‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 189 sur 412 · DOCTEUR DE L'ÉGLISE ET PATRON DE TOUT LE DIOCÈSE DE POITIERS · texte numérisé non relu

DOCTEUR DE L'ÉGLISE ET PATRON DE TOUT LE DIOCÈSE DE POITIERS

Commencement du 1ve siècle-368. — Papes : Saint Marcel; saint Damase. — Empereurs : Galère, Maximin Daïa; Constantin; Licinius; Valentinien Ier; Valens.

Se taire quand on doit parler, est de læ pusillanimité et non de la modestie.

Liv. contre Constance, n. 1.

Cet astre éclatant de l'Eglise naquit dans les Gaules. Il n’est pas moins certain que sa patrie fut l’Aquitaine seconde, qui surpassait alors toutes les autres provinces gauloises en wrbanité. D’après un manuscrit du cardinal Ottoboni, et une inscription trouvée vers l’an 4500, dans l’église paroissiale de Cléré, le père de notre Saint s'appelait Francaire e:(Francarius ). Ce qui est hors de doute, c’est que « saint Hilaire brilla de tout l’éclat de la noblesse parmi les familles gauloises, et qu'aucun sang ne fut plus illustre que le sien ? ».

On croit généralement qu'il fut d’abord élevé dans le paganisme, et qu’il ne se fit chrétien que dans l’âge mûr. Sa vie honnête et pure, l’étude de la philosophie, puis celle de l’Ecriture sainte, furent, après la grâce de Dieu, les causes de sa conversion. Voici comme il semble la raconter en ses écrits : « Je considérais que l’état le plus désirable, selon les sens, est le repos dans l’abondance, mais que ce bonheur est commun avec les bêtes. Je compris donc que le bonheur de l’homme devait être plus relevé, et je le mettais dans la pratique de la vertu et la connaissance de la vérité. La vie présente n'étant qu’une suite de misères, il me parut que nous l’avions reçue pour exercer la patience, la modération, la douceur, et que Dieu, tout bon, ne nous avait point donné la vie pour nous rendre plus misérables en nous l’ôtant. Mon âme se portait donc avec ardeur à connaître ce Dieu, auteur de tout bien, car je voyais clairement l’absurdité de tout ce que les païens enseignaient touchant la divinité, la partageant en plusieurs personnes, de l’un et de l’autre sexe, l’attribuant à des animaux, à des statues et à d’autres objets insensibles. Je reconnus qu'il ne pouvait y avoir qu’un seul Dieu, éternel, tout-puissant, immuable. Plein de ces pensées, je lus avec admiration ces paroles de Moïse : « Je suis Celui qui suis ». Et dans Isaïe : « Le ciel est mon trône, et la terre mon marchepied ». Et encore : « Il tient le ciel dans sa main et y renferme la terre ». La première figure montre que tout est soumis à Dieu; la seconde, qu'il est au-dessus de tout, Je vis qu'il

1. D'après le R. P. Chamard, qui a fait les plus granûes recherches sur cc sujet, ce n’est pas à Poitiers même que serait né saint Hilaire. « D'abord, dit-il, les expressions de saint Jérôme et de Fortunat peuvent

très-bien s'entendre dans un sens métaphorique qui n’est pas sans exemple dans l'histoire et surtout chez les poètes qui revendiquent souvent pour une ville capitale une gloire appartenant à des localités du voisinage ».

