‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 121 sur 412 · Monasterium beote Marie Virgins Alyium où de Alpibus · texte numérisé non relu

Monasterium beote Marie Virgins Alyium où de Alpibus

cèse. Mais à peu de distance, il se sentit affaissé et put rentrer au monastère où il rendit à Dieu sa belle âme, pleine de mérites, en 4150. Un oratoire, qui vient d'être restauré, marque encore le lieu où il avait été obligé de rebrousser chemin.

Son corps fut gardé au monastère qu’il avait si longtemps édifié. A la Révolution, les religieux furent dispersés, l’église et le monastère pillés et dévastés. Mais les restes précieux du Saint furent cachés et sauvés, et plus tard exposés à la vénération des fidèles sur l’autel de gauche de l’église paroissiale de Saint-Jean d’Aulps, élevée à peu de distance des ruines du monastère. Il est l’objet d’un pèlerinage pour l’épizootie dans les diocèses d'Annecy, de Tarentaise et de Sion, où sont élevées de nombreuses chapelles, en son honneur, dans les montagnes. On conserve à la paroisse d’Armoy, en Chablais, la clef de son cilice, que les religieux faisaient autrefois toucher aux animaux affectés de maladies. Sa fête se célèbre au 1° septembre dans le diocèse de Tarentaise.

M. l'abbé Ducis, archiviste de la Haute-Savoie.

SAINT PIERRE THOMAS, DE L'ORDRE DES CARMES, PATRIARCHE DE CONSTANTINOPLE ET MARTYR

4366. — Papes : Saint Benoît XI; Urbain V. — Empereurs d'Orient : Andronic Il; Jean V.

Le ciel se réjouit, l'enfer tremble, le monde me devient vil et toute chair se fane, la tristesse s'en va, ia lâcheté s’évanouit, la dévotion s'accroît, la componction naît, l'espérance s’enflamme... quand je dis: AVE, Mana. Thomas à Kempis, Soliloque, xxutr.

La naissance de saint Pierre Thomas n’a rien d’éclatant selon le monde, et sa grandeur n’est fondée que sur les grâces particulières que Dieu lui fit dès son enfance, etsur la fidélité qu’il apporta à y correspondre jusqu’à sa mort. Il naquit dans un petit village du Périgord, nommé Sales !, de parents si pauvres, qu’ils étaient obligés de gagner leur vie à labourer la terre, et n'avaient pas le moyen de l’envoyer aux écoles. Cette pauvreté le contraignit, aussitôt qu'il fut en âge de se connaître, de sortir de la maison de son père et de quitter le village pour se retirer en la ville de Montpazier, qui en est proche. Il y trouva d’honnêtes personnes qui l’assistèrent de leurs aumônes et lui fournirent les moyens d'étudier. Comme Dieu l'avait doué d’un excellent esprit, il fit des progrès si merveilleux, qu’en fort peu de temps, d’un petit écolier il devint un grand maître, et enseigna aux autres ce que lui-même venait d'apprendre ; il alla ensuite à Agen où, avec le secours d’autres personnes charitables qui pourvoyaient à sa subsistance, il avança de plus en plus dans la connaissance des arts libéraux. Le prieur des Carmes de Lectoure le voyant si capable, quoiqu'il n'eût encore que vingt ans, l’emmena avec lui pour lui faire enseigner les humanités et la logique pendant un an. Ensuite il passa, avec Le prieur du même lieu, à Condom ?, où il

1. Ancien diocèse de Sarlat, érigé en 1317, aujourd'hui diocèse de Périgueux.

2, Jean XXII hédrale l'antique église abbatiale de Condom (1317). On sait que Bossuet

fut evêque de Condom : cet ancien siége, supprimé, est réuni aujourd'hui à l'évêché d'Auch, Condom, ville 8,900 habitants, est chef-lieu d'arrondissement dans le département du Gers.

prit l’habit de ce saint Ordre, et après un an d’épreuves, il y fit profession, à l’âge de vingt-deux ans.

. Après ses vœux, les supérieurs l’employèrent à enseigner les jeunes frères, d’abord en ce même couvent de Condom, et puis en la ville d'Agen, jusqu’à ce qu'ayant atteint l’âge requis pour recevoir les saints ordres, il fut fait prêtre par un commandement exprès de son provincial, auquel il ne put résister; dès lors, il fit de tels progrès en la vertu, qu'il était considéré, non-seulement comme un trésor de science, mais aussi comme un modèle de modestie, de pureté et de charité. Il avait surtout une très-grande dévolion envers la très-sainte Vierge, dont l’amour était si fortement gravé dans son cœur, que le bienheureux nom de Marie revenait dans tous ses discours. I] ne se metlait jamais à table sans avoir dit ou fait quelque chose en son honneur ; et les mets lui eussent semblé insipides et sans goût, s’ils n’eussent été assaisonnés du souvenir de cette reine des Vierges. En tous ses travaux, en toutes ses affections, c'était l’autel de Marie qui lui servait d’asile, c'était là qu'il trouvait continuellement des armes contre les embüches de ses ennemis, et il remporta, par ce secours, d’admirables victoires sur eux. Enfin, l’ardeur de cette piété le possédait tellement, qu'il ne pouvait presque plus rien goûter, prononcer ni entendre que le nom de MARïE, et l’on dit que ce saint nom fut trouvé gravé sur son cœur, après son décès, comme l’adorable nom de Jésus sur celui de saint Ignace le Martyr. Désirant augmenter l'honneur qui est dû à la reine des anges, à la bienfaitrice des hommes, il fit un livre exprès pour prouver sa Conception immaculée, et se montra toujours un défenseur intrépide de ce mystère. En retour, la Sainte Vierge l’assista de ses faveurs, et lui obtint des grâces de son Fils; lui apparaissant un jour dans le dortoir, elle lui promit qu’elle ne le délaisserait jamuis ; et une fois, que le couvent de sa résidence se trouva en une extrême disette, cette dispensatrice des trésors du ciel lui envoya, par un homme inconnu, que l’on croit avoir été un ange, une notable somme d’argent pour subvenir aux besoins des religieux.

Une si éclatante lumière ne devait pas assurément être cachée sous le boisseau : c’est pourquoi les supérieurs voulurent profiter des talents de notre Saint, ils l’'employèrent à lire la philosophie et la théologie ‘, premièrement à Bordeaux, à Alby et Agen, puis à Cahors, et enfin dans Paris, où, par obéissance, il fut obligé de prendre le degré de bachelier et ensuite celui de docteur; mais ce fut d’une façon extraordinaire, parce qu’au lieu des cinq ans qu’il devait employer à faire son cours, selon les statuts de J’Université, ce temps, pour lui, fut réduit à trois années, après lesquelles il passa docteur en théologie, aux applaudissements du chancelier et de tous les docteurs; il se rendit ensuite à Avignon, où le Saint-Siége avait été transféré. Le pape Clément VI, français de nation, le créa docteur régent en théologie dans sa cour pontificale, où il se fit admirer des premiers esprits de son siècle.

