SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DE TOUS LES MONASTÈRES DE PALESTINE
423-529, — Papes : Saint Célestin Ier; Félix IV. — Empereurs d'Orient : Théodose Il; Justinien L°*,
Que celui qui ne reçoit pas les conciles œcuméniques comme les Evangiles soit maudit et excommunié. Maxime de saint Théodore le Cénobiarque.
Quatre excellents personnages, du nom de Théodose, ont illustré l'Eglise presqu'en un même siècle, savoir : deux empereurs et deux religieux. Ceuxlà par leur prudence, leur piété et leur zèle pour la religion catholique, et même le premier par la gloire de plusieurs victoires signalées ; et ceux-ci par la sainteté de leur vie et par la grandeur de leurs miracles. Or, quoique chacun de ces saints religieux ait fondé un monastère, néanmoins le titre de C'énoliarque, qui veut dire prince et chef de l’état cénobitique, est demeuré au plus jeune, à la différence de l’ancien, que l’on appelle l’Antiochien, parce qu’il tirait sa naissance d’Antioche ; et c’est de ce Théodose le Jeune, qui est le plus célèbre parmi les Latins, que nous allons traiter ici. Il naquit dans un village de Cappadoce, nommé Magariasse, appelé depuis Marisse, vers l’an 423; son père s’appelait Prodiresse, et sa mère Eulogie, personnes d’honneur et de vertu. Il donna de bonne heure des indices que Dieu l’avait élu pour être un grand instrument de sa gloire, s'appliquant à l'étude et à l’intelligence des lettres saintes avec tant de soin, qu'il fut fait interprète public de la sainte Ecriture. Après avoir passé quelque temps en cet exercice, il quitta sa maison pour aller à Jérusalem vénérer les saints lieux. En passant par Antioche, il alla voir le célèbre Siméon Stylite; et, comme il approckait de la colonne où le Saint était, il entendit la voix de ce grand homme, qui l’appelait : « Théodose, homme de Dieu, soyez le bienvenu ». Théodose s’étonna extrêmement d’entendre son nom et une qualité qu’il ne reconnaissait pas en lui; de sorte que saint Siméon l'ayant fait monter sur sa colonne, Théodose se jeta à ses pieds, prit conseil de lui sur toute la conduite de sa vie, et après avoir reçu sa bénédiction, il le remercia et poursuivit son chemin vers Jérusalem, où il visita les saints lieux.
Comme il voulait s’appliquer entièrement au service de Dieu, il douta, au commencement, s’il emnbrasserait la vie solitaire des ermites, ou bien celle des cénobites qui vivaient sous l’obéissance des Anciens. Après y avoir
bien pensé et recommandé l'affaire à Dieu, il trouva meilleur et plus assuré à cause de sa jeunesse et de son peu d'expérience de suivre la volonté d’autrui, que de vivre seul et de se gouverner à sa fantaisie, éloigné de la communication des hommes. Pour exécuter cette résolution, ayant appris qu’un saint vieillard, nommé Longin, qui demeurait dans un petit lieu appelé communément la Tour-de-David, était un excellent maître de perfection, il l’alla trouver, et ce bon religieux le reçut etle retint quelque temps auprès de lui, afin de le mettre dans le chemin de la vertu. De là, il passa en une église qu’une femme affectionnée au service de Dieu avait fait bâtir et consacrer en l’honneur de Notre-Seigneur et de sa très-sainte Mère, sur le chemin de Bethléem ; mais, depuis, il se retira sur une montagne, parce que certains religieux, ayant oui le bruit de sa sainteté, commençaient à le fréquenter pour recevoir des instructions de lui ; et alors, il s’'adonna plus particulièrement aux jeûnes, aux veilles, à l’oraison, aux larmes et à La parfaite mortification de ses appétits. Il mangeait fort peu et toute sa nourriture n'était que des dattes, des légumes ou des herbes sauvages ; quand il n’avait plus de provision, il faisait détremper et amoilir les noyaux des dattes et les mangeait ; il demeura trente ans sans user de pain, rigueur et austérité de vie en laquelle il persévéra jusques à sa vieillesse.
Ayant enfin admis quelques personnes en sa compagnie, pour les conduire au ciel et les détacher de toutes les choses terrestres, il leur proposa le souvenir de la mort pour fondement de la perfection religieuse ; et, afin de la leur imprimer bien avant dans la mémoire, il fit bâtir un tombeau qui devait servir de sépulture commune aux religieux, afin que, mourant tous les jours par la méditation de cet objet de mort, ils en eussent moins d’appréhension lorsqu'elle arriverait.
