'hopiteau. — Tant pis.

MADAME DÉTOURNÉ. — Pourquoi?

MADAME l'hopiteau. — Parce que je sens qu'elles vont toutes l'accaparer.

MADAME DÉTOURNÉ. — Qui, cllcS?

MADAME l'hopiteau. — Toutcs CCS damcs du quartier Recouvrance.

MADAME DÉTOURNÉ. — Ah ! tU UC CFOis paS

dire si juste. Elles ont déjà commencé...

MADAME l'hopiteau. — Racoutc. Racoute

MADAME DÉTOURNÉ. — C'est UM riei), mais bien typique. J'étais entrée, hier chez Besnard...

MADAME l'hopiteau. — Tu bibelotes donc toujours, ma bonne fille ?

MADAME DÉTOURNÉ. — Je nô pcux pas m'en empêcher, petite amie. J'aperçois un beau coffre à bois, du Louis XIII, bonnes dimensions... Je demande le prix. Madame Besnard me dit qu'il est vendu. — A qui? — Ah ! je ne peux pas. La personne m'a recommandé le secret. Mais c'est pour faire un cadeau à l'abbé Chauvirey, le nouveau vicaire.

MADAME l'hopiteau. — Tu VOis?

MADAME DÉTOURNÉ. — Attends. Je sors pas contente, comme tu penses 1 J'entre chez madame Rosaire pour rassortir des laines; j'avise une magnifique bande, au petit point, tout soie, des dahlias et des perroquets... très joli... je dis 2 Tiens I c'est charmant, ça, madame Rosaire... C'est un de vos nouveaux modèles?

Alors elle prend un air entendu. — Non, madame Détourné, je ne peux rien dire. C'est un écran pour le nouveau vicaire de Sainte- Croix.

MADAME l'hopiteau. — Ohl

188 LBS PETITES VISITES

MADAME DÉTOURNÉ. — Franchement, tu m'avoueras...

MADAME l'hopiteau. — Ça ne m'étonne pas... Tu dis : des dahlias et des perroquets. Qui ça peut-il bien être? Pauvre abbé Langlul Il n'aura jamais été si gâté, lui.

MADAME DÉTOURNÉ. — Il était bien désagréable, écoute?

MADAME L*HOPiTEAu. — C'était uu Saint. Il était bougon, comme tous les saints. J'aurais bien aimé que ce fût lui qui vînt... à mes derniers instants... Enfin I comme disait ma pauvre maman : « Quand il faut faire le voyage, on ne choisit pas le postillon I » Oh I ma fille, tout s'en va, tout dégénère, même le clergé... Ça n'est plus ça... Rappelle-toi notre jeunesse... Toutes les bonnes gens qu'il y avait... les braves gens... Mon Dieul y en avait-il!

MADAME DÉTOURNÉ. — Il y cu avait...

Oui...

MADAME l'hopiteau. — Tou père?

MADAME DÉTOURNÉ. — Le tien?

MADAME l'hopiteau. — Toutou Drouct?

MADAME DÉTOURNÉ. — Ta tautc Mouiquc ?

MADAME l'hopiteau. — On uc pctrouvcra

ce BONNES AMES » 189

jamais des cœurs pareils. Ton père avait comme toi le goût des antiquités, des bibelots.

MADAME DÉTOURNÉ. — Je le tieus de lui.

MADAME l'hopiteau. — Tu te rappelles sa joie quand il dénichait un vieux bouquin chez Herluison?

MADAME DÉTOURNÉ. — Oui. Et quand l'abbé Desnoyers a fait draguer la Loire, pour son musée, il était comme fou, ce pauvre papa.

Il croyait qu'on allait retrouver larmure de Jeanne d'Arc.

MADAME l'hopiteau. — C'cst-il loiu, tOUt

ça?

MADAME DÉTOURNÉ. — C'cst loiu, et aUSSi

tout près. Je vois même, et très nettement, des choses beaucoup plus vieilles, moi I

MADAME l'hopiteau. — Moi aussi. Nos soirées de jeunes filles. Chez les Saint-Cloud ?

MADAME détourné. — Avec les messieurs de Villargoix qui faisaient marcher la lanterne magique? Monsieur le Soleil 1... Madame la Lunel...

MADAME l'hopiteau. — Comme nous étions gaies! et peu sérieuses! Nous étions coiffées avec des « anglaises ».

190 LBS PETITES VISITES

MADAME DÉTOURNÉ. — Quel appétit tu avais I

MADAME L*HOPiTEAu. — Te souvienshtu, le jour de ton mariage... le 7 juillet mil huit cent...?