Il n’excellait pas seulement dans les écoles, mais encore dans la chaire sacrée. C'était un prédicateur vraiment apostolique qui disait hautement la vérité, sans jamais la déguiser ou la diminuer par aucun respect humain, pas même en présence des cardinaux et du souverain Pontife; ce qu'il faisait prudemment et de s bonne grâce, que chacun trouvait bon ce qu'il disait et en demeurait édifié. Il fléchissait les cœurs et gagnait l'affection de ses auditeurs, tantôt en faisant couler leurs larmes, tantôt en les portant à la

1. « Lire se dit en parlant de quelque livre qu'un professeur explique à ses auditeurs. Notre professeur nous lisait Virgile ». —= Dictionn. de Bescherelle.

joie, et souvent en les laissant dans des sentiments extraordinaires de com: ponction de leurs péchés, et comme ravis et hors d'eux-mêmes par la force et l'énergie de ses paroles qui persuadaient tout ce qu'il voulait. En effet, ayant prêché une fois, dans la ville d'Avignon, contre le luxe des dames, il n’y en eut pas une, en toute cette grande ville, qui n’apportât aux pieds du Saint toutes ses parures, ses perles et ses autres ornements de vanité, pour en faire ce qu’il lui plairait. Il ne faut pas s’en étonner, car un jour qu’il prêchait, sa voix eut tant d'efficacité, qu’elle ouvrit le ciel pour en attirer la pluie, en un temps où les biens de la terre périssaient faute d’eau. Mais ce que j'admire le plus, dans toutes les fonctions que remplissait ce grand homme, lecture, prédication, confession auriculaire, c’est que tout cela ne l’empêcha jamais de se lever à minuit pour chanter les Matines avec les autres religieux, ni de célébrer tous les jours de grand matin la sainte messe, et lui-même a confessé qu’il recevait beaucoup plus de lumières en la célébration et dans le silence de ce saint mystère, que dans toutes ses études : aussi disait-il souvent de très-belles choses qui lui venaient en prèchant et dont il n’avait jamais eu la pensée; il s’en reconnaissait trèsparticulièrement obligé à Notre-Seigneur et à sa très-sainte Mère qui l’assista toujours, ainsi qu’elle le lui avait promis. Lorsqu'il prêchait en quelque ville où il y avait un couvent de son ordre, il ne manquait point de s’y retirer, et il prenait ordinairement ses repas dans le réfectoire avec les autres frères, évitant ainsi la singularité qui est la peste des monastères. Tandis que le Saint produisait de si grands fruits dans Avignon, le pape Clément VI mourut le 6 décembre 1352. Et comme il fut question de transporter son corps en France, en l’abbaye de la Chaïise-Dieu, en Velay, dont il avait été religieux et abbé, on en donna la conduite au bienheureux Pierre Thomas, qui prêcha chaque jour une fois à l'endroit où le corps s’arrêtait. Il arriva qu’en l’église cathédrale de Notre-Dame du Puy, en Velay, le Saint se trouva la voix tellement rauque, à cause des fatigues du chemin et des prédications précédentes, que quand il voulut commencer son sermon, il ne put pas dire un seul mot; alors, tournant la vue sur une image de la sainte Vierge, sa protectrice particulière, il recouvra tout d'un coup une voix si claire et si intelligible, qu'il ne prêcha jamais mieux. Innocent VI, qui succéda à Clément, n'eut pas moins d'estime que son prédécesseur pour le bienheureux Pierre, et il s'en servit toujours dans les affaires importantes. Il l’envoya d’abord vers les Génois, pour négocier leur raccommodement avec la république de Venise. Puis il le fit son nonce apostolique au royaume de Naples, près du roi Louis et de la reine Jeanne ft. Par une troisième légation, il le députa vers l’empereur Charles IV ?, comme aussi vers le roi de la Rascie ?, qui se faisait appeler empereur de Bulgarie; mais, parce que cette légation était plus importante que les deux autres, le Pape voulut que son nonce fût honoré de la dignité d’évèque de Patti et de Lipari, en Sicile. Le Saint passa plus d’un an en cette ambassade, durant

1. Jeanne Ire, reine de Naples, succéda en 1343 à Robert d'Anjou, son aïeul. Elle épousa d'abord

André de Hongrie, son cousin, qui mourut assassiné, puis Louis de Tarente, son amant, auteur dé l'assassinat. Attaquée en 1347 par Louis, roi de Hongrie, frère et vengeur d'André, elle s'enfuit dans là Provence qui lui appartenait; elle ne put revenir dans ses Etats d'Italie que par le jugement du Pape, avquel les deux partis convinrent de s'en remettre. Après trois mariages, n'ayant pas eu d'enfant, ellé adopta Charles de Duras, son cousin, Celui-ci, frustré par une quatrivme union. se joignit aux enne-

mis de la reine pour lui faire la guerre, et, s'étant emparé d'elle, il la fit étoufer (1382); elle avait soixante-sept ans.

2. Fils de Jean de Luxeinbourg, roi de Bohême en 1346, et empereur l'année suivante, publia Îa fameuse bulle d'or (1356) qui, jasqu'à nos jours, a été la loi fondamentale de l'empire germanique. 1. La ARascie, ancienne Darianie, comprenait la partie orientale de la Servie ; elle forme aujourd'hui, en Turquie, je livah âe Novi-Bazar, On trouve encore des Rasciens dans le sud de la Hongrie.

laquelle il lui arriva divers événements, même miraculeux; car un jour, voyageant par mer sur les côtes d'Esclavonie, la barque où il était fut attaquée par un vaisseau turc; mais une grande nuée s'étant mise entre l’un et l’autre, déroba le navire des chrétiens à la vue de ces ennemis de la foi. Une autre fois, la même barque se trouvant en grand péril à cause d’une furieuse tempête en laquelle chacun se croyait perdu, le Saint fit une prière avec une entière confiance en la sainte Vierge, sa puissante protectrice, eb aussitôt le vaisseau fut miraculeusement transporté en un lac voisin et séparé de la mer, jusqu’à ce que l'orage eût cessé. Nous laissons ces merveilles à raconter aux auteurs qui ont écrit plus amplement sa vie, pour le suivre à la cour du Pape, où il se rendit vers la fin de l’année 1355.

L'année suivante, il fut encore honoré d’une nouvelle légation pour Louis, roi de Hongrie, issu du sang de France par la branche des rois de Sicile, afin de négocier quelque accommodement entre lui et les Vénitiens, contre qui il était en guerre; notre saint nonce s’acquitta de cette mission avec un très-heureux succès. Mais voici la plus célèbre ambassade dont le bienheureux Pierre Thomas fut honoré : le Pape ayant appris que Jean Paléologue, empereur de Constantinople, voulait rentrer dans le giron de l'Eglise catholique, toute la cour romaine jeta les yeux sur l’évêque de Patti, pour le charger de cette réunion. Il y travailla avec tant de bonheur, que l’empereur, renonçant au schisme ! et à toutes les erreurs des Grecs, fit sa profession de foi, et promit obéissance au chef de l'Eglise, le Pontife romain, légitime successeur de saint Pierre.

