‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 114 sur 412 · OU L’ADORATION DES ROIS · texte numérisé non relu

OU L’ADORATION DES ROIS

Si Dieu me fait la grâce d'aller au ciel, je me réjouis dès aujourd'hui d'être admis dans la socicté des Saints et des Saintes dont la légende raconte tant de choses merveilleuses ; surtout j'irai à la recherche des trois Mages pour leur dire combien je les aimeet les admire. A. Stolz.

Il était juste que le Fils de Dieu, qui s’était revêtu d’une chair humaine pour sauver tous les hommes, se fit connaître à tout le monde, et qu’il ne se manifestât pas seulement au peuple juif, qui était éclairé par la loi et les prophètes, mais encore au peuple gentil, qui vivait dans l'ignorance et l’infidélité, afin que ceux qui étaient auparavant si différents de religion fussent heureusement réunis dans la connaissance et le culte d’une même divinité. Il était aussi très-convenable que Jésus enfant donnât des marques de sa puissance souveraine, et fit voir que les faiblesses de cet âge ne l’'empêchaient pas d’être ce Dieu fort et puissant qui exécute tout ce qui lui plaît et auquel personne ne peut résister. Voilà pourquoi, étant aujourd'hui couché dans une crêche et sur un peu de foin, il appelle à lui le ciel et la terre, les anges et les hommes, les savants et les ignorants, les riches et les pauvres, les rois et les bergers, et les oblige de lui rendre les hommages qu'ils lui doivent, comme à leur souverain Monarque. Toutes les saintes Lettres nous prêchent la grandeur de ce mystère ; les Psaumes de David et la Prophétie d'Isaie nous en offrent l’image et la description, plutôt que la prédiction et la promesse. Comme la rsissance de cet aimable Sauveur fut annoncée aux Juifs et aux bergers par le ministère d’un ange, envoyé du ciel, de même elle fut découverte aux Gentils et aux rois par l'apparition d’une étoile extraordinaire, que Dieu forma exprès pour cette fin !. Et certes, puisque les rois sont les astres

1. Voici les trois opinions les plus communément reçues sur l'étoile des Mages :

1o Le docteur Sepp, qui, au licu d'isoler la vie de Jésus-Christ comme on le fait trop souvent, la rattache, ou plutôt montre qu'elle tient à l'histoire de l'univers et qu'elle a laissé des traces ineffaçables dans le ciel et sur la terre, le docteur Sepp donne sur la nature de l'étoile des Mages l'explication la plus scientifique, d'après Képler et les meilleurs astronomes des temps modernes. En 1604, les astronomes observèrent la conjonction des trois planètes Saturne, Jupiter et Mars; une nouvelle étoile apparut tout à coup entre Mars et Saturne, au picd du Serpentaire. Cette étoile avait la grandeur des étoiles fixes, presque celle de Jupiter, de Saturne ou de Mars; elle brillait avec cela d'un éclat extraordinaire, et semblait inonder le ciel d'une lumière colorée. Cette conjonction présentait un magnifique spectacle : aucun ästre ne donnait un éclat semblable à celui de ces deux planètes, si proches l'une de l’autre que leur lumière semblait n'en faire qu'une. Leur conjonction s'était faite l'an 1603, dans le signe des Poissons, dans le trigone de l'eau. Puis, quand elle passa dans le trigone de feu du Bélier, au printemps suivant, Mars approcha à son tour, puis le Soleil, Mercure et Vénus; et, au mois de septembre, ce nouveau corps lumineux avait acquis un éclat vraiment extraordinaire : il brillait comme une étoile de première classe, avec les trois planètes Saturne, Jupiter et Mars.

Saturne et Juyiter mettant 794 ans 4 mois et 12 jours à parcourir le zodiaque, ces conjonctions dans le trigone du feu ont donc lieu à peu près tous les 800 ans. Sept périodes de 800 ans ge sont ainsi écoulées depuis la création de l'homme; ce sont comme 7 jours climatériques de l'humanité.

Le premier jour, d'Adam à Enoch (3200 avant J.-C.).

Le second, d'Enoch au déluge (2400 avant J.-C.). En effet, les annales astronomiques les plus anciennes des Chinois font mention de cette conjonction remarquable des planètes, 2449 ans avant J.-C.

Le troisième jour, du déluge à Moïse (1600 avant J.-C.).

Le quatrième, de Moïse à l'ère des Grecs, des Babyloniens, des Romains, au temps d'Isate (800 avant J.-C.).

Jésus-Christ, enfin, apparut au commencement du sixième jour de l'humanité comme le seçond Adam,

Le cinquième jour s'étend de Jésus-Christ à Charlemagne (808 après J.-C.).

du monde, il était raisonnable que ces rois de l'Orient eussent un astre destiné à les conduire, et qu'ils fussent eux-mêmes instruits de la venue du nouveau roi par la parole muette d’un flambeau céleste.