Ensuite cette explication est conforme à d'autres assertions, soit 1e Fortunat lui-même, soit d'un homonyme qui dit que saint Hilaire était originaire de l'une des campagnes de l'Aquitaine Une tradition immémoriale, confirmée par la découverte du corps de saint Francaire au xv siècle, vient encore affirmer

que Cléré est la patrie de saint Francaire, et par conséquent de saint Hilaire. ( Vies des saints personnages de l’Anjou, t. 1er, p. 6.) 2. Fortunat.

est la source de toute beauté et la beauté infinie; en un mot, je compris que je le devais croire incompréhensible. Je portais plus loin mes désirs, et je souhaitais que les bons sentiments que j'avais de Dieu, et les bonnes mœurs eussent une récompense éternelle. Cela me semblait juste, mais la faiblesse de mon corps et même de mon esprit me donnait de la crainte; quand les écrits des Evangélistes et des Apôtres me firent trouver plus que je n’eusse osé l’espérer, particulièrement le commencement de l'Evangile de saint Jean, où j’appris que Dieu avait un Fils éternel et consubstantiel à son Père; que ce Fils, le Verbe de Dieu, s'était fait chair, afin que l’homme pût deveair fils de Dieu t ».

À ces textes des écrits de saint Hilaire, Dom Coustant oppose ce passage de Fortunat : «Dès le berceau, l’enfance d’Hilaire était allaitée d’une si grande sagesse primitive, qu’on eût pu dès lors comprendre que le Christ se faisait élever un soldat dont il avait besoin pour obtenir la victoire dans sa cause ». Ces termes n’indiquent-ils pas qu'Hilaire suça la foi chrétienne avec le lait ? Les écrits du saint Docteur, au dire de Dom Coustant, ne sont point contraires à cette opinion. Saint Hilaire veut seulement montrer combien les lumières de la révélation l’emportent sur celles de la philosophie; comment un vrai sage, qui lirait les Livres saints, monterait par degrés jusqu'aux vérités les plus sublimes, ou comment lui-même a appris dans ces saints livres à mépriser la vanité des choses humaines et a été mieux éclairé sur des mystères qu’il connaissait déjà. Il y a encore une phrase du 7raité de la Trinité, qui, selon l'opinion la plus commune, indiquerait que notre Saint reçut le baptême dans un âge avancé. Mais on peut voir dans ses paroles simplement la joie qu’il ressentait d’appartenir à une religion où l’âme renaissait pour être éternellement heureuse, où l’on avait l’espoir que le corps lui-même ressusciterait pour partager ce bonheur, tandis que la philosophie ne nous donne presque aucune assurance sur la destinée future de l’âme et du corps de l’homme.

Quelques auteurs modernes ont cru que le jeune saint Hilaire avait l’esprit lent à comprendre, et que son père, pour vaincre ce défaut par le travail et la diversité des pays, l’envoya étudier à Rome et à Athènes. Mais les anciens nous disent d’une seule voix, et les écrits du grand Docteur nous le disent plus haut encore, qu'il naquit avec un génie aussi ample que pénétrant.

La culture que reçut son esprit ne prouve point qu’il fréquenta les écoles de Rome et d'Athènes, puisque celles des Gaules étaient érès-florissantes ?. Il acquit une telle gloire dans l’éloquence, que saint Jérôme le regarde comme un des plus grands orateurs de son temps, et peint très-bien la véhémence de son style, en le nommant le Æhôûne de l'éloquence. I s’appliqua aussi à la poésie : cet art qu’un si grand nombre détournent à des usages mauvais et impurs, notre Saint l’employa à célébrer les louanges de Dieu, à chanter les conquêtes des Apôtres, les combats des martyrs. Il ne possédait pas à fond la langue grecque, si l’on en croit saint Jérôme, dont les preuves sont assez bien réfutées par Dom Coustant. Ce qui a pu donner cette opinion à saint Jérôme, c’est sans doute que, dans le traité des Synodes, lorsque saint Hilaire traduit le grec en latin, son style est embarrassé et obscur. Mais cela peut très-bien s'expliquer par un vice du temps; car on croyait alors enfreindre les lois de la traduction, si l’on ne mettait les mots de la version dans le même ordre que ceux de l'original. Ces entraves devaient nécessairement rendre le traducteur lourd et obscur. Quant à la philosophie, tout le monde

1, Hil. &b, x, de Prénit, n. 11, — 2. Hier, epist, 1v ad Rust.

