Saint Bernard, serm
158 6 TANVTER
même il n’y a point dans le monde de palais si superbe ni de temple si magnifique. C'est un palais consacré par la présence et par la demeure de Jésus. Cest un temple où Jésus, qui est le premier etle souverain Prêtre, offre à son Père éternel le sacrifice de ses humiliations, de ses anéantissements et même de ses souffrances, en y répandant son sang dans la Circoncision. C’est une sainte maison que nous pouvons appeler le paradis de la terre, puisque Dieu y est dans la splendeur et la gloire de sa majesté ; que le Verbe éternel, délices des bienheureux, y repose aussi véritablement que dans le ciel ; que l’âme sainte du Sauveur y jouit de la vue intuitive de l’essence divine, avec la même perfection qu’au moment de sa résurrection et de son ascension, et que dans la suite de tous les siècles ; enfin, que toutes les puissances du ciel y descendent en foule pour adorer, dans l’infirmité de la chair, celui qu’elles adorent depuis la création du monde dans la force de la divinité.
Après que les Mages eurent rendu leurs hommages à ce souverain Seigneur et qu'ils eurent joui quelque temps de l’entretien admirable de Marie et de Joseph, ils furent avertis, par révélation, de ne point repasser par Jérusalem, de ne point retourner vers Hérode, mais de prendre un autre chemin pour se rendre en leur pays. Ils prirent donc congé du Fils, de ia Mère et du saint nourricier, versant quantité de larmes etleur protestant qu’ils n’abandonneraient jamais cette foi dont ils venaient de faire profession. Ils laissèrent leur cœur et leur âme dans cette étable et cette crèche où ils avaient trouvé un si grand trésor, et partirent à petit bruit et le plus secrètement qu'ils purent, sans se faire connaître dans les lieux où ils passaient, de peur qu’on en donnât avis à Hérode.
Le religieux Cyrille, dans la vie de saint Théodose, abbé, dit qu’ils fuyaient les grands chemins et les lieux les plus fréquentés par les voyageurs, et qu'ils allaient par des sentiers écartés et se retiraient, la nuit, dans des cavernes qu'ils trouvaient au milieu de la solitude. Conduits par la même main qui les avait amenés, ils arrivèrent enfin en leur pays, où ils prêchèrent à leurs peuples ce qu’ils avaient vu et entendu des merveilles du Verbe de Dieu incarné pour le salut des hommes. Laissant ensuite leurs royaumes, leurs plaisirs et leurs richesses, pour se mieux conformer à l’état de pauvreté et d’abjection qu'ils avaient reconnu dans le Sauveur du monde, ils commencèrent à faire profession de l’humilité chrétienne. Ils continuèrent avec beaucoup de constance, s’efforçant d’ailleurs de faire pénétrer dans les âmes aveuglées par les ténèbres de l’idolâtrie la lumière dont ils avaient été éclairés, et d’embraser les cœurs de ceux qui les écoutaient du feu divin qui dévorait leurs entrailles. Ils vivaient encore lorsqu'après la mort, la résurrection et l'ascension de Notre-Seigneur, l’apôtre saint Thomas vint en leur pays; il leur apprit tout ce qui s'était passé depuis leur départ de Judée, pendant le cours de la vie du Sauveur et après sa mort, les instruisit de tous les mystères de notre sainte religion, les baptisa, les confirma, les fit prêtres et les consacra évêques ; ils eurent alors plus de liberté de publier de tous côtés la foi de Jésus-Christ et d'exercer dans ces contrées orientales les fonctions apostoliques.