Un jour donc qu'il alla voir cette demeure funèbre avec ses confrères, les voyant tous autour de lui, il leur dit de bonne grâce : « La fosse est faite, mais qui de nous y entrera le premier ? » Alors, un de ses disciples, quiétait prêtre et s'appelait Basile, se mit à genoux et répondit : « Mon père, donnez-moi votre bénédiction, car je serai le premier qui y descendrai ». Théodose la lui donna et commanda que, bien que Basile fût encore en vie, ses confrères récitassent pour lui les prières que la sainte Eglise ordonnait pour les morts ; au bout de quarante jours que finissaient ces prières, n'ayant ni fièvre, ni aucune autre incommodité, le religieux s’endormi!: d’un doux et profond sommeil, durant lequel il rendit son âme à Dieu. On tient cela pour une chose miraculeuse ; mais celle qui arriva dans l’espace des quarante jours suivants ne Le fut pas moins ; car, durant tout ce temps, le saint abbé Théodose entendait et voyait ce même Basile, qui chantait au chœur, sans néanmoins être aperçu ni entendu d'aucun de ses confrères, excepté d’un nommé Ætius qui entendait sa voix, jusqu'à ce que Théodose pria Notre- Seigneur de lui ouvrir aussi les yeux. Et aussitôt Ætius courut vers Basile pour l’embrasser, mais il ne le put, parce qu’il disparut, disant : « Demeurez avec Dieu, mes pères et mes frères, vous ne me verrez plus ».
Une autre fois, sur le soir de la veille de Pâques, il n’y avait point de provisions dans le monastère, pas même un pain pour consacrer le lendemain à la messe. Les religieux qui s’en aperçurent n’en étaient pas contents, et comme ils commençaient à se plaindre de leur supérieur, ils reçurent de lui cette sage et chrétienne correction : « Ayons soin, mes frères, de ce qui concerne l'autel et la messe pour la communion de demain, car la Providence divine pourvoira au reste ». C'est tout ce qu’il leur dit, et avant qu’il fût nuit, deux mulets arrivèrent à la porte, chargés de tant de provisions,
qu'il y en eut assez pour tout le couvent jusqu’à la fête de la Pentecôte.
Un homme fort pieux et très-riche, qui faisait de grandes aumônes aux pauvres, spécialement aux religieux, envoya une fois des sommes notables en deniers et d’autres biens, pour être partagés aux maisons religieuses, sans marquer en particulier les personnes ni les lieux où il prétendait qu’elles fussent distribuées ; soit par oubli, soit pour quelque autre sujet, et ce qui est plus certain, par la disposition de la volonté de Dieu, Théodose ni les siens n’y eurent point de part. Les frères le priaient de faire savoir leurs incommodités à celui qui faisait ainsi la charité, afin qu’ils y pussent participer, puisqu'ils en avaient si grand besoin. Mais Théodose ne le voulut pas faire, parce que cette diligence semblait être un manquement de confiance en Dieu. Ainsi, la Providence fit voir qu’elle n’abandonne jamais ceux qui espèrent en elle, car à la même heure, il passa un homme qui avait un cheval chargé de diverses provisions pour donner aux pauvres ; bien qu’il n’eût pas intention de venir au monastère de Théodose, voyant néanmoins que sa bête s’y arrêtait et demeurait comme immobile, il crut que cela n'était pas sans sujet, et que Dieu voulait qu’il entrât en ce monastère, où, apprenant la pauvreté du lieu, il donna beaucoup plus à Théodose que n’eût fait l’autre qui les avait oubliés.