MADAME DÉTOURNÉ. — Ghut!... Pas de date. Oui, je me souviens... La joie tranquille de mon pauvre Edmond... Ta robe, ta petite robe blanche en batiste d'Ecosse.

MADAME l'hopiteau. — Avcc un mautelct en poult-de-soie vénitien, et une ombrelle qui venait de Paris, de chez madame Lemaréchal.

MADAME DÉTOURNÉ. — Tu étais ma demoiselle d'honneur, pauvre petite amie 1

MADAME l'hopiteau. — Et je le suis toujours, ma bonne fille.

MADAME DÉTOURNÉ. — C'est vrai 1

MADAME l'hopiteau. — Mais moins ingambe! C'est toi, tiens, qui es devenue ma dame d'honneur, ma dame de compagnie, mon amie de tous les instants?... Tu es pour moi comme une sœur.

MADAME DÉTOURNÉ. — C'cst tout naturel.

MADAME l'hopiteau. — C'cst pcut-êtro

naturel, mais c'est bien rare. Aussi je t'aime,

ma bonne fille. Je t'âime comme j'ai aimé maman. Pas plus, je mentirais. Mais antant.

Dis-moi : Et sa petite tombe?

MADAME DÉTOURNÉ. — Elle OSt toUJOUFS très

gentille, sa petite tombe. J'y ai été avant-hier. Naturellement, au point de vue des fleurs et de la verdure, nous entrons dans la saison ingrate. Mais je t'assure que cet été, avec ses rosiers et son chèvrefeuille, c'était bien la plus jolie de tout le cimetière. On n'en revenait pas.

MADAME l'hopiteau. — Merci. Tu t'occupes de tout ça... Oh! les fleurs I Ça me rappelle aussi quand nous allions au bal... jeunes filles... On se mettait des guirlandes de fleurs naturelles dans les cheveux. C'était la grande mode.

MADAME DÉTOURNÉ. — Oui. Et tu te SOU-

viens? On se fournissait de camélias chez la mère Mizon... rue Pomme-de-Pin?

MADAME l'hopiteau. — Oh I je la vois...

une femme de campagne, en bonnet, qui venait, le soir, vous poser elle-même ses fleurs après le dîner. Elle avait des mains toujours froides et mouillées.

MADAME DÉTOURNÉ. — Qu'cst-CC qu'cllc CSt

devenue, cette pauvre mère Mizon ?

HiiDAME l'hopiteau. — Je ne sais plus.

Elle doit être morte. Elle n'était déjà plus jeune quand nous l'étions.

MADAME DÉTOURNÉ. — Et dauio, maintenant!...

MADAME l'hopiteau. — Oui... (Un temps.) Ma bonne fille I

MADAME DÉTOURNÉ. — Quoi douc, petite amie?

MADAME l'hopiteau. — Jo t'aime bien, mais bien I

MADAME DÉTOURNÉ. — Moi aUSSi.

MADAME l'hopiteau. — Et je vais te dire une chose qui va te contrarier. Mais, il faut.

MADAME détourné. — Dis douc tout de même, si ça te fait plaisir, petite amie.

MADAME l'hopiteau. — Une chose que je n'ai jamais eu le courage de te dire.

MADAME détourné. — Comment, tu as encore des secrets pour moi ?

MADAME l'hopiteau. — Un scul, ma bonne fille. Voilà ce que c'est : je ne suis pas bien riche. Mais, tout ce que j'ai ici... ça sera pour toi...

MADAME détourné, très affectée. — Veux-

tu... veux-tu bien!... Pourquoi me dis-tu ça... vilaine chérie 1 Ma petite blonde amie que je connais depuis si longtemps I quand tu avais huit ans et des yeux bleus... Ohl... pourquoi fais-tu tant de peine, à moi, ta vieille Lolotte?

MADAME l'hopiteau. — Je te dis ça pour que tu le saches. Mon testament est fait. Il est là, dans le troisième tiroir du petit chiffonnier, avec tes lettres, celles de maman et de nounou.

MADAME DÉTOURNÉ. — C'est bou. Tu me gâtes ma journée. Tu nous gâtes la fin de la vie... Oh I je t'en veux.

MADAME l'hopiteau. — Mol pas, ma bonne fille. La clef du chiffonnier est pendue à mon chapelet. Tu te rappelleras?

MADAME DÉTOURNÉ. — RîeU du tOUt. Tu

m'ennuies.