A son retour, il passa par le royaume de Chypre, où le roi Hugues, de l'illustre maison de Lusignan, lui fitle meilleur accueil qu'il put; le Saint y tomba malade, et la reine Eléonore, fille du prince d’Aragon, apprêtait et servait elle-même les mets dont il avait besoin. Pour le reste du temps qu'il séjourna à Famagouste, où il avait abordé, il logea toujours au couvent de son Ordre, afin d’y observer plus librement toutes les saintes pratiques de la vie religieuse. Il passa ensuite jusqu’à Jérusalem, pour y visiter le saint sépulcre et les autres lieux sacrés, arrosés par le précieux sang de Jésus; partout il célébra la messe, et prêcha publiquement, quoiqu’au péril de sa vie, parce qu’on le chercha souvent pour le faire mourir. Le roi de Chypre, voyant qu'il avait recouvré la santé, attribuaït cela à un miracle. On raconte qu'après son retour, faisant une fois ses prières de nuit, on vit descendre comme des globes de feu qui s’arrêtèrent sur sa chambre.

Cette légation au royaume de Chypre heureusement terminée, sur la fin de l’année 1358, Pierre Thomas revint à Avignon, où le Pape, pleinement informé, par les lettres de l’empereur et du roi de Chypre, et par sa propre expérience, des grandes qualités du Saint, fit, de l’avis des cardinaux, expédier une bulle par laquelle, après avoir donné des éloges à sa vertu, il l’établit légat général et spécial du Saint-Siége par toute la Thrace : à savoir, dans le patriarcat de Constantinople, au royaume de Chypre, et dans les archevêchés de Crète, de Smyrne, d'Athènes et d’autres villes de l'Orient, révoquant tous les autres légats particuliers de ces contrées-là. De plus, le Saint- Père le transféra de l’évêché de Patti à ceux de Coron et de Négrepont, celui-ci dépendant de l’archevèché d'Athènes, et l’autre de celui de Patras.

Le serviteur de Dieu, muni de cette commission du Pape, partit pour Constantinople avec une multitude de vaisseaux et de galères, bien garnis de soldats chrétiens, qu’il avait ramassés de plusieurs endroits, pour les

1. Le schisme grec, provoqué par Photius, patriarche de Constantinople, en 862, avait été consommé par le patriarche Cerularius en 1058,

conduire à l’empereur afin de l’assister en la guerre qu’il soutenait contre les Turcs; et, comme légat, il lui tint fidèle compagnie, courut souvent danger de sa personne et de sa vie, s’exposant librement aux hasards pour la gloire de Dieu. Ce fut lui qui fit emporter de force le château de Lepséke, quelque peu éloigné de la ‘mer, parce que de là les Turcs incommodaient notablement les voyageurs chrétiens; et comme, au retour, sa petite troupe se trouva entourée d’un gros d’ennemis, sans apparence de pouvoir échapper à ce péril, lui seul fortifié d’une vertu céleste encouragea tellement les soldats, qu’ils passèrent sur le ventre aux Turcs, tuèrent leur chef et en laissèrent trois cents, morts sur la place. Nous laissons plusieurs autres actions martiales que cet invincible soldat de Jésus-Christ fit par le glaive matériel, pendant quatre ans que dura sa légation, parce que le récit en serait sans doute trop long, et au-delà des bornes que nous nous sommes prescrites dans cet abrégé. Mais nous ajouterons qu’il n’usa pas moins utilement du glaive spirituel et des censures ecclésiastiques, afin de purger toutes les provinces de l'Orient des erreurs des Grecs et d’autres abus qu’il y trouva. En l'ile de Crète, maintenant Candie, il fit citer devant lui, comme inquisiteur général contre l’hérésie, tous les chefs d’une pÉtnIGiquse, erreur qui s'y était élevée, et les condamna.

Il ne se comporta pas avec moins d'énergie au royaume de Chypre, où, après avoir sacré roi le prince Pierre de Lusignan, en présence de son père et de la reine sa mère, il entreprit de rétablir en cette île la pureté de la foi catholique. En effet, Dieu bénit tellement son zèle, qu’il ramena enfin, par ses exhortations et par ses soins, le primat des Grecs avec tous leurs évêques et tous leurs prêtres, à l’obéissance de l'Eglise romaine; toutes les puissances du monde avaient inutilement travaillé jusque-là pour obtenir ce résultat t!.

De Chypre, notre saint légat fit voile vers l’Achaïe, pour y visiter son évêché de Coron; ce fut là qu'il fit valoir plus que jamais ses dignités de légat et d’évêque, y prêchant et travaillant sans cesse à ramener les Grecs à l’obéissance du Saint-Siége. Il réforma les églises des Latins et leurs pasteurs; il affermit et fortifia les princes dans la foi; il nourrit le peuple de la parole divine, et fit beaucoup d’autres belles actions qui augmentèrent admirablement la dévotion et la crainte de Dieu dans le cœur des fidèles; mais les miracles qu'il fit durant ses voyages le rendirent singulièrement recommandable à tout le monde. Par ses prières, il oblint un fils à un des seigñeurs de la province d’Arcadie; il apaisa une furieuse tempête sur la mer, lorsque tous ceux du vaisseau se croyaient perdus; il prit une croix, et lattachant à une corde, il la jeta dans les flots, après s’être mis à genoux et avoir élevé ses yeux et son cœur au ciel, pour en implorer le secours : à l'instant la tempête se calma; il fit cesser le fléau de la peste dans tout le royaume de Chypre; en ordonnant des pénitences publiques et des processions générales, et où il paraissait le premier, couvert d’un sac et d’un cilice, la cendre sur la tête, la corde au cou et les pieds nus, afin d’apaiser la colère de Dieu. Lui-même, arrivant au port de Paphos, pour le sacre du roi de Chypre, fut délivré d’une grave maladie, contre toutes les espérances

1. Pour rester dans la vérité historique, i ajouter que cette union, qui ne fut pour ainsi dire qa'ébauchée entre l'Eglise romaine et l'Eglise grecque, ne dura g gré au fanatisme du clergé grec et à l'indifférence des princes latins pour l'état de l'empire grec. Les Tu en profitèrents; Muiho— met II s'empara de Constantinople en 145 et ces fiers patriarches, qui croyaient s'abaisser en se souincttant, comime tout le monde, à l’ rité spirituelle Ge Rome, achètent depuis ce temps leur place, à prix d'argent, des ministres du Sultan, et laissent humblement confirmer par ce dernier celte digne électian !

des hommes, par les mérites de saint Grégoire, comme il le dit expressément au doyen de l’église de Nicosie. Mais je reviens à la suite de son histoire,