Par ces miracles, Théodose s’acquit une grande réputation, et plusieurs religieux, qui savaient par expérience combien il était favorisé de Dieu, vinrent à l’école d’un si saint maître pour être instruits et dressés par lui en la voie du ciel; mais Théodose, voyant que le nombre de ses religieux croissait, fut en peine de ce qu’il devait faire ; d’un côté, il aimait le repos et la solitude, et d’autre part, il se sentait retenu par le profit et l'utilité spirituelle de ses frères. Sur quoi, ayant prié la bonté divine de lui déclarer sa volonté, il fut miraculeusement averti de faire plus de cas du salut des âmes rachetées du sang de Jésus-Christ que de son propre repos. Par un nouveau feu qui s’alluma dans un encensoir qu’il portait, Dieu lui fit voir le lieu où il voulait que l’on bâtit un monastère vaste et capable de contenir les religieux, les pauvres, les pèlerins et les malades. Ce monastère étant fait, toutes sortes de personnes y étaient reçues et principalement les malades que le saint religieux assistait et traitait charitablement, les consolant par ses paroles, les secourant par des aumônes et les servant lui-même avec une piété merveilleuse, jusque-là qu’il les pansait de ses propres mains, et baisait affectueusement leurs plaies. Il n’était personne si misérable ni si infecté qui ne fût le bienvenu en sa maison; au contraire, les plus horribles y étaient les mieux reçus; chacun y avait abondamment toutes ses commodités, encore qu’il n’y eût rien au monasière pour leur donner, parce que le grand Père de famille pourvoyait libéralement à toutes sortes de nécessités, et même on remarqua qu’en un jour les tables y avaient été dressées cent fois pour traiter les survenants. En ce même temps, il plut à Dieu de châtier le monde par une si grande famine et nécessité de vivres, qu’il y avait peu de personnes, quelque riches et bien aisées qu’elles fussent, qui se pussent exempter de cette misère ; il se présenta alors un si grand nombre de pauvres au monastère, que ceux qui avaient la charge de les recevoir fermèrent la porte, n'ayant pas de quoi satisfaire à leurs nécessités,
Théodose, sachant cela, voulut que les portes fussent ouvertes pour tous, et ordonna que l'on distribuât à chacun ce qui lui était nécessaire ; Dieu y pourvut si abondamment, que tous furent rassassiés sans que les vivres se trouvassent diminués. La main de Dieu s’ouvrit en d’autres circonstances pour la consolation du saint abbé ; une autre fois, il traita avec tant de ma-
gnificence une grande multitude de personnes qui étaient venues à son monastère pour y Célébrer la fête de Notre-Dame, qu'après avoir mangé suffisamment, ils emportèrent encore des restes du service chez eux ; Notre-Seigneur renouvelant en sa faveur les miracles qu'il avait faits au désert, lorsqu’avec cinq petits pains il rassasia cinq mille personnes. Ainsi le grand Théodose se rendait illustre par les merveilles qu’il opérait et par l'éclat de sa vie angélique et de ses hautes vertus ; aussi le nombre de ses disciples s’'accrut tellement, qu'il y en eut jusqu’à cent quatre-vingt-treize qu’il envoya devant lui au ciel, et l’abbé qui lui succéda en vit mourir quatre cents autres.
Ce grand concours était animé par le spectacle édifiant qu’offrait cette communauté. On eût pris tous les frères pour autant d’anges revêtus d’un corps mortel. Unis par les liens de la charité et de la paix, ils n’avaient tous qu’un cœur et qu’une âme. Rigides observateurs de la loi du silence, ils ne se dissipaient point en communications extérieures. On voyait régner parmi eux une sainte émulation pour l’accomplissement de leur devoir et pour toutes les observations de la règle. Il y avait quatre églises dans l’enclos du monastère : la première était pour les frères qui parlaient grec ; la seconde, pour les Arméniens, auxquels on avait réuni les Arabes et les Perses ; la troisième, pour les Besses, c’est-à-dire pour tous ceux qui étaient venus des pays septentrionaux et qui parlaient la langue esclavonne ou rhunique. Chacune de ces nations chantait dans son église particulière ce que l’on appelait la messe des catéchumènes, c’est-à-dire cette partie de la messe qui précède l’offertoire. Après la lecture de l'Evangile, elles s’assemblaient toutes dans l’église des Grecs, qui était la plus nombreuse. C'était là qu’on offrait le saint sacrifice et que tous les moines participaient au corps et au sang de Jésus-Christ . La quatrième église était à l’usage de ceux qui expiaient leurs fautes par les travaux et les humiliations de la pénitence.
Ce n’était pas assez pour Théodose que d’avoir destiné à la prière publique une partie considérable du jour et de la nuit; il voulut encore préserver ses disciples des maux que cause ordinairement l’oisiveté. Il leur ordonna de s'appliquer à quelque métier utile qui, sans être incompatible avec l’esprit de recueillement, pût fournir les choses nécessaires à la communauté.
Théodose était lié d’une amitié étroite avec saint Sabas, qui vivait aussi en Palestine et qui soutenait un grand nombre de solitaires dans les voies de la perfection. Salluste, évêque de Jérusalem, qui connaissait le mérite de ces deux grands hommes, voulut donner plus d'exercice à leur zèle et à leur charité. Il nomma Sabas supérieur de tous les ermites, et Théodose supérieur de tous les cénobites de la Palestine. Cest pour ce motif que ce dernier a été surnommé le Cénobiarque. Les deux serviteurs de Dieu se faisaient de fréquentes visites ; mais leur conversation ne roulait jarnais que sur des sujets de piété et d’édification. Animés d’un même zèle, ils concertaient ensemble les moyens les plus efficaces de procurer la gloire de Dieu. Unis aussi par un sincère attachement à la doctrine de l'Eglise, ils eurent tous deux l’honneur d’être persécutés pour sa défense.
