Gallia christiqna, xx
Pierre de Vessencourt, abbé de Saïnt-Germer, Gilbert, abbé de Lannoy, Arnoulf, abbé de Beaupré, et Robert de Royaumont y étaient présents, ainsi que les abbés de Beaubec, de Saint-Ouen, de Saint-Acheul et quelques autres. Saint Louis, roi de France, releva encore la pompe de cette fête, en venant y prendre part avec Thibaud, roi de Navarre, Philippe, héritier présomptif de la couronne de France, Philippe, fils aîné de Baudoin, empereur de Constantinople, et plusieurs seigneurs d’une haute noblesse.
Le souvenir de cette translation a été consacré par une fête solennelle, que l’on célébrait autrefois dans l’abbaye de Saïint-Lucien, sous le nom de Fête des corps saints.
Outre les châsses dont nous venons de parler, le monastère en possédait encore d’autres : une quatrième contenait les têtes des martyrs, une cinquième l’un des bras de saint Lucien, et une sixième enfin ses vêtements. Son anneau pastoral était conservé dans un reliquaire particulier. Durant l'Octave de la fête principale qui avait lieu le 6 janvier, et durant le mois de mai tout entier, ces châsses parées de fleurs étaient exposées à la vénération des fidèles.
Les évêques de Beauvais ont toujours montré une grande piété envers le saint Fondateur de l’église de Beauvais. Pendant plusieurs siècles, ils ne prenaient possession de leur siége qu'après s'être rendus au monastère portant son nom, pour solliciter ses prières et son appui; ils y passaient la nuit qui précédait leur installation. Le lendemain, avant de partir pour leur ville épiscopale, ils se prosternaient devant ses reliques, et allaient ensuite, revêtus des ornements pontificaux et les pieds nus, recevoir à la porte de la cité, la confirmation de leur pouvoir temporel, et à la cathédrale, la reconnaissance de leur autorité spirituelle. Chaque année ils venaient, dans cette abbaye, faire la bénédiction solennelle des rameaux. Pendant leur épiscopat, ils lui continuaient toute leur sollicitude, attentifs à défendre ses biens, et surtout à y maintenir la piété et la vie régulière. Ils voulaient qu'après leur mort leurs dépouilles reposassent à l’ombre de ses autels!,
La sépulture de saint Lucien auprès de Beauvais ne fit pas oublier la. colline arrosée du sang de nos martyrs. Dans les premiers temps, les fidèles y bâtirent une chapelle souterraine, où ils allaient raffermir leur foi et apprendre à ne pas rougir de la croix de Jésus-Christ. Plus tard, une église dédiée à saint Maxien s’éleva sur cette crypte, et les religieux de Saint- Lucien y ajoutèrent un prieuré. Après la translation des corps de saint Maxien et de saint Julien au tombeau de l’apôtre du Beauvaisis, le glorieux théâtre de leur supplice ne fut pas moins honoré?. A l’époque de la micarême surtout, Montmille voyait arriver une grande foule de pèlerins. Pour encourager et récompenser leur dévotion, en l’année 1122, Godefroi I°", évêque de Beauvais, accorda à perpétuité une indulgence équivalente au quart de la peine canonique, à tous les fidèles qui, après avoir confessé leurs péchés, visiteraient l’église du prieuré le quatrième dimanche de Carême®.
Ces puissants protecteurs n’étaient pas seulement honorés dans le monastère de Saint-Lucien et sur la colline de Montmille : le Beauvaisis tout entier les invoquait. Leur culte a franchi les limites du diocèse * et même de la
1. Jusque vers la fin du xrre siècle, l'abbaye de Saint-Lucien servit aussi de lieu de sépulture aux chanoines de la cathédrale. Comme en 11S6, il leur arriva de déroger à cet antique usage, les religieux réclamèrent contre ce qu'ils appelaient la violation de leur droit. Mais le pape Urbain III, à qui en avaient appelé les chanoines, leur accorda par un rescrit la permission de se faire inhumer où ils voudraient. (ist. et antiquités du Beauvaisis, par Louvet, 1, 390.)