Le saint légat, voyant que les affaires du Christianisme étaient en assez bon état dans les provinces de l'Orient, et que le nouveau roi de Chypre, Pierre de Lusignan, qu'il avait sacré, ainsi qu’il a été dit, se résolvait au passage de la Terre sainte pour recouvrer le royaume de Jérusalem, lui persuada de venir d’abord en personne demander secours aux princes de l'Occident, et de s’aboucher avec le Pape qui était pour lors Urbain V. Le roi trouva bon cet avis : il disposa sa maison et partit de Chypre vers la fin de l’année 1362, menant avec lui le bienheureux Pierre Thomas; celui-ci, laissant le roi à Gênes pour quelques affaires, vint l’attendre à Avignon. Il y fut reçu avec tout l'honneur possible par les cardinaux et particulièrement par le Pape, qui, pour relever davantage les mérites du serviteur de Dieu, le nomma de son propre mouvement à l’archevêché de Candie, vacant par le décès d’Urse, autrefois légat du Saint-Siége à Smyrne,

En ce même temps, il survint un grand différend entre Sa Sainteté et le duc de Milan, pour quelques prétentions respectives qu'ils avaient sur la ville de Bologne; ce fut cause que le Pape, qui connaissait l'expérience de notre bienheureux dans la conduite des affaires, jeta les yeux sur lui et le choisit pour terminer cette querelle. En effet, il s’en acquitta avec tant de prudence que, contre toutes les apparences humaines, il porta enfin ce prince à remettre la ville de Bologne sous le pouvoir du Saint-Siége; Dieu, sans doute, accorda cette heureuse réussite à la ferveur de l’oraison et aux pénitences du Saint, qui ne cessait d’importuner sa divine Majesté pour la conclusion de la paix, dans la crainte que cette guerre particulière ne traversàt l’entreprise de la Terre sainte. Pour assurer davantage ce traité (pendant lequel il fut délivré miraculeusement de plusieurs dangers et embûches, que des ennemis du repos public lui avaient dressées pour l’assassiner), il fut obligé de demeurer quelque temps dans Bologne; là, ayant donné des preuves de son rare esprit et de sa grande sainteté, il fut choisi par les docteurs de l’Université de cette ville pour être la pierre fondamentale d’une faculté de théologie qu’ils y établirent en ce même temps, avec l’autorisation du Pape; ils en ont conservé la mémoire jusques aujourd'hui, reconnaissant le bienheureux Pierre Thomas pour leur principal instituteur. Lorsqu'il était dans cette même ville, ayant appris que quelques esprits remuants parlaient en mauvaise part de l’ordre du Mont-Carmel et des faveurs qu’il a reçues du ciel, il eut recours à la mère de Dieu, son asile ordinaire, et ne cessa de la prier jusqu’à ce qu'elle lui apparût le jour de la Pentecôte, après Matines; elle lui dit : « Pierre, ayez confiance : car l’ordre des Carmes persévérera jusques à la consommation des siècles, cette grâce et cette faveur lui ayant déjà été obtenues il y a longtemps par Elie, son fondateur ». Après quoi elle disparut, laissant le Saint rempli de consolation.

Ce fut durant ces importantes négociations de saint Pierre Thomas que la croisade fut résolue. Le Pape nomma pour chef et général de cette grande entreprise Jean , roi de France, qui s'était rendu à Avignon pour visiter Sa Sainteté, et pour légat universel le cardinal de Talleyrand-Périgord. Pour le roi de Chypre, il fut prié de préparer et de disposer toutes choses, comme étant voisin des infidèles. Mais la mort du roi de France ?, chef de ce pieux parti, étant survenue, au grand regret de toute la chré-

1. Jean IT, dit Jean le Bon, le vaincu de la journée de Poitiers, et qui s'en retourna de lui-même à

sa prison d'Angleterre pour ne pas manquer à sa parole et en disant : S: /a bunne foi étuit banhie de la terre, elle devrait trouver un asile dans Le cœur des rois — 2, Le 8 avril 1364.

tienté, et le cardinal de Talleyrand étant aussi passé de cette vie à l'autre, toute l'affaire fut confiée à notre Pierre Thomas, à son retour de Bologne et de Venise, avec le titre de légat universel du Saint-Siége en Terre sainte et dans toutes les autres provinces de l'Orient. Afin de l’honorer encore davantage et de lui donner plus de pouvoir en Orient, le Pape, d’après le conseil des cardinaux, le nomma au patriarcat de Constantinople. Les bulles de l’un et de l’autre lui en furent expédiées sur la fin du mois de juin de l’an 1364; le vicaire de Jésus-Christ, dans ces bulles, le qualifie d’«homme selon le cœur de Dieu, éclatant par la pureté de sa vie, excellent en science, admirable en humilité, très-docte en la loi du Seigneur et dans la foi catholique, prudent, généreux et clément ».

Pierre Thomas prit congé du Saint-Père et reçut sa bénédiction pour aller à Venise afin de hâter le secours qu'il avait obtenu de la république. En attendant que le roi de Chypre s’y rendit au jour assigné, notre zélé légat n'y demeura pas oisif : il s’occupa à gagner plusieurs âmes au service de Dieu, tant par ses discours familiers que par ses prédications animées d’un feu céleste qui embrasait les cœurs. En effet, un grand nombre de gentilshommes s’unirent à lui, et, pour lui donner une marque plus assurée de leur fidélité, reçurent de sa main la croix de Jésus-Christ, protestant qu'ils étaient prêts à donner leur sang et leur vie pour la gloire de son nom. Mais le roi de Chypre ne s'étant point rendu au jour nommé et n’ayant amené, depuis, avec lui qu’un fort médiocre secours de Ja part des princes chrétiens, faillit faire rompre toute l’entreprise des Vénitiens qui retirèrent leur parole, et la noblesse croisée commença à s’ennuyer d’un si long délai. Néanmoins, ni cette disgräce, ni un nouveau différend survenu de la part des Gênois qui, se tenant offensés de quelques injures reçues des officiers du royaume de Chypre, étaient sur le point de dénoncer la guerre à leur roi, n’abattaient le courage de notre saint légat, chef de la croisade; il apaisa les Génois par sa prudence, et fit résoudre le roi de Chypre à se confier en la puissance de Dieu et à poursuivre son dessein.

L'île de Rhodes fut désignée pour le rendez-vous général de l’armée. Lorsqu’à peu près douze mille combattants furent arrivés, tout le soin de notre Saint fut d'établir un bon ordre parmi les troupes, particulièrement en ce qui regardait la conscience des croisés. Il les disposa tous, depuis le premier jusqu’au dernier, à recevoir le corps de Jésus-Christ, qu'il administra de sa propre main, au roi, à tous les seigneurs et à la plus grande partie des soldats ; ils en reçurent des forces très-sensibles et un courage intrépide pour attaquer les ennemis, deux chefs tures qui connurent ces dispositions eurent peur ; ils envoyèrent leurs ambassadeurs au roi de Chypre, pour se mettre sous sa protection et se faire ses tributaires ; de plus, ils lui donnèrent un notable secours de gens de guerre et de vivres.

