Orat., xx1, de S, Anastasio
obligé d'entrer en lice avec son terrible adversaire, eut d’abord recours à divers expédients pour éviter la question. Mais pressé par saint Hilaire, et voyant le danger qu'il y aurait à se déclarer contre la foi de Nicée, il prit le parti de feindre qu’il reconnaissait la divinité de Jésus-Christ, afin de conserver par ce moyen sa dignité et les bonnes grâces de l’empereur. Il donna même une profession de sa foi écrite en termes équivoques, avec lesquels il prévint Valentinien en sa faveur. Hilaire eut beau représenter que ce fourbe se jouait de Dieu et des hommes ; l’empereur, voyant que l’évêque de Poitiers troublait la tranquillité dont il était bien aise de jouir, lui ordonna de sortir de Milan. Il obéit, ne pouvant rester dans cette ville contre les ordres du prince; comme il ne lui restait plus d’autre moyen de combattre pour la vérité, il publia un écrit, adressé à tous les évêques et à tous les peuples catholiques, dans lequel il découvre les mauvais sentiments et les fourberies d’Auxence, et conjure les catholiques de se séparer de sa communion.
Il était temps que le saint pasteur, ainsi tenu loin de son peuple par les intérêts de l’Église, lui fût enfin rendu, afin que sa présence le réjouît, que ses lumières l’instruisissent, et que ses exemples le formassent à la vraie piété. D'ailleurs, il était bien juste qu’il jouit lui-même, dans les dernières années de sa vie, de la paix que ses travaux et ses peines avaient tant contribué à procurer à l'Eglise. Quittant donc l'Italie vers la fin de l’année 364, il rentra à Poitiers et y reprit son ministère pastoral. Il continua d’expliquer à son peuple les saintes Ecritures, et composa à cette occasion ses Commentaires sur les Psaumes. La méthode qu'il y suit est de développer également la lettre et l'esprit, le sens historique et le sens allégorique. Quoiqu’en travaillant à cette explication des Psaumes, il eût recours à la prière pour en obtenir l'intelligence, et que Dieu l’exauçât, comme il le reconnaît avec modestie et actions de grâces, cela ne l’empêcha point de profiter des travaux antérieurs, surtout des commentaires d’Origène qu’il sut s'approprier.
Quant au texte des Psaumes, il suivait la version latine, mais il avait souvent recours au grec et quelquefois même à l’hébreu. Cet ouvrage, qui a attiré l'attention de saint Jérôme et de saint Augustin, et dont le xxv° chapitre du livre de la Prédestination par Hincmar de Reims, est presque exclusivement composé, ne nous est pas parvenu en entier. En développant ainsi le sens des Psaumes, il voulait que le chant en fût plus utile et plus agréable ; car il nous apprend lui-même que c'était l’usage de chanter ces odes sacrées, afin que les fidèles trouvassent dans ces chants et dans les cérémonies saintes les délassements et le plaisir que d’autres cherchent dans les spectacles et les vaines réjouissances du monde *; et ailleurs, « que le jour, pour les catholiques qui récitent ou chantent Matines et Vêpres, commence par des prières à Dieu, et finit par des hymnes à Dieu ?. Il fit aussi, touchant la célébration des mystères, un recueil d’hymnes et de rites pieux qu'il avait rapportés des églises d'Orient. On peut dire de lui, en lui appliquant les paroles de saint Jérôme *, que « sa main préparait la nourriture de l’âme, et que son esprit s’en repaissait par la lecture ». Il transcrivait luimême les livres sacrés, comme nous le voyons par le testament de saint Perpet, évêque de Tours, qui laissait en 474, à Euphrone, évêque d’Autun, un livre des Évangiles qu'avait écrit autrefois Hilaire, évêque de Poitiers.