Ces hommes si illustres sont appelés Mages dans les saints Evangiles, non pas qu’ils fussent des enchanteurs et des magiciens, suivant une signification du mot de Mages, mais parce qu’ils étaient très-savants dans les choses naturelles et doués d’une sagesse extraordinaire ; c’était le nom que les Perses et la plupart des peuples d'Orient donnaient à leurs docteurs, comme les Hébreux les appelaient Scribes ; les Egyptiens, Prophètes ; les Grecs, Philosophes, et les Latins, Sages. L'Eglise leur donne aussi le titre de Rois, comme nous les avons déjà nommés : ce qui est fondé sur ces paroles du psaume Lxx1 : «Les rois de Tarse et des îles offriront des présents; les rois d'Arabie et de Saba apporteront des dons. Tous les rois de la terre l’adoreront, et toutes les nations le serviront ». Les plus anciennes peintures de notre mystère s'accordent avec ce sentiment, représentantles Mages couronnés et avec toutes les marques de la dignité royale. En effet, c’est la croyance commune de tous les fidèles, dont on ne peut marquer le commencement, et qui, par conséquent, n’a pu

Le sixième, pendant lequel a véeu Képler, qui a observé la conjonction de 1605, de Charlemagne à la prétendue réforme (1600 après J.-C.).

Le septième jour, qui est le nôtre, finira en 2400 après J.-C.

L'étoile qui guida les Mages n'est-elle autre chose qu’une combinaison astronomique du genre de celle dont nous venons de parler?

Je pose cette question, je n'ose la résoudre; je ferai seulement remarquer que cette solennelle rencontre des planètes, attendue, remarquée, et signe chez tous les peuples de quelque grand fait dans l'histoire de l'humanité, me semble annoncer dignement l'apparition, parmi les hommes, du Dieu qui venait opérer leur délivrance.

Or, que ce soit la ou non l'étoile des Mages, il est certain que la conjonction planétaire décrite plus haut a existé et a dû être observée pur ces savants.

L'an 6 avant notre ère, dit Schuhmacher, l'an 6 avant notre ère, ou l'an 7 d'après le calcul ordinaire, vers la fin du mois d'août, une conjonction héliocentrique de Jupiter et de Saturne eut lieu; mais les Mages n'avaient pu l'observer. Dans la même année 747, trois conjonctions de Jupiter et de Saturne furent observées sur la terre : la première, vers la fin de mai; la seconde, vers la fin d'août, très-près de la conjonction héliocentrique; la troisième, vers Noël, et toutes les trois dans le signe des Poissons. Ces planètes n'étaient pas même distantes d'un degré l'une de l’autre, dans les trois conjonctions : elles étaient, comme on le voit, très-rapprochées. La conjonction de ces deux planètes, et leur opposition à l'égard du Soleil, avait déjà paru si remarquable à l'antiquité, que les astronomes et les astrologues anciens, particulièrement les Orientaux, l'avaient appelée du nom de constellation ou de grande étoile. Mars, déjà près du signe du Bélier, et après lui le Soleil. Mercure et Vénus étant venus à leur tour dans le trigone de feu, il en résulta, dans le mois de mai 748, une combinaison de presque toutes les planètes au ciel, formant en quelque sorte un composé de sept corps lumineux et une pléiade brillant d'un éclat extraordinaire et mystérieux. Cette rencontre majestueuse, ce cortége de Jésus naissant ne rappelle-t-il pas le mystère des Sept Etoiles que le Fils de l'homme tient dans sa main droite, au milieu des sept chandeliers d'or? (Apocal., 1, 16; Ir, 1.)

Les anciens attachaient beaucoup d'importance aux signes des planètes à l'heure même de la naissance. Le Messie étant ré sous le signe des Poissons, le nom de son étoile devait en quelque sorte, d'après le langage mystique de l'antiquité, servir à le désigner lui-même. Comme Juda, dans la bénédiction d'Israël, reçoit le nom et le symbole du Lion, ainsi les Pères de l'Eglise et les chrétiens des premiers siècles désignent le Christ sous le nom de 1;/0vs. Sans doute ce nom est un acrostiche composé des premières lettres des cinq mots grecs Insous Xptotos, Oeou Y105, Zutp, Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur; mais il exprime aussi un rapport entre le signe du Poisson et la naissance du Messie, puisque le Messie porte aussi le nom de poisson en hébreu dans les écrits du Talmud.

20 L'astronomie ne s'oppose pas à ce qu'on admette l'apparition d'une étoile nouvelle (et de plus ici miraculeuse) qui, après avoir accompli sa mission de guide, aurait disparu. Ces sortes d'étoiles sont si peu rejetées par la science, qu'elles y sont mentionnées sous le nom d'étoiles temporaires.