Enfin, vers les derniers jours du mois de septembre, l’an 1365, l’armée partit de Rhodes, et la navigation fut si heureuse qu’en moins de quatre jours tous les vaisseaux, qu’une furieuse tempête avait écartés çà et là en mer, se trouvèrent malgré un vent fâcheux et contraire assemblés à la vue l’un de l’autre, au grand étonnement des pilotes, vis-à-vis d'Alexandrie que l’on voulait attaquer la première, Les ennemis n’eurent pas plus tôt aperçu cette fiotte que, sortant bien armés, ils se mirent en défense entre la ville et le port, pour empêcher la descente des chrétiens qui ne furent pas peu effrayés d’abord de se voir tant d'infidèles en tête. Mais le saint légat, ayant recours à ses armes ordinaires, c’est-à-dire aux larmes, à l’oraison et aux puissantes exhortations qu'il faisait aux soldats, monta sur le lieu le plus élevé de son

vaisseau, sans vouloir se servir de bouclier pour se couvrir, et de là, tenant une croix à la main, il encouragea si bien les chrétiens que, malgré une grêle continuelle de flèches que l’on tirait sur eux de toutes parts, ils abordèrent et purent enfin débarquer ; après un combat opiniâtre d’une heure entière, les infidèles tournèrent le dos et s’enfuirent dans la ville. Mais ils furent bientôt forcés et contraints de l’abandonner ; de sorte que le roi, le saint légat et toute l’armée y entrèrent triomphants, le quatre octobre de la même année 1365, rendant mille louanges et mille actions de grâces à Dieu, de leur avoir donné une si belle victoire sans qu’ils y eussent presque souffert aucune perte,

Cependant, si l’on peut nommer perte la mort d’un homme de bien dont la vie devrait durer des siècles, cette même victoire fut très-funeste aux chrétiens, parce que le B. Pierre Thomas, qui, dans le plus fort de l’attaque de cette ville d'Alexandrie, se tenait au milieu de l’armée la croix À la main, fut percé de tant de coups de flèches et de dards, que si ses blessures ne lui ravirent pas la vie sur l’heure, elles furent néanmoins si graves qu'il en mourut trois rois après, ainsi que nous le verrons. Ne poursuivant pas avec assez d'énergie les suites de la victoire que Dieu mettait entre leurs mains, les chrétiens n’eurent pas même le courage de retenir et de conserver la ville qu’ils avaient prise avec tant de bonheur. Quoi que pussent faire le saint légat et le roi de Chypre pour relever la lâcheté des soldats, leur promettant de très-grandes récompenses, il fut tout à fait impossible de les dissuader de s’en retourner ; Ce qui ne pouvait être qu'’extrêmement honteux et funesie à la chrétienté. Dieu, qui désire ardemment la gloire de son nom, ne laissa pas impunis les auteurs d’une telle lâcheté ; car, à leur malheureux retour, ils furent si fortement agités sur mer, qu'ils firent trois ou quatre fois le voyage d'Alexandrie en Chypre, et de Chypre à Alexandrie, jusqu'à ce que, touchés de repentir, mais trop tard, ils confessèrent enfin que ces désastres leur arrivaient pour n’avoir pas suivi le conseil du saint homme et le commandement de leur roi.

Voilà donc notre saint légat de retour en Chypre, chargé de travaux et d'années, accablé de veilles, de jeûnes et de pénitences, et souffrant de ses blessures, mais souffrant plus encore de la tristesse que lui causaient la perte d'Alexandrie et la lâcheté des chrétiens. Il suivit le roi jusqu’en la ville de Nicosie d’où il prit congé de Sa Majesté pour Famagouste, dans Le dessein de faire encore un voyage à Avignon, et d'y rendre compte à Sa Sainteté de leur expédition. Mais Dieu, qui tient en ses mains les moments de notre vie, lui préparait un voyage plus long et plus heureux, celui du ciel où il devait reconnaître et récompenser les travaux que son serviteur avait soufferts sur la terre. Il se rendit donc à Famagouste pour la fête de la Nativité de Notre- Seigneur, et se logea, selon sa coutume, au couvent des Carmes d’où il alla en l’église cathédrale, y assista à tout loffice et y chanta les trois grand’'messes : l’une à minuit, l’autre le matin et la troisième durant le jour. Les fêtes suivantes, il célébra aussi pontilicalement dans diverses églises. Le jour de Saint-Jean, il l’alla dire hors de la ville, à Notre-Dame de Cena, où il se rendit pieds nus, malgré la boue, et se tint toujours de même sur le pavé durant le service. Comme ses domestiques iui représentèrent qu’il excédait en cela et faisait tort à sa santé, il leur repartit : «Hé quoi! nos anciens Pères du désert n’allaient-ils pas toujours les pieds nus ? pourquoi ne les imiterions-nous pas ? »

Vers la fin des fêtes, il fut saisi d’une fièvre qui lui fit connaitre les approches de cette heure bienheureuse après laquelle il avait si longtemps soupiré, et dont il prédit positivement le jour au grand chambeian de

Chypre, Pierre Marcelli. Le chancelier du même royaume, nommé Philippe Mazzeri, qui était son ami très-intime, l’étant venu visiter en cette maladie, le Saint lui fit une déclaration de toute sa vie, jusqu’au moindre de ses défauts, qu'il voulait faire passer pour de grandes offenses. Le dimanche au matin, il fit sa confession générale au père Arnould de Solins, religieux carme, son confesseur ; ensuite il ouït la messe avec une très-fervente dévotion, et voulut que tous ses domestiques y communiassent en sa présence ; après quoi il les exhorta à persévérer en la crainte de Dieu, le meilleur de tous les maitres, le plus puissant pour les récompenser ; puis il leur distribua de sa propre main mille florins, prévenant, par cette action, ce qu’il eût voulu que lon fit après son décès.