Toutes les branches de la religion catholique se développaient en fleurs et en fruits admirables, cultivées par un homme dont la vie était aussi sainte que son esprit était distingué. Nous l'avons déjà dit, sainte Florence d’un côté, saint Martin de l’autre s’avançaient à grands pas dans la voie de la per-
1. Tract. psalm, exvur, lit. 5, n. 14. — 2. Tract. psulm. zx1v, n. 19. — 3, Hier., ep. 1v, ad Rustic.
fection sous sa conduite. Saint Benoît, évêque de Samarie, avec le saint prêtre Vivence et quarante autres disciples, chassés de la Palestine par une persécution, vinrent chercher à Poitiers un guide et un consolateur. Saint Hilaire leur donna un de ses domaines, situé à une lieue de Poitiers, et nommé par les plus antiques historiens château Gravion. Les exilés s’y établirent ; leurs grottes et leurs cellules furent le berceau de l’abbaye de Saint- Benoît de Quincey ‘. Afin de prier plus efficacement sur le tombeau de sa femme et de sa fille, saint Hilaire y éleva une église, sous l’invocation de saint Jean et de saint Paul qui venaient de cueillir la palme du martyre, dans la persécution de Julien l’Apostat, et dont il avait probablement rapporté des reliques d'Italie ?. Il offrait souvent en ce lieu si saint et si cher, le divin sacrifice de la messe, accompagné de saint Martin qui le servit à l’autel, d’abord comme acolyte, puis comme diacre. Parmi les assistants se trouvait sans doute sainte Triaise, encore une pieuse femme, qui se préparait au ciel sous sa conduite, tout près de là, dans une cellule *.
Saint Hilaire priait ainsi, méditait et offrait Notre-Seigneur sur sa propre tombe: car il commanda que ses restes fussent déposés auprès des restes chéris de sa femme et de sa fille. Le temps où ce vœu devait s’accomplir étant arrivé, une révélation en avertit saint Maternien, évêque de Reims, qui désirait depuis longtemps voir notre saint : il accourut donc à Poitiers, et jouit du bonheur après lequel il soupirait. Quant aux derniers moments de saint Hilaire, voici comment M. Auber, historiographe du diocèse de Poitiers, les raconte :
« Les traditions de notre Eglise rapportent que les habitants de Poitiers ayant appris, après beaucoup d’inquiétudes sur l’état de santé de leur évêque, qu’enfin il allait bientôt les quitter, se rassemblèrent autour de sa maison, située alors près de la cathédrale déjà établie sur le sol qu’elle occupe encore. Cette maison épiscopale, qu’avaient habitée en dernier lieu l'épouse et la fille du saint homme, s’élevait elle-même sur l'emplacement donné ensuite au petit édifice paroissial fondé sous le vocable de Sarnt-Hilaireentre-Eatse, c’est-à-dire entre Saint-Pierre et son baptistère dédié à saint Jean. Les fidèles encombraient donc les rues adjacentes, s’informant avec anxiété des moindres détails de la maladie et se lamentant sur la perte dont ils étaient menacés. Près du lit où l’illustre mourant attendait le renouvellement de sa vie, deux de ses disciples, les prêtres saint Just et saint Lienne, priaient agenouillés et dérobaient leurs larmes aux regards de leur père si justement aimé. Lui, de temps à autre, s’informait d’eux si les rassemblements duraient encore. À minuit, il apprit que tout le monde s'était retiré, et à l'instant une lumière éblouissante entoura son lit ; les deux disciples en furent d’abord comme aveuglés : mais insensiblement elle devint plus supportable, diminua et disparut enfin après une demi-heure, à l'instant même où le Saint rendit son âme à Dieu dans la paix de son dernier soupir, et avant d’avoir atteint sa soixantième année * ».
Ce fut, comme on le croit communément, le 43 janvier de l’an 368. D’autres mettent cette glorieuse mort en 367, mais dans ce cas il faut dire qu’elle arriva au commencement de novembre. Les miracles qu’il opéra alors furent très-nombreux : Fortunat, qui en écrivit un livre deux siècles après, dit qu'il s’en faisait encore beaucoup de son temps, et saint Nicct, évêque de Trèves, écrivait que ses miracles étaient en trop grand nombre pour qu’il entreprit de les énumérer; Grégoire de Tours rend le même témoignage.