MADAME l'hopiteau. — Embrassc-moi, à présent. On ne parlera plus de ça. Et puis, va-t'en vite, trésor. Je n*aime pas beaucoup te voir courir seule Orléans, la nuit.

MADAME détourné. — La uuit? Il est six heures cinq !

MADAME l'hopiteau. — Ça ne fait rien; bonsoir, bonne, bonne I... (Elles s'embrassent.)

Dire que voilà dix ans que tu me fais tous les jours ta petite visite, ta longue visite 1.., Tu reviendras cjewain, dis?

MADAME DÉTOURNÉ. — Cette questiou?...

Bonne nuit, mignonne. (Près de la parte.) Ne pense pqs trop. Et puis prie... mais à ton temps sans te fouler!...

POU CE AU, fantassin (ligne).

RÉTAFURE, cavalicr (cuirassier).

Un dimanche au Louvre. D*abord en bas, dans la saUe des antiquités assyriennes. Rétafure est seul, en train d'approfondir un fragment des ruines du palais de Korsabad, quand Pouceau le rejoint.

RÉTAFURE. — Eh bcii 1 voyons, sacré pays!

POUCEAU. — Ne crie pas, vieux...

RÉTAFURE. — V'ià quo tu me fais prendre la garde, il y a de ça comme une demi-heure I POUCEAU. — Crie pas, c'est l'adjudant.

rétAlFure. — La Grenouille? comme vous l'appelez.

POUCE AU. — Oui... qui m'a fait faire demitour, rapport à mes godillots qui ne brillaient point assez.

RÉTAFURE. — Fallait les lui mettre dans la cible, tes godillots ? Il aurait vu du coup s'ils ne brillaient pas.

poucEAu. — Tu sais bien que chez nous ça ne se peut point, Rétafure?

RÉTAFURE. — Chcz iious xiou plus, Pouceaiï.

Je disais ça comme ça, pour de rire, pour dire que j'existe.

POUCEAU. — Oui. Eh ben, maintenant, allons-y. C'est-il joli ou pas, ce musée?

RÉTAFURE. — Je sais pas encore. J'n'ai vu que ça.

POUCEAU. — Guette-ipoi là, tiens, cet Hova?

(Il lit.) « Sphinx-ai-lé-du-pa-lais-de-T^i-nive. » (Un temps. Ils regardent.)

RÉTAFURE. — A ben, mon vieux!

POUCEAU. — Mon pauv' vieux...

RÉTAFURE. — Bcau caillou !

POUCEAU, il touche. — C'est de la vraie pierre, bon Dieu I Dis-moi. Ça n'a point jamais

vécu, ces gens-là, avec des ailes et des corps de lion, et puis une figure d'Anglais coiffée d'un grand bonnet à poil?

RÉTAFURE. — Mais uoD. C'cst des... des caprices 1

poucEAU. — V'ià des guérites... Ah! ben, elles sont d'attaque 1

RÉTAFURE. — C'cst des ccrcueils.

POUCEAU, — Tiens. T'as raison. (Il lit.) « Sar-co-pha-ges. » Qu'est-ce que ça veut dire?

RÉTAFURE. — C'cst pas du français. C'est de leur langue. Dix patois.

POUCEAU. — Alors, quand on n'tait crevé, on vous posait là dedans ?

RÉTAFURE. — Tu Tas dit, jauni.

POUCEAU. — C'est plus flatteur que nos machines en bois d'à présent.

RETAFURE, — Oui. Ça ferait de sacrés abreuvoirs pour les chevaux. J'en ai changé, moi, de cheval.

POUCEAU . — T'as plus ta bique « Arménie »?

RÉTAFURE. — Nou. C'cst « Volga » qu'ils m'ont donné. Une grande carcasse, mon vieux, qui ne veut jamais sortir du rang, et qui me fait engueuler à l'école de peloton. Il me

marche aussi sur les doigts de pied pendant le pansage.

POUCE AU. — Tu tapes dessus?

RÉTAFURE. — Dcs fois, Mais on est amis tout de même.

poucEAu. — J'aime pas ça, moi, les chevaux. Ça remue, ça m'effraye.

RÉTAFURE, indulgent. — Biffin, val (Ils fnontent l'escalier de pierre qui conduit au premier étage. Ils passent devant la fresque de BotticelU.)

POUCEAU. — Voilà une peinture comme ça que l'humidité lui a fait bien du mal.

RÉTAFURE, qui lui accorde un regard. — Oui. Mais c'est antique tout de même. (Ils traversent des salles ; puis d'autres salles.)

