Fortun., 1. 1, n
2. De naturis rerum exordialium. Nous ne connaissons que par ce titre cet ouvrage, qui s'est perdu. 8. Hist. litt. de la France, 1, 560.
publiquement, à titre de professeur, dans l’école où s’exerçaient les docteurs de Poitiers. Il n’était pas rare, dans ces temps où les lettres étaient en aussi grand honneur que la fortune, de voir s'appliquer à cette belle œuvre de l’enseignement les personnages les plus élevés.
C’est chose douteuse s’il se livra à ce professorat avant ou après sa parfaite conversion ; toujours est-il que c’est après son mariage, car, cette union l'ayant fait encore « croître en bien et renommée, de tous pays venoient gens à Poictiers pour ouyr sa sapience ! ».
Mais tout porte à croire que cette tâche laborieuse lui aura paru une œuvre de prosélytisme très-conforme au zèle chrétien recommandé à chacun par le divin Maître en qui seul il avait trouvé « la voie, la vérité et la vie ? ». C'était un moyen actifet fécond de garder contre la grande hérésie de l’époque un auditoire attiré par cette éloquence docte et énergique dont l’activité s’était formée aux plus belles sources de son temps; car il est certain que sa jeunesse, pendant laquelle sa position et ses richesses l’engagèrent peu à briguer les places et les honneurs, se passa en études sérieuses qui protégèrent la gravité de sa conduite et la pureté de ses mœurs.
Dieu avait procuré à ce saint homme une épouse digne de lui et dont il eut une fille unique nommée Abra; ce qui nous montre que cette femme dont nous ignorons le nom était très-versée dans tout ce qui touche à la piété, c’est que saint Hilaire écrivant à sa fille du fond de son exil, pour l’exhorter à demeurer vierge, lui dit d'interroger sa mère pour les pensées qu’elle ne comprendrait pas. Ces deux époux travaillaient de concert à se sanctifier et à donner comme une seconde naissance à leur fille, en lui inspirant des mœurs pures et en lui apprenant l’obéissance à la loi de Dieu. Aïnsi vivait saint Hilaire, libre pour le service de Dieu dans les liens du mariage, trèsinstruit dans tous les genres de science, d’une vie qui était la probité, la pureté même, d’une foi intègre et constante, brûlant du zèle des âmes, orné de toutes les autres qualités que saint Paul exige pour un évêque, lorsque tout le peuple, d’un commun accord, ou plutôt l’esprit de Dieu dont ce peuple n’était que l’organe, le demanda pour évêque, en la place de Maxence, frère de saint Maximin de Trèves.
C'était vers l’an 353, quelques années avant son exil. Sa femme vivait encore *, mais l'Eglise prenait alors souvent parmi les personnes mariées ses ministres qui sans cela n'auraient pas été nombreux. On les obligeait toujours à se séparer de leurs femmes, particulièrement à Rome, en Egypte et en Orient : en ayant encore commerce avec elles, ils devenaient adultères. Ce qui fut comme l’âme de l’illustre épiscopat de saint Hilaire, ce furent les nobles sentiments qu’il avait sur cette dignité. Plus tard, lorsqu'il voulut rappeler à l’empereur qu’il méritait quelque considération à ses yeux, il ne trouva rien de plus fort à lui dire que ces mots : «Je suis évêque » : episcopus ego sum. Il considérait l’évêque comme le « prince parfait de l'Eglise, lequel doit posséder dans leur perfection les plus grandes vertus * ». Dans un évêque, l'innocence de la vie ne suffit pas sans la science, et sans la sainteté la plus grande science ne suffit pas davantage ; en effet, comme il est institué pour l'utilité des autres, à quoi leur sert-il, s’il ne les instruit, et ses instructions ne seront-elles pas stériles, si elle ne sont pas d’accord avec sa vie? Saint Hilaire veut donc que dans le prêtre la probité et la
1. Ann. de Poïliers, par Bouchet, et Origines de l'Eglise de Poitiers, par M. Auber.
2. Unicuique mandavit de proximo suo (Eccl., xvur, 12). — Diliges proximum tuum tanquam te ipsum (Mare, x11, 81). — Ego sum via, veritas et vita (Joan., xIv, 6).