avoue qu'il y excella. Aussi saint Augustin, parlant de son passage du siècle dans l'Eglise, le compare aux Israélites qui, en partant pour la Terre promise, étaient chargés de tout l'argent et de tout l’or de l'Egypte. Il orna depuis ses écrits de ces richesses empruntées aux sciences et aux lettres profanes; mais, après les avoir tellement purifiées que vous n’y rencontrez rien de profane, rien qui soit indigne d’un prêtre. Sa philosophie ne restait pas renfermée dans de vaines spéculations, il la faisait descendre à la pratique pour régler ses actions. Mais ce qui fit surtout porter des fruits à sa sagesse, c’est qu’elle était fécondée par la foi que lui conféra abondamment le baptème, comme l’indiquent ses propres paroles, citées plus haut. On ne sait pas quand il reçut ce sacrement : Dom Coustant dit que ce fut peu de temps avant son épiscopat, et il se fonde sur ce passage du livre des Synodes! : « Je n’entendis parler de la foi de Nicée qu’à la veille de mon exil ». Ce qui ne prouve point qu’il naquit et demeura longtemps dans le paganisme, puisque c'était l'usage à cette époque de ne recevoir, souvent du moins, le baptôme que dans un âge très-avancé. Il nous apprend lui-même quels sentiments de foi il puisa dans cet auguste sacrement. « Ainsi, je crus en vous, Seigneur; ainsi, je renaquis en vous; de là, je suis tout vôtre... ? Je suis irrémédiablement imbu de ces vérités sacrées, rien ne pourra jamais m'en séparer ; je mourrai avec elles... » Et un peu avant: « J'ai si bien appris ces vérités, je les ai crues avec une si ferme conviction, mon esprit les tient avec une foi si vive, que je ne pourrais ni ne voudrais croire autrement ». Et il rend raison de cette impossibilité, en disant que sa foi est conforme à la doctrine évangélique et au Symbole de son baptême, Se laissant ainsi conduire par la lumière de la foi reçue dans le baptême, il ne put jamais être entraîné dans l’erreur par une fallacieuse philosophie. Il suivit constamment le précepte de l’Apôtre : « Prenez garde que quelqu'un ne vous dépouille par la philosophie ».

Contre les traits de la raison humaine, il se munit de cette maxime comme d’un bouclier : « Une foi constante repousse les captieuses et inutiles questions de la philosophie ; elle ne succombe pas à ce qu'ont de fallacieux les inepties humaines ; elle ne laisse pas la vérité devenir la dépouille de l'erreur ». Car il vit, ce véritable philosophe, « que ce que Dieu fait en dehors de lintelligence humaïne ne peut tomber sous les sens naturels de notre esprit : pour mesurer une action d’une éternité sans bornes, il faut un esprit sans bornes. Or, l’esprit humain a des bornes. D'ailleurs, par cela même que la raison humaine est créée, elle est nécessairement imparfaite : comment pourrait-elle comprendre le Créateur? L’imparfait ne peut comprendre le parfait ° ». Il accorde à la foi seule cette gloire que par sa vertu céleste elle fait arriver l’homme où il ne pourrait jamais atteindre par ses propres forces. C’est pourquoi il démontre que les chrétiens, qui ont appris à soumettre leur esprit à la foi, sont plus sages que les sages du monde qui les traitent de fous, puisque, outre les connaissances naturelles, ils pénètrent encore très-avant dans des secrets inaccessibles aux philosophes. Saint Hilaire se glorifie de cette folie. Un exemple fera mieux comprendre comment il foulait aux pieds les prétentions de la science humaine, lorsqu'elle sort de sa sphère et se mêle de ce qui ne la regarde pas, quoiqu'il en fût le disciple, quoiqu'il l’estimât et s’en servit habilement, pour les choses qui sont de son ressort. L’Evangile lui apprend que Jésus-Christ est entré dans une chambre où ses disciples étaient assemblés, les portes étant fermées ; mais la philosophie lui adresse une foule de questions qu’il examine