2. Louvet. — 3. M. Delettre, 11, 44, 45. — 4. Saint Lucien est honoré à Folies, en Santerre; à Hacqueville, près des Andelys. Cette dernière paroisse, dont il est le patron, possède de ses reliques,
France. Le clergé, les fidèles et les grands sollicitèrent la faveur de posséder quelques-unes de leurs précieuses reliques. Lors de la célèbre translation du xmr° siècle, trois ossements, l’un de saint Lucien, l’autre de saint Maxien, le troisième de saint Julien, furent accordés au roi saint Louis qui les déposa dans l’église des Mathurins de Fontainebleau. L'abbaye de Corbie, en Picardie, la sainte chapelle de Paris, le monastère de Saint-Faron-lez- Meaux, se glorifiaient d’en posséder une grande partie,
Celles que l’on vénérait à l’abbaye de Saint-Lucien et à la cathédrale de Beauvais, avaient échappé à la rapacité des Anglais?, au pillage des Bourguignons Ÿ, à la fureur sacrilége des protestants; mais elles n’ont pu être soustraites au vandalisme des révolutionnaires du dernier siècle ; le 20 novembre 1793, elles furent livrées aux flammes sur la place de l’église de Saint-Pierre. Aujourd’hui il ne reste plus que des débris des reliques de saint Lucien et de ses compagnons à la cathédrale, dans l’église de Montmille, dans celle de Méri et dans quelques paroisses qui ont saint Lucien pour patron; mais nulle part il ne reste de relique insigne*. La basilique et le monastère de Saint-Lucien ont disparu à leur tour sous le marteau des démolisseurs. Cependant, pour adoucir l’amertume de nos regrets, Dieu a permis que, non loin de leurs ruines, un pieux établissement, le petit séminaire diocésain de Saint-Lucien, vint faire revivre le nom et perpétuer l’apostolat du premier Pontife de Beauvais.
Si l’impiété a pu anéantir les reliques et le tombeau de nos martyrs, il ne lui à pas été donné de détruire leur culte : il est toujours vivant dans la mémoire et surtout dans le cœur des habitants du Beauvaisis. Monseigneur Gignoux lui a donné une salutaire impulsion en rétablissant le pèlerinage de Montmille que la révolution avait interrompu. En vertu des précieuses faveurs dont Sa Sainteté Pie IX a enrichi ce pèlerinage, les fidèles qui, depuis le vendredi de la troisième semaine de Carème, jour du grand pèlerinage, jusqu’au samedi de la semaine suivante, visiteront l’église de Montmille, pourront y gagner une indulgence plénière de leurs fautes. Pour avoir droit à ce bienfait, ils doivent recevoir dignement les sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie, et prier quelque temps dans cette église, aux intentions du souverain Pontife. Une autre indulgence de trois cents jours est accordée, une fois pendant la semaine, à tous les pèlerins qui prieront dans cette même église, avec le regret sincère de leurs péchés. Le Saint-Père permet d'appliquer ces indulgences aux âmes du Purgatoire. A ces indulgences, Monseigneur Gignoux a daigné en joindre une de quarante jours pour les chrétiens qui, tout autre jour de l’année, visiteront ce sanctuaire et y prieront avec recueillement.
A Beauvais, on vénère saint Lucien comme l’apôtre, le premier évêque et le patron principal du diocèse, et on solennise sa fête le 8 janvier avec celle de ses illustres compagnons. Le vendredi après le troisième dimanche de Carême , on célèbre une seconde fête en son honneur, pour rappeler le souvenir de la translation qui eut lieu au temps de saint Louis. Enfin, le 16 octobre, on fait mémoire de la dédicace de l’église abbatiale élevée sur son tombeau, par les soins de Dodon et de saint Évrou.
1. Ï1 y avait en Angicterre, dans le comté de Northampton, un célèbre prieuré qui dépendait de l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais. Les protestants ont retenu le nom du Saint, dans le nouveau calendrier de leur liturgie réformée. — Bailiet.
2. En 1246, au moment où Edouard II ravagea le Beauvaisis, et fit essuyer à la France le désastre de Crécy.
3, En 1472. — 4. Extrait d'une lettre de M, Renct.— 5, Bref du 9 avril 1851,
Les Martyrologes de Bède, d’Adon et d'Usuard font une honorable mémoire de saint Lucien, au huitième de janvier, particulièrement celui de Rome ; comme aussi Pierre le Vénérable, abbé de Cluny. Nous savons qu'il est parlé d’un saint Lucien dans les Actes des saints Crépin et Crépinen,au 25 octobre ; et au dernier du même mois, en la vie de saint Quentin, où il est dit que ce Lucien fut envoyé à Beauvais ; mais comme ceux-ci souffrirent sous Dioclétien, environ deux cents ans après notre Saint, qui fut le premier évêque de cette ville, le cardinal Baronius estime fort raisonnablement qu'il peut y avoir deux Saints d'un semblable nom en une même ville; ce qui n’est ni impossible, ni sans exemple. — Voir aussi Les Saints de Beauvais, par M. l'abbé Sabatier.