POUCEAU, — C'est une promenade aussi qu'on fait, tu sais, dans ce musée-ici ?

RÉTAFURE. — Dame oui! C'est pas un petit appartement,

poucEAu. — Pour balayer et astiquer le parquet, crois-tu qu'il y en a de la corvée, hein, vieux? (Ils sont arrivés à Ventrée de la galerie d'Apollon.)

RÉTAFURE. — Choucttc chambréc 1

POU c EAU, arrêté devant les vitrines où sont les

a A CE MUSÉE » 201

coffrets à camées, les coupes du qtmtorzième sièdCy les émaux j etc.) — En v'ià-t-il! En v'ià-t-il, du truc I

RÉTAFURE. — Y en a pour de l'argent.

poucEAu. — Ça représente un fameux prêt.

Quoi c'est toutes ces bricoles-là, vieux?

RÉTAFURE. — Eh bcu, c'est... c'est les trésors... des rois.

POUCEAU. — Quels de rois?

RÉTAFURE. — Dans le temps. Après l'Histoire sainte, veau! Tu sais donc rien?

POUCEAU. — Non. Tu m'apprends.

RÉTAFURE. — Saus doutc. Mais si j'étais pas là... comment que tu ferais? Ah?

POUCEAU. — Je demanderais aux gardiens.

RÉTAFURE. — Ils cu savcut moius que moi.

Ils sont là seulement pour les voleurs, et puis qu'on ne touche à rien.

POUCEAU, qui regarde les plafonds. — C'est épatant ! Ah 1 c'est épatant I

RÉTAFURE. — Quoi?

POUCEAU. — Pas une, mon chameau! Pas une!

RÉTAFURE. — Une quoi?

POUCEAU. — De toile d'araignée. Sacrr..,

RÉTAFURE. — Amve. Nous v'ià dans les peintures 1 (Ils entrent dans le Salon carré.)

poucEAu. — Tu ne trouves pas? Ça me fait penser d'une église?

RÉTAFURE. — C'est gentil... Tout ça représente des personnages... Ça grouille, N... de D...I

POUCEAU. — Et puis des saints I des anges!.. • Not'-Seigneur...

RÉTAFURE, devant les « NoœsdeCana». — En v'ià qui déjeunent. Quelle culotte I Eh ben I celui qui a fait ça, mon vieux, il la connaissait 1

POUCEAU. — Dans les coins.

RÉTAFURE. — C'est bien touché... J'ai un de mes cousins à Niort qui fait des machins comme ça. (Il désigne les «^ Noces de Cana »,)

POUCEAU. — Aussi grands que ça?

RÉTAFURE. — Non. Pour sûr. Tout petits.

Mais c'est plus difficile. Pour des magasins qu'il travaille... Des enseignes... Il peint pour les charcutiers... Ah damel il travaille bien. Il a la main. Et puis gentil avec ça, pas fier. On a pris souvent des cuites ensemble. Tu le connaîtrais qu'il te plairait. C'est un type. Les femmes le gobent. 11 m'en a dessiné une, un

jour, toute nue, sans ses habits... Non, tu sais, mon vieux, c'était posé, c'était ça. Pétanouille qu'il s'appelle.

poucEAu. -^ Ton cousin?

RÉTAFURE. — Oui.

POUCEAU. — C'est un nom, ça! (Ils sortent du Salon carré et prennent la galerie suivante.)

RÉTAFURE. — As-tu VU commc y a des Anglais ?

POUCEAU. — Cane manque pas.

RÉTAFURE. — Ou uc devrait point leur permettre l'accès. Ils ne comprennent rien à tous ces fourbis-là. C'est pas comme nous autres.

POUCEAU, en arrêt devant des nudités allégoriques de Rubens. — Ta 1 des nounous !

RÉTAFURE. — Mais non. C'est des reines.

Elles ont des perles dans la tignasse.

POUCEAU. — A sont rien grasses.

RÉTAFURE. — A bcu, mon vieux!

POUCEAU. — Mon pauv' vieux !

RÉTAFURE. — On cu ferait ses dimanches!

POUCEAU. — Moi, mon ordinaire. (Un temps,) C't'égal. C'est pas beau ni propre! On est là des hommes ; ça va bien. Mais, une supposition, j'aimerais pas que ma sœur voye ça.

RÉTAFURE. — Élise?

poucEAu. — Ma sœur Élise, oui.