Il se couvrit d’un sac tout déchiré, se mit une grosse corde au cou et se fit coucher sur la terre nue, et en cet état, on lui apporta, selon son désir, le saint corps du Fils de Dieu, qu’il reçut les mains jointes et les yeux baignés de larmes, ayant auparavant demandé pardon à tous les assistants et fait une généreuse profession de foi; on le remit ensuite sur le lit, toujours avec ce sac et cette corde qu’il ne voulut jamais quitter. Alors l'ennemi du genre humain le voulut effrayer par des spectres et des fantômes ; mais la trèssainte Vierge, sa puissante protectrice, lui apparaissant en cette extrémité, les fit bientôt évanouir par sa présence ; le saint malade en fut tellement consolé qu'il ne put dissimuler sa joie à deux saints prêtres qui l’étaient venus visiter. Comme sa maladie augmentait toujours, il demanda le sacrement de l’Extrême-Onction; et, pour s’y disposer, il se fit mettre encore une fois à terre avec la croix et le bénitier à son côté, et plusieurs cierges allumés autour de lui; puis il commanda que sa chambre fût ouverte à quiconque voudrait y entrer. En cet état, il reçut avec toute la dévotion possible, ce dernier Sacrement qui lui fut administré par l’évêque ; on le supplia de souffrir qu’on le reportât sur son lit, mais il Le refusa, disant «que le chrétien ne devait point mourir ailleurs que sur la cendre et sur le cilice ». Il donna sa bénédiction aux assistants et pria l’évêque de s’en retourner avec son clergé; puis il se fit lire la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Ce divin Sauveur le consolait souvent par sa présence pendant les plus grandes douleurs de sa maladie ; il lui fit connaître le jour et l’heure de sa mort et lui donna des assurances qu'il était du nombre des élus; de là vient qu’il assura devant tous les assistants, avant de rendre l’âme, qu’il mourait content et en repos d'esprit. On lui présenta quelque nourriture pour lui donner un peu de force ; mais il se retourna vers la croix, et la prenant entre ses mains, il proféra ces paroles avec une confiance merveilleuse: « C’est là le seul aliment que je désire, et non point d'autre; c’est le fruit de vie qui me gouverne et me soutient et en qui j'ai mis toutes mes espérances ». Enfin, après avoir ainsi mis bon ordre à sa conscience et à ses affaires, pourvu à l'intérêt de ses domestiques et ordonné qu'on l’enterrât à l’entrée du chœur, afin d’être plus souvent foulé aux pieds, il rendit paisiblement son âme à Dieu le jour de J’Epiphanie, à deux heures de nuit, l’an de Notre-Seigneur 1366. Son corps exhala, après son décès, comme un excellent parfum, et son visage deviné vermeil et beau comme celui d’un ange. Des rayons de lumière furent aperçus sur son Corps, qui en fut tellement échauffé, qu'il en coula une certaine sueur de toutes les parties ; il fallut les essuyer avec du coton qui a servi depuis à plusieurs guérisons miraculeuses. On conserva ce dépôt sacré six jours entiers, exposé dans le chœur du couvent des Carmes, à Famagouste, où il était décédé; sans que l’on y aperçût en tout ce temps-là ja moindre trace de corruption, Tous les honneurs que l’on rend ordinairement

aux Saints lui furent rendus par le peuple, même par les schismatiques qui, pendant sa vie, le tenaient pour un antechrist et pour leur ennemi mortel, Le titre de saint lui est demeuré parmi les catholiques comme aussi celui de martyr, parce qu'il est mort à la suite des blessures qu’il avait reçues dans le combat, à une guerre sainte contre les infidèles. Cela n’est pas un petit sujet de joie et de consolation pour nos généreux soldats chrétiens qui, lorsqu'on les mène contre l’ennemi de ce glorieux nom, donnent librement leur vie pour s’opposer à ses conquêtes ; Car ils en peuvent attendre le très-illustre et très-glorieux titre de martyrs de Jésus-Christ, ainsi que le roi saint Louis appelait ses soldats décédés en une semblable guerre. En effet, pour ce qui est de notre B. Pierre Thomas en particulier, le Saint-Siége ne lui a jamais refusé les qualités de saint et de martyr, puisqu'il a permis à tout l’Ordre des Carmes d’en célébrer des messes et d’en faire l’office, comme d’un saint Martyr, le 14 février, parce que le jour de son décès est occupé par la fête de l’Epiphanie : tel est le sens d’un décret de la sacrée Congrégation des Riles, donné à Rome, le 41 juin de l’an 1618.

On représente le B. Pierre Thomas avec un rameau d’olivier à la main : c’est le symbole des nombreuses missions de pacification qu’en sa qualité de légat il accomplit, soit en Orient, soit en Occident.

La vie de ce grand Saint a premièrement été écrite par Philippe Mazzeri, chancelier du royaume de Chyyre, d'après ce qu'il avait vu de ses propres yeux et ce qu'il avait entendu de la bouche même du Bicuheureux, un peu avant qu'il passât de ce monde. Et depuis, toutes les chroniques et tous les Mar-—

tyrologes de l'Ordre des Carmes, comme aussi celui de France, le reconnafssent sous cette qualité de Saint et de Martyr.

442 ou 456-530. — Papes : Saint Léon le Grand; Boniface IL. — Rois de France : Mérovée; Childebert Ier.

Nonne spes nostra est de hoc sæculo?

Notre espérance à nous est-elle en ce monde ? (S. Aug., serm. 108, Leçon 7e de l'office de S, Melainei}

SAINT MELAINE, nommé par les Bretons saint Malani, naquit dans le diocèse de Vannes, l’an 442 ou 456, à Platz, sur le bord de la rivière de Vilaine, à peu près dans le lieu que l’on appelle aujourd’hui Brain. Illustre par son origine, il le fut encore davantage par ses vertus. Elevé dès sa plus tendre enfance par de grands prélats, il fit de merveilleux progrès dans les lettres sacrées ; sa foi était déjà si vive qu'il opérait des miracles. De cette auguste école il passa dans un monastère où il se perfectionna, en peu de temps, dans les exercices de la vie la plus austère. Beau dans son corps, plus beau dans son âme, il avait tout ce qu’il fallait pour plaire au ciel et à la terre. Dieu découvrit son mérite à saint Amand, évêque de Rennes, et lui fit connaître, au lit de la mort, qu’il serait son successeur. Le clergé et le peuple de Rennes, ayant appris de la bouche de leur saint évèque quelle était la volonté divine, ne lui eurent pas plus tôt rendu les derniers devoirs qu'ils allèrent enlever Melaine, malgré sa résistance, du cloître qu'il ne pensait plus quitter qu’avec la terre : et malgré ses raisons, ses prières, ses larmes, il fut élu et sacré évêque. Chargé de ce lourd fardeau de l’épiscopat, il crut qu’il ne pourrait le porter sans des secours extraordinaires du ciel : pour les

Et

mériter il redoubla ses veilles, ses jeûnes, ses macérations et ses prières. Il s’appliqua avec une attention nouvelle à l’étude de l’Ecriture, à la présence de Dieu, qu'il consultait avant de rien entreprendre; il visitait fréquemment les églises de son diocèse, prêchant plus par ses exemples encore que par ses paroles, et choisissant, médecin charitable des âmes, des remèdes convepables pour chaque malade. Pendant qu’il se privait du nécessaire, il avait soin que pas un pauvre ne restât dans l’indigence, afin que les prières de ceux qu il assistait lui obtinssent miséricorde. Car il avait sans cesse présent devant les yeux le jour du jugement, et cette pensée lui faisait verser d’abondantes larmes. Elevé ainsi presque au-dessus de la condition humaine, il reçut de Dieu le don des miracles: nous ne dirons pas les aveugles auxquels il a rendu la vue, les boiteux qu'il a redressés, les muets qu’il a fait parler, les personnes languissantes dont il a rétabli les forces, les malades de toutes sortes qu'il a remis en santé, les possédés qu’il a délivrés, ni les morts qu'ila ressuscités, nous rapporterons seulement une des merveilles extraordinaires de ce dernier genre. Un jour que le Saint se trouvait dans le pays de Vannes, un vieillard vénérable,ou par son rang ou par son âge, se présentant devant lui, le pria de ressusciter son fils qui venait de mourir. Le saint évêque, se tournant vers la foule qui l’entourait et vers ceux qui portaient le cadavre, leur dit : « Vannetais, à quoi vous servira de voir des prodiges opérés au nom de Jésus-Christ, vous qui depuis si longtemps refusez d’embrasser sa foi? » Il leur parlait ainsi parce que cette partie de la Bretagne était encore presque toute païenne. « Soyez sûr, homme de Dieu », lui répondirent les assistants, « que si vous ressuscitez ce mort, nous croirons tous « au Dieu que vous prêchez ». Aussitôt Melaine se met en prières et pose une croix sur la poitrine du défunt, qui revient soudain à la vie. Après ce prodige, il ne resta plus personne dans le pays qui ne reçût le baptème et ne professât la foi catholique. L’humble thaumaturge cachait autant qu'il pouvait ses œuvres miraculeuses : il imposait rarement les mains aux malades, sans employer en même temps sur eux ou l’eau bénite ou l'huile sainte, afin qu'on attribuât les guérisons à ces objets sacrés.