30 On objecte aux deux premières explications qu'une conjonction de planètes, ou une étoile fixe trop éloignée ou d'un trop gros volume, ne pourraient indiquer une maison, ni même Ja ville de Jérusalem; je ne vois pas la nécessité qu’elles l'indiquent : les Mages pouvaient, tout en étant guidés par l'étoile, très— bien demander leur chemin comme les voyageurs vulgaires. Mais enfin cette objection a fait adopter une troisième opinion. On peut supposer, dit Godescard, et il ne s'écarte pas en cela des données de la science, aucunement contraires à un phénomène de ce genre, on peut supposer que c'était un météore semblable à une étoile et miraculeusement enflammé dans la moyenne région de l'atmosphère. En effet, son mouvement était contraire au cours naturel des astres; il conduisit les Mages avec une sorte d'intelligence, s'accommodant à leurs besoins, paraissant et disparaissant selon qu'il leur était plus utile.

On voit donc que la science, loin d'être contraire au phénomène céleste qui gu.da miraculeusement les Mages, l'explique de plusieurs manières, sans lui ôter son caractère de guide miraculeux.

venir jusqu’à nous que par la tradition des premiers siècles. Nous en avons même des témoignages dans les Pères de l’Eglise les plus célèbres, comme dans Tertullien, saint Cyprien, saint Hilaire, saint Basile, saint Jean Chrysostome, saint Isidore, le vénérable Bède, Théophilacte et plusieurs autres. C'était l'usage de ce temps-là, dans les contrées d'Orient, d'élever à la royauté les personnes les plus recommandables par leur érudition et leur sagesse, ou, si les royaumes étaient héréditaires, de former de bonne heure leurs jeunes princes aux sciences naturelles et aux exercices de l'esprit qui leur pouvaient faire mériter le nom de Sages. C’est ce que Platon a remarqué, en traitant de l’éducation des enfants des rois de Perse, où il ajoute que l’astronomie surtout a toujours été estimée une science digne des souverains *. Que si saint Matthieu n’appelle pas ces Mages rois, c’est pour nous apprendre que, en présence de Jésus-Christ, personne ne doit s’attribuer le titre auguste et majestueux de roi, et que les plus puissants monarques ne sont que ses humbles vassaux et ses indignes serviteurs.

On peut croire aussi que ces Mages étaient prêtres, suivant la coutume ancienne de plusieurs peuples rapportée par le même Platon, en parlant des fonctions royales : ils faisaient leurs rois prêtres, ou conféraient aux prêtres la puissance et la dignité de rois, afin, sans doute, que leurs rois, approchant continuellement des autels pour y offrir des sacrifices et s’y occuper des choses divines, prissent plus facilement les mœurs et les inclinations de la divinité, et qu'ils fussent aussi plus respectés de leurs sujets. Mais, que ces Mages fussent proprement rois et prêtres ou non, il est certain que c’étaient des personnes de grand mérite et de très-haute considération, et l’on a toujours cru qu'ils étaient trois, sans compter leur suite, savoir : Gaspar, Balthazar et Melchior. Ils représentaient ainsi, à la crèche du Sauveur, les trois branches de l’humanité : Melchior, les descendants de Sem ; Gaspar, ceux de Cham ; Balthazar, ceux de Japhet. Ayant donc observé, par leur astronomie, qu’il paraissait une nouvelle étoile beaucoup plus éclatante que les étoiles ordinaires, ils jugèrent aussitôt et crurent indubitablement que c'était là cette étoile de Jacob dont le prophète Balaam, de qui les prédictions leur étaient connues, avait autrefois parlé, et qui devait annoncer un roi admirable né pour le salut des peuples. D'ailleurs, le Créateur des étoiles, qui les éclairait intérieurement et leur parlait au fond du cœur, les excita efficacement à suivre ce nouveau guide, et à chercher celui qu’il leur voulait montrer. Aussi, sans consulter davantage le raisonnement humain ni les principes de leur science astronomique, ils se dirent l’un à l’autre : « C’est là sans doute le signe de ce grand roi que nous attendons; allons le chercher et offrons-lui des présents». Et, abandonnant leurs Etats et leurs biens aux soins de la divine Providence, ils prirent le chemin de la Judée, où ils savaient, par leurs traditions, que naîtrait ce Roi désiré de toutes les nations.