RÉTAFURE. — Qué que tu veux que ça y ferait? Elle sait bien comment elle est faite I

POUCEAU. — Blague pas. Tu m'offenses.

RÉTAFURE. — Comment qu'elle va, Élise?

POUCEAU. — Bien.

RÉTAFURE. — T'as de ses nouvelles?

POUCEAU. — Oui. Elle m'a écrit sur un papier.

RÉTAFURE. — Dis ce qu'elle te conte?

POUCEAU. — Qu'elle profite et qu'on a bien vendu les vaches.

RÉTAFURE. — Pas d'autro chose?

POUCEAU. — Si. Qu elle t'envoie le bonjour et ses amitiés.

RÉTAFURE. — Elle cst beu convenable et diligente. T'y diras, si tu prends la plume.

POUCEAU. — Ça sera fait, vieux. (De salle en salle, ils sont arrivés devant /' « Enlèvement des Sabines. »j

RÉTAFURE. — V'ià de la guerre I A la bonne heure ! Ça se comprend, ça. C'est pour nous.

POUCEAU. — J'aurais pas aimé de me battre à ces époques-là, moi.

«c A CE MUSEE » 205

RÉT APURE. — La cause?

POUCE AU. — A cause qu'on était à poil. Ça m'aurait paralysé dans mon tir.

RÉTAFURE — Bah I Ils étaient habitués.

POU CE AU. — C'est des Grecs, n'est-ce pas?

RÉTAFURE. — Parfaitement, des Romains.

POucEAu. — Et cette femme-là, qui est au milieu, et qui veut les séparer?

RÉTAFURE. — C'cst la cautinière.

POucEAu, admiratif. — Ahbenl mon vieux 1

RÉTAFURE. — Mou pauv' vicux 1

POUCEAU. — On y offrirait bien le vin blanc!

RÉTAFURE. — Un i^eu. (Apercevant la bataille (TEylau.) Voilà l'Empereur.

POUCEAU. — Où ça?

RÉTAFURE. — Là, à cheval, dans la neige.

Il ressemble à Volga, son canard.

POUCEAU. — Oui. Il est tout petit, l'Empereur, dis donc; il ne marque pas épatamment.

RÉTAFURE. — Ça uc fait rien, mon vieux canon, tu sais?...

POUCEAU. — Oui. C'était pas un feignant. Il a travaillé, pire qu'à la moisson. Dis donc?

t'as pas envie qu'on fouterait son camp ?

RÉTAFURE. — Ça se pourrait.

poucEAu. — C'est pas que c'est pas gentil, ce musée. Mais y en a d'un peu de trop.

RÉTAFURE. — Comme tu veuxl Où qu'on va se tirer?

POUCEAU. — Sur les quais. Et pis on prendra un sale verre. Ça va-t-il, pays ?

RÉTAFURE. — Ça va, mon gros. Puis, dame, après, on boulottera par là, proche l'École.

C'est dit? Quoi que t'as de permission?

POUCEAU. — Dix heures.

RÉTAFURE. — Moi, la nuit.

POUCEAU. — T'as la nuit? Ah ben, mon vieux I

RÉTAFURE. — Est-cc pas? Mou pauv'vicuxl

POUCEAU. — Mais sois honnête, mon chameau. Pense à Élise, ma sœur, qu'est là-bas qui te guette. T abîme point, mon pays.

RÉTAFURE. — As pas peur. J'y ai promis.

POUCEAU. — Na. V'ià l'escalier de sortie.

Quoi qu'on fera le dimanche qui vient?

RÉTAFURE. — Quoi qu'on fera?

POUCEAU. — Oui.

RÉTAFURE. — On u'ira-t-au hasard. On s'amusera. On ira voir laver les chiens au bord de l'eau.

POUCE AU. — Ça va. C'est égal : maintenant que c'est fini, je suis ben aise d'avoir entré dans ce musée.

RÉTAFURE. — Dame, oui. Nous n'avons fait là une sacrée visite. Et puis, instructif I

POUCE AU. — Ah! mon vieux !

RÉTAFURE. — Mou pauv'vicuxl

poucEAu. — Foutu sorti

RÉTAFURE. — Qucl néant I

POUCEAU. — Et puis que pour les dimanches, tous deux...

RÉTAFURE. — ... Nous la counaissous, ça, ouil

POUCEAU. — Vieux! je voudrais qu'on soie libéré les deux, que t'ayes épousé ma sœur, et qu'on cultive la terre tous trois.

RÉTAFURE. — Parle point de ça. T'es saoul.

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