MAMAN
JEANNOT, sept ans.
LiLi, dix ans.
Maman coud. Les enfants, assis par terre, s'amusent avec une quantité de jouets épars. C/est le m^tin^ avant déjeuner.
JEANNOT, soudain réfléchi, — Alors, maman, c'est encore le petit Jésus qui a apporté tout ça? MAMAN. — C'est encore lui.
JEANNOT. — Cette nuit?
MAMAN. — Mais oui.
JEANNOT. — A quelle heure?
MAMAN. — Vers les minuit.
JEANNOT. — A l'heure qu'il est né ?...
Résonnez musettes I
MAMAN. — Sans doute.
JEANNOT. — Il est gentil. Surtout pour le chemin de fer mécanique.
MAMAN. — Ça t'a fait plaisir ?
JEANNOT. — Beaucoup. Je lui écrirai pour le remercier. Une petite lettre, sur mon papier à décalcomanies,
MAMAN. — C'est ça. Elle n'a pas besoin d'être longue.
JEANNOT. — A quelle boite, il faudra que je la jette, dis, petite mère ?
MAMAN. — C'est trop loin. Tu me la donneras.
Je la ferai porter par Jean.
JEANNOT. — Non. Papa dit qu'il oublie souvent les lettres. Je veux que ça soit toi.
MAMAN. — Je la jetterai.
JEANNOT. — Un timbre de combien tu mettras? Un de cinq francs ?
MAMAN. — Juste.
JEANNOT. — Oh 1 ça coûte cher d'écrire au ciel I C'est toi qui me paieras le timbre ?
MAMAN. — Oui. Joue.
jEANNOT. — Dans combien d'années qu'elle arrivera, ma lettre?
MAMAN. — Tout de suite.
JEANNOT. — Aussi vite qu'une prière?
MAMAN. — Aussi vite.
JEANNOT. — Je t'aime bien, petite maman.
MAMAN. — Moi aussi, mon trésor. Seulement veux-tu ? ne parle pas tant, parce que ta petite mère a bien mal à la tète !
JEANNOT. — Alors tu souffres?
MAMAN. — Beaucoup.
JEANNOT. — En ce cas je n'aime plus si fort le petit Jésus.
MAMAN. — Et pourquoi donc ça?
JEANNOT. — Parce qu'il ne souffre pas, lui.
C'est pas juste.
MAMAN. — Mais il a souffert, mon mignon.
JEANNOT. — Quand donc ça, s'il vous plaît?
MAMAN. — Quand il s'est fait homme, et qu'il est venu sur la terre, et qu'il est mort sur la croix.
JEANNOT. — Tant pis. Il n'avait qu'à pas bouger de chez lui.
Îi4 LES PETITES VISITES
MAMAN. — Tu dis de vilaines bêtises.
JEANNOT. — Comment se fait-il que sur mon chemin de fer, il y a une étiquette du magasin du Paradis des Enfants ? Ça n'est donc pas le petit Jésus ?
MAMAN. — Si, c'est lui. Mais où veux-tu qu'il se fournisse, si ça n'est pas au paradis?
JEANNOT. — C'est vrai. Mais ma trompette était dans une botte du Bon Marché. Le petit Jésus ne va pas au Bon Marché.
MAMAN. — Si. Parce que c'est moins cher là qu'ailleurs.
JEANNOT. — Et il en a tant à donner 1 Tu as raison. Je voudrais le voir.
MAMAN. — Il est invisible.
JEANNOT. — Comment est-il fait?
MAMAN. — Comme sur les images...
JEANNOT. — Blond?
MAMAN. — Oui, avec des yeux bleus.
JEANNOT. — Qu'en sais -tu, puisqu'il est invisible?
MAMAN. — Moi, rien. Mais il y a des gens qui l'ont vu.
JEANNOT. — Qui ça?
MAMAN. — Les saints.
PREMIERE DÉSILLUSION :2lS
JEANNOT. — Où demeurent-ils?
MAMAN. — On ne sait plus.
JEANNOT. — Ils sont déménagés?
MAMAN. — Non. Ils sont morts.
JEANNOT. — C'est embêtant.
MAMAN. — Allons, ne pense pas à tout ça et amuse-toi gentiment avec Lili. Elle est plus sage que toi, ta sœur ; elle ne dit rien.
JEANNOT. — C'est qu'elle n'a rien à parler (A sa sœur.) T'as reçu aussi des belles affaires dans tes souliers. Mais ça n'a pas l'air de te faire plaisir ? Tu ne joues pas avec ?