On ne sait pas précisément d’où ils vinrent, parce que l’Evangéliste s’est contenté de dire qu'ils vinrent d'Orient, c’est-à-dire d’un pays qui était oriental à l'égard de Jérusalem et de Bethléem, ou de cette partie du monde que l’on appelle absolument l'Orient, ce qui comprend un grand nombre de provinces et de royaumes. L'opinion la plus probable est qu'ils vinrent de l’Arabie heureuse, qui fut habitée par les enfants qu'Abraham eut de Cétura, sa seconde femme, à savoir : Jecsan, qui fut père de Saba, et Madian, qui

1. Tertull., Ziv. contre les Juifs; — $S. Cyprien, Liv. du baptême de Jésus-Christ; — $. Hilaire, Livre 1v de la Trinité; — S. Basile, om. sur la génération humaine de Jésus-Christ; — $. Chrys., Hom. vi sur saint Matthieu; — $. Isidore; — Bède; — Théoph., sur le c, x1 de saint Mutthieu; — Plat., Alcib. Livre v.

456 s 6 JANVIER.

fut père d'Epha. C’est ce que le Roi-Prophète semble témoigner, lorsqu'il dit « que Notre-Seigneur serait adoré par les rois des Arabes et de Saba, et qu’on lui donnerait de l’or d'Arabie‘ » ; et le prophète Isaïe, lorsqu'il dit « qu’on viendrait de Madian et d’'Epha sur des chameaux pour le reconnaître ? ». Les présents que les Mages lui offrirent favorisent beaucoup cette opinion: en effet, c’est principalement dans l'Arabie que naissent l'or, l’encens et la myrrhe.

On ne sait pas au juste combien de temps dura leur voyage. La tradition de l’Eglise nous apprend qu'ils arrivèrent à Jérusalem le 6 janvier. Si la longueur et la difficulté des chemins leur causèrent beaucoup de fatigues, ils furent infiniment consolés par la vue du merveilleux flambeau qui brillait devant eux et leur montrait leur route, et par l’espérance de jouir bientôt de la présence de ce Roi incomparable que les astres même annonçaient au monde; de plus, le Saint-Esprit ne manquait pas de répandre dans leurs âmes ses divines douceurs qui leur semblaient d’autant plus sensibles, qu’ils n'étaient pas accoutumés à ces impressions surnaturelles.

Arrivés dans la capitale de la Judée, les Mages demandèrent, non pas si le roi des Juifs était né, mais en quel endroit il était ; «car », dirent-ils, « nous avons vu son étoile dans l'Orient, et noussommes venus l’adorer*». Ce langage inquiéta vivement Hérode, surnommé le Grand ou l’Ascalonite ; la famille des Hérodes, qui avait enlevé le trône de la Judée à la famille légitime des Machabées, craignait sans cesse d’en être dépossédée. L’Ascalonite, d’ailleurs, était d’un caractère ombrageux et cruel; il avait fait mourir Mariamme, sa femme, d’abord aimée éperdûment ; Alexandre et Aristobule qu'il avait eus de cette première princesse ; un autre de ses fils, Antipater, qu'il avait eu de Doris, sa première femme, et beaucoup de personnages éminents qui excitaient ses soupçons.

Aussitôt donc qu'il entendit parler d’un roi des Juifs nouvellement né, il résolut de ne reculer devant aucun crime pour s’en défaire. Mais, pour cacher mieux ses sanguinaires desseins, il fit semblant de n’attacher aucune importance aux prophéties dont parlaient les Mages; il leur accorda à eux et à leur suite la faculté de continuer leur voyage, en leur recommandant toutefois le plus grand secret. Et, comme s’il était prêt à les aider par tous les moyens dans leurs projets, il rassembla, sous prétexte de leur fournir les renseignements qu'ils demandaient, les premiers d'entre les prêtres et les docteurs les plus considérables de la ville, afin d'apprendre d'eux où devait naître le Christ qu’ils attendaient pour leur roi. Ils lui répondirent que, suivant leurs traditions, fondées sur une prophétie de Michée, ce devait être à Bethléem de Juda. Puis il prit en particulier les Mages, leur demanda bien précisément le temps auquel cette étoile dont ils parlaient leur était apparue, et les envoyant à Bethléem, il leur dit : « Allez, prenez des informations exactes sur cet Enfant, et lorsque vous l’aurez trouvé, ne manquez pas de m'en donner avis, afin que je puisse y aller aussi et l’adorer ». Rien n'était plus éloigné de sa pensée, mais il voulait savoir le lieu de la naissance du Sauveur, pour le faire égorger au plus tôt, comme l’a prouvé depuis le massacre des Innocents.

Les Mages ayant reçu ces instructions, partirent à l’heure même de Jérusalem, peu édifiés de ce procédé des Juifs qui négligeaient de chercher parmi eux celui que des étrangers venaient adorer des pays les plus éloignés. Et voilà que l'étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait jusqu’à ce que, s’avançant toujours, elle s'arrêta au-dessus du lieu où était l'Enfant. A la vue de l'étoile,

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