Enfin, ils se sont acquis, par leur zèle et leur générosité, la couronne du martyre, s’offrant eux-mêmes en sacrifice d’une odeur plus agréable que n'avaient été l’or, l’encens et la myrrhe qu’ils avaient autrefois présentés dans Bethléem. Voilà ce que la tradition de l'Eglise nous fournit de plus certain sur les Mages, quoique le calendrier de Cologne rapporte autrement leur décès ; d'après ce martyrologe, ces saints personnages, étant déjà prêtres
et évêques, se rencontrèrent tous trois ensemble, l’an 54 de Notre-Seigneur, dans la ville de Servan, après de nombreux travaux évangéliques, et y célébrèrent de compagnie la fête de Noël ; ensuite Melchior décéda le premier jour de janvier, âgé de cent seize ans; Balthazar, le six, la cent douzième année de son âge; et aussitôt après, Gaspar, âgé de cent neuf ans. Quand le second fut mort et qu’on le voulut inhumer dans le sépulcre du premier, le corps de celui-ci se retira de lui-même pour lui donner la droite ; et lorsqu'on y apporta le troisième, l’un et l’autre se retirèrent aussi pour lui donner le milieu. Ces choses, néanmoins, sont peu sûres, car il n’y a point d'auteur ancien qui en fasse mention. Ce qui est plus certain, c’est que leurs saintes reliques furent premièrement transportées de Perse à Constantinople par le zèle et la piété de l’impératrice sainte Hélène, et qu’elles y furent déposées avec magnificence dans l’auguste basilique de Sainte-Sophie. Depuis, elles ont été apportées à Milan, du temps de l’empereur Emmanuel, par l’évèque saint Eustorge, et elles sont restées, selon la supputation de Pierre Galésinius, l’espace de 670 ans, dans l’église dite Eustorgienne, où c’était la coutume de célébrer les saints mystères en la fête de l’'Epiphanie, au milieu de la nuit et avec les mêmes cérémonies qu’à la fête de la Nativité de Notre- Seigneur. Enfin, l’an 4162, où l’empereur Frédéric Barberousse prit et saccagea la ville de Milan, ces précieux restes des corps des saints Mages furent transportés à Cologne en Allemagne, où ils sont gardés jusqu’à ce jour avec une extrême vénération.
En 1794, au moment où les armées françaises approchaïient de la ville, le trésor de la cathédrale fut porté sur la rive droite du Rhin; le chapitre émigra à Arnsberg, en Westphalie, et y mit la châsse en lieu sûr. D’Arnsberg, ce trésor fut porté en différents endroits, et enfin à Francfort-surle-Mein. C’est là que les chanoines prirent le parti de vendre la châsse pour se procurer des moyens d’existence. Le bruit de cette spoliation, déjà en partie exécutée, parvint aux oreilles d’un habitant de Francfort, qui, alarmé à cette nouvelle, chercha à détourner le sort funeste qui menaçait ce précieux monument.
M. Molinari (c’est le nom de cet ami zélé des arts) se rendit auprès du Président français à Francfort, et obtint du premier Consul la permission de faire reporter à son ancienne place l’antique reliquaire de Cologne. Ce fut le À janvier 4804 que la châsse entra dans la ville et fut déposée dans la salle du chapitre, où elle resta jusqu’à ce qu’elle eût été convenablement réparée. Le transport avait notablement endommagé le monument: quelques-unes des statues étaient brisées, tordues ou détachées et perdues ; un grand nombre de pierres avaient été soustraites ; les décorations des couvercles manquaient presque entièrement. Un orfévre nommé Guillaume Pollock, aidé de ses deux fils, s’occupa pendant plusieurs années de cette restauration, et réussit à mettre la châsse à peu près dans l’état où on la voit aujourd’hui.
Le 23 décembre 1807, la châsse fut publiquement exposée dans la salle du chapitre, et le 8 janvier 1808, elle fut bénite et rétablie dans la chapelle de marbre qui avait été affectée à cette destination dans le xvn° siècle. Cependant un nouveau désastre devait arriver à ce monument.