Plusieurs, qui avaient été soldats des princes de la terre, le venaient trouver pour combattre, par son moyen, sous l’étendard du Roi du ciel. D’autres, très-puissants en richesses et en tout ce qui peut rendre considérable dans ce siècle, connaissant la vanité et la tromperie du monde, vepaient chercher auprès de lui la gloire dans l’ignominie de Jésus-Christ,
1. Voir Le Brun, Æxplic. des cérémon. de la messe, t. 1v, p. 24, 235, disseré. 14, art, 2.
l’opulence dans la pauvreté et la vraie félicité dans le mépris d'eux-mêmes, Il y eut aussi quelques personnes savantes et de grande réputatiôn qui embrassèrent, sous sa conduite, la sagesse évangélique qui passe dans l'esprit du monde aveugle pour une folie. Car, quoiqu'il ne fût pas versé dans les sciences humaines, il était néanmoins très-éclairé dans les choses surnaturelles, de sorte qu’il gouvernait divinement bien les âmes par le talent admirable que Notre-Seigneur lui avait communiqué. Ses discours étaient remplis de tant de bonnes et fortes raisons, et il les expliquait en si beaux termes, qu’il se faisait admirer de tout le monde; en ses instructions, il se conformait tellement à la capacité et à la condition de chacun, que, mesurant les fardeaux qu’il imposait aux forces de ceux qui s’y soumettaient, il chargeait les robustes et déchargeait les faibles, de peur que les uns ne se laissassent aller à l’oisiveté, et que les autres ne fussent accablés de travail.
Ses châtiments n'étaient point rigoureux, mais il se contentait de les infliger avec une parole ferme et puissante, laquelle, néanmoins, était pleine d'amour et pénétrait jusqu’au fond du cœur de ses religieux. Cette modération était un effet de l'égalité de son esprit; aussi était-il toujours le même, soit seul, soit en compagnie, parce qu'il se tenait sans cesse en la présence de Dieu. :
De son temps, l'Eglise fut tourmentée par les hérétiques qu’on appelait Acéphales, c’est-à-dire sans chef, parce qu'ils ne suivaient aucun auteur de leur erreur, et aussi par les Eutychiens. Ils condamnaient le concile de Chalcédoine en ce qu'il reconnaissait deux natures en Jésus-Christ.
En 543, l’empereur Anastase, protecteur des Eutychiens, avait chassé Elie, patriarche de Jérusalem, qui détestait les impiétés de ces hérétiques, et avait mis sur son siége un moine eutychien nommé Sévère. Puis il avait publié un édit, ordonnant aux Syriens d’obéir à ces intrus. Théodose et Sabas, sans s'inquiéter de l’indignation du prince, soutinrent de toutes leurs forces Elie et Jean, son légitime successeur, dont ils prirent hautement la défense.
Anastase corrompait les évêqueset les personnes notables, pour les attirer à son opinion et les engager à faire la guerre à la religion catholique; etcomme la vertu de Théodose le rendait célèbre dans tout l'Orient, il tâcha de le gagner à force de présents. C’est pourquoi, sachant bien que le saint abbé, comme ami de la pauvreté évangélique, ne voulait et ne cherchait rien pour lui-même, mais seulement pour les malheureux, il lui envoya trente livres d’or, qui pouvaient revenir à trois mille écus ou environ, afin, disait-il, qu’il les distribuât aux pauvres.
Théodose découvrit aussitôt le piége caché sous cet appât et la prétention de l’empereur ; il dissimula néanmoins prudemment, soit pour ne pas frauder les pauvres d’une si riche aumône, qui pourrait apaiser Notre-Seigneur et obtenir à l’empereur son pardon et la grâce d’une parfaite conversion; ou bien, afin que ce prince (qui était avare) fût mieux puni, se trouvant frustré dans son attente. IL accepta donc cette aumône avec de grands remerciements, et la distribua aux pauvres. L'empereur l'ayant su, lui envoya ses députés pour le supplier de faire sa déclaration touchant les points de foi qui étaient en controverse. Alors saint Théodose fit assembler tous les religieux de son monastère et leur dit que le temps approchait auquel les serviteurs de Jésus-Christ devaient combattre vaillamment et exposer leur vie pour la foi catholique, les exhortant, avec des paroles ardentes et pathétiques, à faire bien leur devoir. Ensuite, il fit répondre à l em-