Tant de vertus ne permirent pas que saint Melaine demeurât inconnu à Clovis, roi des Francs. Ce prince en fit l’un de ses principaux conseillers ; et ce fut par la docilité qu’il eut pour les avis du saint évêque qu’il bâtit plusieurs églises nouvelles, releva celles qui se trouvaient abattues par le malheur des temps, et fonda quelques monastères avec la décence qui convenait à ces établissements. Ce fut aussi par les conseils de Melaine que Clovis répandit ses libéralités sur les indigents, honora les serviteurs de Dieu, de quelque état qu'ils fussent, gouverna ses peuples avec justice, et employa utilement son autorité à la propagation de la foi et à l'augmentation du culte divin. Enfin, notre Saint fut un de ceux qui contribuèrent le plus à faire assembler le premier concile d'Orléans (514) et il s’y distingua d’une manière particulière entre tous les autres, soit en réfutant les objections des hérétiques, soit en établissant solidement les dogmes sacrés de l'Evangile.

Plusieurs années après ce concile, saint Melaine et quelques autres se trouvèrent à Angers, le premier jour du Carême : tous ces prélats lui déférèrent l'honneur de célébrer le sacrilice dans l’église de la Mère de Dieu, qu'on à depuis appelée le Ronceray (célèbre monastère de femmes), et Melaine, après le sacrifice, distribua aux quatre évèques des eulogies sacrées (espèce de pain bénit) en signe de charité et de communion, et leur donna la bénédiction. Trois d’entre eux, saint Aubin d'Angers, saint Victorius Il du Mans et saint Laud de Coutances, consommèrent leur eulogie; le quatrième,

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saint Mars !, préférant le jeûne à la charité, laissa tomber son eulogie dans son sein, au lieu de la manger. Mais lorsque les saints prélats, après s'être donné le baiser de paix, furent retournés dans leurs diocèses, saint Mars eut de grands remords, s’accusant d’avoir manqué de respect pour une chose sacrée, et mis après le jeûne la charité, que saint Paul place la première des vertus ; on dit que Dieu, pour l’éclairer, avait changé l’eulogie en serpent. Il alla donc trouver saint Melaine, puis saint Aubin, ensuite saint Victorius Il, pour se prosterner devant eux et obtenir son pardon ; il revint enfin trouver saint Melaine, qui lui donna l’absolution, et le délivra ainsi de ses peines. Le saint évêque était alors à Platz, dans le monastère qu'il avait bâti sur son propre héritage.

Un de ses voisins, Eusèbe, roi de Vannes, fut obligé d’avoir recours à lui pour une faute suivie d’un grand malheur. Ce prince avait fait un cruel ravage avec ses troupes dans le canton de Comblessac ; suivant les emportements d’une fureur aveugle, il avait fait arracher les yeux et couper les mains à un grand nombre d'habitants ; mais la nuit suivante il se sentit tourmenté de douleurs insurmontables, et les médecins qu’il fit venir ne purent lui donner aucun soulagement. Au bout de trois jours, sa fille, nommée Aspasie, tomba dans des convulsions si violentes, qu’on les attribua à une possession du démon. On pria saint Melaine de venir voir les malades à Primeville. Il s’y rendit de Platz avec quelques-uns de ses religieux ; Eusèbe confessa son crime avec larmes, reconnut qu'il souffrait justement, et supplia le saint évèque d'employer son crédit auprès de Dieu pour sa guérison et celle de sa fille Aspasie. Melaine, après lui avoir imposé une pénitence proportionnée à sa faute et à son repentir, lui dit pour le consoler : « Cette infirmité, mon frère, ne vous a pas été envoyée de Dieu pour vous faire mourir, mais pour vous mettre dans la voie du salut et vous porter à rendre à votre Créateur l'honneur qui lui est dû ». Cela dit, il le frotta trois fois d'huile sacrée, en invoquant le nom du Seigneur, et le malade, se trouvant aussitôt mieux, se leva et rendit grâces à Dieu. Après cela, Melaine s’approcha du lieu où était Aspasie et lui rendit la santé du corps et de lesprit par la vertu efficace de ses prières. Comme il ne pouvait souffrir les louanges, il demanda aussitôt la permission de se retirer ; Eusèbe ne la lui accorda qu’à regret : en même temps, à la prière d’Aspasie, et pour marquer sa reconnaissance envers Dieu, il fit présent à saint Melaine de toute la terre de Comblessac, pour aider à l’entretien des saints disciples qu’il élevait dans son monastère de Platz.

Melaine se rendit à Rennes, où il continua de joindre les vertus d’un solitaire parfait à celles d’un pasteur vigilant et zélé. Il retournait souvent à son établissement de Platz pour y goûter à loisir le repos solide qu’on ne trouve qu’en Dieu. Ce fut Ià que Dieu lui fit connaître le jour de sa mort; il l’annonça lui-même à ses disciples, pour les préparer à la douleur de cette cruelle séparation. Ce moment heureux pour lui, triste pour eux, approchant, il leur donna avec sa bénédiction, l’absolution générale, selon l’usage des évêques ; il tâcha de les consoler, et leur fit un discours pathétique sur leurs devoirs et sur la manière dont ils devaient se conduire, tant pour leur propre sanCtification que pour l'édification des fidèles. 11 prit ensuite le corps et le sang de Jésus-Christ, et muni de ces saints viatiques, il quitta la terre le jour qu'il avait marqué, c’est-à-dire le 6 novembre de l’an 530.

On dit que les quatre évèques dont il a été parlé ci-dessus, saint Aubin, saint VictoriusIT, saint Laud etsaint Mars se trouvèrent à ses obsèques avec une

1. Probablement évêque de Nantes. Cf, Propre de Rennes, 1863,

grande multitude de fidèles. On fit d’abord pour son âme les recommandations ordonnées par l'Eglise. On passa la nuit suivante à veiller, à prier, et le jour d’après on célébra la messe dès le grand matin.