Un misérable, tenté par la cupidité, eut l’idée de s'emparer de ce trésor, et dans la nuit du 18 au 19 octobre 1810, il emporta plusieurs ornements en or et en argent et un grand nombre de pierreries. Grâce à l’activité de la police, le voleur et les objets enlevés furent bientôt découverts ; les choses les plus précieuses furent rendues au chapitre de la cathédrale, et le 6
juin 4829, la châsse, entièrement rétablie pour la seconde fois, était réintégrée dans le sanctuaire qui lui était consacré *.
Ii est facile de reconnaître les Rois Mages dans les différentes représentations que les arts ont données de leur adoration, quelles que soient les variétés du costume dont on les affuble, et la multiplicité des accessoires dont on les accompagne.
Les artistes ont rarement manqué de mettre, dans le ciel déployé
-comme une tente au-dessus de leurs têtes, l'étoile conductrice. La signification de cette étoile est on ne peut plus claire lorsque, dans cet astre, les peintres ont placé un enfant emmaillotté qui semble, du haut du firmament, convier à son berceau les prémices des Gentils. Leur tête est tantôt coiffée du bonnet phrygien que l’art gréco-romain attribuait aux races Assyriennes et Mèdes restées en dehors de la civilisation antique ; tantôt elle est entourée du turban oriental, tantôt enfin elle porte lacouronne qui rappelle leur dignité de ros. Derrière eux on place un train de chameaux. Enfin, l’un de ces monarques revêt souvent le type nègre pour faire entendre que toutes les races humaines étaient appelées dans leur personne à la connaissance de l'Evangile.
Un Ménologe grec, du 1x° siècle, les fait présenter par un ange au roi Jésus. Le Campo santo de Pise possède une fresque célèbre de l’adoration des Mages faite au xv° siècle par Benozzo Gozali. — Ciampini a publié une mosaïque de Ravenne, du vi‘ siècle, où quatre anges entourent le trône de la Vierge tenant l'enfant Jésus présenté à leurs adorations. Même sujet, dans plusieurs mosaïques et plusieurs bas-reliefs des tombeaux des catacombes.
Les Rois Mages, comme on le sait, sont spécialement honorés à Cologne. Leur culte est aussi en honneur à Lima, capitale du Pérou. On les invoque contre l’épilepsie. Enfin les scieurs de bois, à Malines, et les fabricants de cartes, en tous pays, les ont adoptés pour patrons.
La fête de l’Epiphanie a été de tout temps très-célèbre en l'Eglise chrétienne ; c’est au point que les empereurs même n’osaient pas manquer d’assister ce jour-là aux saints mystères et aux cérémonies ecclésiastiques. Julien l’Apostat, quoiqu'il fût un prince très-méchant et sans piété, voulut toutefois, étant en France, couvrir son apostasie, en assistant, le jour de cette fête, à la solennité qui s’en faisait dans l'Eglise. L'empereur Valens, quoiqu'il fût infecté de l’arianisme, et eût en horreur la sainteté de nos mystères, craignant de passer pour un homme entièrement dépourvu .de religion, n’eut pas la hardiesse de s’en absenter. Pour le très-religieux empereur Théodose, il honora cette fête jusqu’au point d’ordonner, par une loi expresse, la cessation de tous les actes du barreau, sept jours auparavant et sept jours après. D’après un usage qui se conserva à la cour de France jusqu’en 1378 et au delà, le roi très-chrétien, venant à l’offrande en ce jour, présentait de l'or, de l’encens et de la myrrhe comme un tribut à Notre- Seigneur.
L'Eglise n’honore pas seulement en cette fête la manifestation de Jésus-Christ aux Mages, mais elle célèbre encore la mémoire de deux autres manifestations du Sauveur. La première se fit à son baptême, lorsque le Saint-Esprit descendit visiblement sur lui sous la forme d’une colombe, et que l’on entendit une voix du ciel qui disait: « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances ». La seconde se fit aux noces de Cana, où Jésus-Christ opéra son premier miracle en changeant l’eau en vin : par ce miracle le Sauveur manifesta sa divinité, et donna d’avance comme le pré-