Histoire du diocèse de Beauvais, par M. Delettre
et enfin les miracles opérés après l’exécution de cet ordre, sont autant de motifs qui nous pressent de rétablir l’église des martyrs ».
Heureux d’avoir obtenu cet acte de l’autorité royale, Dodon et saint Évrou firent aussitôt commencer les travaux. Peu d’années après, le 46 octobre, Dodon consacra la nouvelle église qu’il plaça, comme l’ancienne, sous l'invocation de saint Pierre et de saint Lucien, et saint Évrou prit la direction du monastère. Cette sollicitude pour la gloire de nos saints protecteurs ranima la confiance des fidèles. Les prodiges dus à leur intercession l’augmentant encore, l’affluence des pèlerins à l’abbaye de Saint-Lucien devint fort considérable, surtout au temps de sainte Angadrème qui allait souvent y prier. La reconnaissance et la foi ornèrent ce sanctuaire avec une grande magnificence. Saint Éloi consacra son talent à faire des châsses pour nos martyrs, et y déposa lui-même leurs précieuses reliques ?.
Le temps, loin d’affaiblir le culte rendu à ces illustres confesseurs de la foi, lui donna un nouveau lustre. Au 1x° siècle, Raban Maur, archevêque de Mayence, atteste qu'il se faisait beaucoup de miracles à leur tombeau. Déjà l’auteur de la vie attribuée à saint Odon avait raconté la même chose en ces termes : « Là, les malades sont guéris, les aveugles voient, les boiteux marchent, les démoniaques sont délivrés ÿ, et, ce qui est plus merveilleux encore, les liens des pécheurs sont brisés ».
Au commencement du xI° siècle, peu de jours avant la Pentecôte, une lumière brilla tout à coup dans l’église abbatiale, et l’on découvrit sous l’autel une partie des vêtements que saint Lucien portait au moment oùil fut mis à mort‘.
En l’année 12614, sous le pontificat de Guillaume de Grès, les reliques des trois martyrs furent déposées dans de nouvelles châsses, avec une solennité dont les historiens du Beauvaisis se plaisent à raconter la grandeur et la pompe. Jean de Toiral, abbé de Saint-Lucien, venait d’être autorisé par le pape Alexandre IV à porter l’anneau, la crosse et la mître, et à conférer la tonsure et les ordres mineurs à ses religieux. Voulant manifester sa gratitude envers le glorieux Patron, en considération duquel il avait obtenu un privilége si flatteur, il fit confectionner une nouvelle châsse, aussi précieuse pour la beauté du travail que pour la richesse de la matière, afin d’y déposer les restes vénérés du saint Pontife. Elle avait six pieds de long, deux de large et trois de haut; sa forme était celle d’une église appuyée par des arcs-boutants. Une pyramide, terminée en flèche évidée et ciselée avec une extrême délicatesse, s'élevait de trois pieds au-dessus du toit. Douze niches contenant les statuettes des douze Apôtres ornaient, à l’extérieur, les murs de ce gracieux édicule®. La toiture était recouverte de lames en bossage, où l’on voyait saint Lucien représenté en habits pontificaux. Jean de Toirac n'avait pas oublié les compagnons de notre apôtre : deux autres châsses du même genre étaient destinées aux corps de saint Maxien et de saint Julien. La translation des reliques des martyrs dans ces châsses splendides®, eut lieu le dimanche de Quasimodo. Elle fut présidée par Guillaume de Grès, évêque de Beauvais, accompagné de Robert, évêque de Senlis, et de Bernard, évêque d'Amiens.