8. Fort., lib. 1, n. 6. — 4. Lib. 11, ad Constant., n. 2; lib. vin, de Trinit., n. 1.
science se prêtent un mutuel secours : « Qu'il orne sa vie en prêchant ; qu'il orne sa prédication en vivant ; car innocent, il n’est utile qu’à lui seul, s’il n’est pas instruit et savant ; sa science n’a aucune autorité, s’il n’est pas innocent ». Mais c’est surtout des évêques qu’il exige « une foi qui ne soit pas toute nue et privée des armes de la raison, mais qui puisse lutter constamment et sûrement » contre les attaques des hérétiques qui combattent armés de toutes les sciences humaines‘; une foi qui puisse autant l’emporter sur la sagesse du siècle, que les choses divines l’emportent sur les choses humaines, « afin que, autant il y a de distance entre les choses divines et les humaines, autant la raison céleste (dont l’évêque est le défenseur), surpasse toutes les sciences terrestres ; une foi, enfin, qui sache instruire les peuples confiés à ses soins, dans tous les devoirs du chrétien, et les prémunir contre les bouches qui prêchent le mal ». Tel fut l’épiscopat de saint Hilaire, comme nous allons le voir.
Ce qu’il croyait pour lui-même, lorsqu'il n’était chargé que de son propre salut, il le prêcha à son peuple dès qu’il fut chargé du salut des autres ?. Il commença l'instruction de son peuple par l'exposition de l’évangile de saint Matthieu. Ce ne fut pas sans raison, car le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, et l’Ancien manifesté dans le Nouveau ?. Si l’on .veut aller du mieux connu au moins connu, il est bon de commencer par le Nouveau Testament, dont le premier livre est l’évangile selon saint Matthieu. Saint Hilaire nous a laissé des commentaires sur l’évangile de saint Matthieu, qu’il donna d’abord à son peuple de Poitiers, du haut de la chaire, avant de les publier : car il y suit plus la marche de l’orateur que de l'interprète ; il n’explique point chaque mot, mais il omet certains passages, passe rapidement sur quelques-uns pour s'étendre longuement sur d’autres, il s'attache moins à expliquer le sens de la lettre qu’à développer nos mystères, ce qu’il jugeait plus utile et plus agréable à son peuple. On a plusieurs raisons, trop longues à rapporter ici, de croire que saint Hilaire composa cet ouvrage dans les premières années de son épiscopat et avant l’année 356. Saint Jérôme estimait beaucoup cet ouvrage ; il l’envoya à quelques personnes qui lui avaient demandé des commentaires sur l’Ecriture sainte ; il l’avait apparemment copié de sa main, étant à Trèves, avec les commentaires sur les psaumes du même docteur. De saint Matthieu, saint Hilaire passa à saint Jean, qui a spécialement écrit pour affirmer la divinité de Jésus-Christ“.
Mais il est temps de voir son plus beau titre de gloire, la manière héroïque dont il combattit un des plus grands fléaux qui aient désolé le monde, l’arianisme, dont nous ferons plus loin l’histoire depuis son origine jusqu’à l’époque où saint Hilaire entra dans la lice 5. Je dois seulement dire ici que cette hérésie, après avoir jeté la discorde en Orient, après avoir fait plusieurs fois déposer et exiler saint Athanase, l’évêque d’Alexandrie, cet invincible champion de la foi catholique, se répandait alors en Occident sous la protection de l’empereur Constance. Presque tous les évêques d'Occident montrèrent bien plus de courage que les Orientaux : ils proclamèrent l’innocence d’Athanase et excommunièrent les chefs de l’arianisme, entre
1. Lib. xxx, de Trinit., n. 20; d. vx, n. 2. — 2. Lib. x, de Trin., n. 14. — 3. S. Aug. de Catech Rudibus, c. 4.
4. J1 ne nous reste plus rien du commentaire sur saint Jean. On a perdu bien d'autres homélies de saint Hilaire, entre autres celles qu'il avait composées sur Job, et dont saint Augustin et saint Hilaire font souvent mention. Le cardinal Maï a publié, dans sa Bibliothèque nouvelle des Pères, t. rer, p. 477, deux homélies de notre Saint, l'une sur le commencement de l'Evangile de saint Matthieu, l'autre sur celui de saint Jean.