1. Numéro 91. — 2. Lib. vi de Trin., n. 21. — 8. Lib. x, n. 24.

avec un plaisir ironique : « Comment cela a-t-il pu se faire ? Jésus n’avait donc plus rien de corporel : les murs avaient donc perdu une propriété inséparable des corps, l'impénétrabilité ? » Puis, lorsque la Sagesse humaine a pour ainsi dire étalé, rangé en bataille son armée d’objections, le grand docteur les renverse d’un seul coup avec les armes de la folie chrétienne : « Je suis un ignorant, je me contente de croire les choses telles que Dieu les a dites ; tout ce que je puis constater, c’est qu'il les a dites, ne me demandez pas l’explication des faits. Dieu me dit, car l'Evangile est sa parole, que ce même Dieu, ayant un corps, est entré dans une chambre sans ouvrir les portes. Je le crois. Comment a-t-il fait ? C’est son affaire et non la mienne : il fait tant de choses que je ne comprends pas. Est-ce que, par hasard, tout savant que vous êtes, vous oseriez dire que Dieu ne peut faire que ce que vous pouvez comprendre ? Hé! combien de choses naturelles que vous ne comprenez pas ! Combien aussi de choses surnaturelles, mais sensibles! Si notre raison ne peut saisir l’entrée de Jésus-Christ dans une chambre les portes fermées, combien moins saisira-t-elle son éternelle génération du Père ».

Saint Hilaire avait une si grande crainte de perdre le trésor de la foi qu'it évitait tout commerce avec les juifs et les hérétiques, comme de les saluer, de s'asseoir avec eux à la même table‘, Cela, comme nous venons de le voir, ne provenait point d’un caractère dur et intraitable ; plus tard il changea entièrement de conduite sur ce sujet, lorsqu'il fut évêque et qu'il crut cela plus équitable, plus utile à l'Eglise et au prochain. Mais comme il n'ignorait pas que la foi est morte si elle n’opère par la charité et que les hommes peuvent être retranchés du corps du Christ, non-seulement pour infidélité, mais aussi pour stérilité, il s’'appliqua d’abord à bien connaître les règles de l'Eglise, les maximes de l'Evangile : alors il se soumit, quoique simple laïque, à une discipline si sévère qu’on voyait se former d’avance en Jui un prêtre irréprochable pour le temple du Christ. A le voir exercer toutes les œuvres de piété, on eût dit un saint pontife. Enfin, plein de Dieu, il tâcha de le répandre dans les autres : il faisait craindre à ceux-ci les châtiments réservés à leurs péchés ; il excitait ceux-là par la promesse du royaume céleste ; en un mot, exhortant tout le monde à la sainte pratique de la religion chrétienne, il ne cessait de semer dans le peuple des paroles de vérité qui faisaient partout germer et fructifier la foi.

Hilaire avait eu pour professeur Héliodore, prêtre de Poitiers, d’origine grecque sans doute, et qui, y professant l’éloquence et la poésie, fut consulté par saint Hilaire sur certains passages d'Origène. Celui qui devait être un de nos plus savants évêques n’était pas assez familier avec la langue du célèbre théologien, et trouva dans Héliodore un aide éclairé, dont les mêmes goûts firent bientôt son ami fidèle aussi bien que son guide assidu. Saint Jérôme croit devoir leur attribuer en commun quelques-uns des travaux littéraires du grand prélat. Ce qui est certain, c’est qu’il ne faut attribuer qu’au professeur le traité Ze l'origine des choses ?, où il combat pour le principe de l’unité de Dieu, auteur de tout bien et jamais d’aucun mal, les opinions des Manichéens d’alors, voire et par concomitance celle des Panthéistes de notre temps *. Mais ce quine doit pas être moins intéressant à nos yeux, c'est qu'Hilaire lui-même, avant de donner des preuves écrites de cette sublime doctrine qui devait dicter ses livres de controverse, avait eu à lutter

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