Ensuite de quoi, l’on mit le corps dans un bateau qui, heureusement, se trouva là auprès, et remontant la Vilaine, les évêques et les religieux conduisirent, au chant des litanies, la dépouille mortelle du saint prélat jusqu’à Rennes, à douze lieues au-delà de Platz. Le peuple suivait en chantant des cantiques d'actions de grâces, pour rendre gloire à Dieu du bonheur éternel dont ils étaient persuadés que jouissait déjà leur saint évêque. A l’approche du saint corps, toute la ville de Rennes, peuple et clergé, sortit au devant, avec les croix, les cierges et les bannières, en chantant et louant Dieu de ce qu'il leur avait fait la grâce de les honorer de ce précieux dépôt. Le bruit de ces chants pénétra jusqu’au fond d’une tour qui était au midi de la ville, auprès des murs, et qui servait de prison. Douze voleurs que l’on y tenait enchaînés, instruits de la joie universelle, commencèrent à joindre leurs voix lamentables à ces chants mélodieux, invoquant la miséricorde de notre Sauveur et le secours de son saint pontife. Aussitôt la tour, qui était construite en pierres, s’ouvrit depuis le haut jusqu’en bas, et les prisonniers furent déliés et mis en liberté. Une femme de condition, d’auprès de Rennes, qui avait ses terres sur le bord de la Vilaine, obtint une grâce non moins signalée en ce jour de bénédiction. Elle était depuis longtemps aveugle et n’osait espérer sa guérison. A l’approche du corps de saint Melaine, elle sentit naître la confiance ; s’étant fait. conduire auprès de cette relique sacrée, elle se prosterna par terre pour adresser sa prière à Dieu; puis, baisant les pieds de son saint pasteur, elle recouvra la douce lumière que ses yeux avaient perdue depuis tant d’années. Pour en laisser une marque de reconnaissance que les siècles futurs ne pussent effacer, elle fit don au défunt de la terre qu’elle possédait en héritage au-delà de la Vilaine. Les quatre saints prélats, dont nous avons parlé, portèrent de leurs propres mains le corps de saint Melaine au lieu que la Providence lui avait destiné, où il a plu à Dieu d’honorer sa mémoire de plusieurs miracles. .

Grégoire de Tours, qui vivait à la fin du siècle suivant, raconte que les chrétiens élevèrent une église d’une hauteur surprenante sur le tombeau de saint Melaine, évêque de Rennes, qui, l'esprit toujours attaché aux choses célestes, avait été un objet d’admiration dans son temps par la multitude de ses miracles ; dans la suite, le feu ayant pris par accident à cette église, et l’ayant entièrement consumée, la toile (matière des plus combustibles), qui couvrait le sépulcre du saint confesseur, n’en fut point endommagée non plus que le corps du saint évèque. Venance Fortunat raconte un trait non moins merveilleux de saint Melaine : il dit dans la vie de saint Paterne, évêque d’Avranches, que Melaine, Léontien, évêque de Coutances (probablement saint Laud), et Vigor, évêque de Bayeux, trois saints prélats qu’il avait plu à Dieu d’appeler à lui, apparurent une nuit à saint Paterne, et dans cette vision l’ordonnèrent évêque. Il est à croire que saint Paterne se montra très-reconnaissant envers saint Melaine, et comme on sait qu'il établit beaucoup de monastères en diverses contrées, et entre autres dans le pays de Rennes, l’abbaye élevée sur l’endroit où reposait le corps de saint Melaine et qui porte son nom, est sans doute redevable de sa fondation à saint Paterne.

La portion la plus considérable des reliques de notre Saint fut conservée dans l’église de Saint-Melaine et portée à Bourges en 853, pendant les ravages des Normands. On ne sait pas par quel hasard, Rorans, aïeule de

VIES DES SAINTS. — TOME Ier 12

Gervais, archevêque de Reims, avait eu une partie de ces mêmes reliques, qu’elle conservait avec une extrême vénération à Argentré, terre qui faisait partie de son douaire ; mais il est sûr que Gervais, son petit-fils, en fit présent à Even, abbé et restaurateur de Saint-Melaine, et depuis archevêque de Dol; dans la lettre qui accompagne ce présent, il raconte beaucoup de miracles dus aux saintes reliques, dont il a été témoin ou qu'il tient des témoins oculaires. Le corps d’un saint Melaine (on ignore s’il s’agit du nôtre) fut levé en 1231, au château de Preuilly, par l’archevêque de Tours. Hervé, deuxième du nom, abbé de Saint-Melaine de Rennes, qui vivait en 1258, eut soin d'apporter dans son abbaye une partie de ces bienheureuses cendres qu’il obtint des moines de Preuilly. Enfin, l’an 1679, Jean-Baptiste d’Estrades, ancien évêque de Condom et abbé de Saint-Melaine, reconnut les reliques du saint patron de son abbaye et les plaça dans une châsse neuve de bois doré.

Il ne-reste plus aujourd’hui (1872) dans l’église de l’ancienne abbaÿe, qu'un morceau du tibia du saint, et des parcelles à la cathédrale de Rennes.

Le diocèse de Rennes célèbre la fête de saint Melaine le 6 novembre.

Jean-Baptiste de Beaumanoir, évêque de Rennes, l’avait retranchée ainsi que beaucoup d’autres en 1710. Certains Martyrologes, entre autres le romain, marquent le décès de saint Melaine au 6 janvier.

On a représenté saint Melaine avec un démon sous les pieds, symbole qui lui est commun, avec tous les saints missionnaires qui ont chassé les démons des cœurs des peuples ; délivrant un possédé en lui administrant un soufflet : ce miracle fut opéré avant sa mort ; mais ce qui le caractérise surtout, C'est une barque démâtée remontant la Vilaine et emportant son cercueil sans Le secours des voiles et contre le courant des eaux.

Cette vie est tirée de Dom Lobineau (nouvelle édition publiée par M. l'abbé Tresvaux) qui à écrit sur

un auteur contemporain que Dom Rivet estime tout à fait digne de foi et d'ailleurs très-lettré pour l'époque.

LA V. GERTRUDE VAN OOSTEN, VIERGE BÉGUINE A DELET 4358. — Pape : Innocent VI. — Roi de France : Jean II, /e Bon.

Pour servir Dieu, il suffit d'avoir de la bonne volonté et cinq doigts qui sachent tenir un fuseau.

Acta Sanctorum, Vie de la vénérable Gertrude.

La vénérable Gertrude naquit à Voorburch, ville de Hollande, située à égalc distance de Delft et de la Haye; ses parents étaient de simples paysans. Au sortir de l'enfance, elle entra en service à Delft, pour subvenir à sa subsistance. Là elle fit la connaissance de deux autres jeunes domestiques, pieuses comme elle. Quand elles avaient des loisirs, les trois amies les employaient à chanter sur les ponts de la ville un pieux cantique commençant par ces mots : Le Jour se lève à l'Orient, en hollandais — Het daghet in den Oosten. — C’est du premier substantif de son hymne à Dieu que la

À. Propre de 1863,

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