‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 243 sur 412 · FRÈRES MINEURS, MARTYRS · texte numérisé non relu

FRÈRES MINEURS, MARTYRS

1220. — Pape : Honorius II.

Le séraphique saint François brûlait d’un zèle si ardent pour le salut des âmes et la gloire de son Maître, qu'il mourait de déplaisir de ne pas répandre son sang pour une si juste cause. Mais voyant que ce n’était pas la volonté de Dieu, il voulut au moins faire par ses enfants ce que le ciel ne lui permettait pas d'exécuter par lui-même. Pour cet effet, il en choisit six, savoir : Vital, Bérard, Pierre, Accurse, Adjute et Othon ; il leur déclara son dessein et le mérite de cette entreprise, les excitant à l’embrasser avec beaucoup de dévotion, et leur faisant espérer que Dieu les conduirait, puisqu’il les avait élus pour son service. Il nomma Vital pour leur supérieur, et, après leur avoir donné sa bénédiction, avec promesse de les secourir de ses prières, il les envoya d'Italie en Espagne, pour y prècher le saint Evangile aux Maures plongés dans les ténèbres du mahométisme (1219). Ces six reli-

gieux passèrent d’abord au royaume d’Aragon,; dès qu'ils y furent arrivés, leur supérieur Vital tomba malade. Cela n’empêcha pas cependant les cinq autres de poursuivre leur dessein ; de sorte que, laissant l’Aragon, ils allèrent à Coïmbre, en Portugal, et de là à Alemquer, où il y avait déjà un couvent de leur Ordre. Ils s’y reposèrent quelques jours par les soins de l’infante Sanche, sœur du roi de Portugal, laquelle leur fournit des habits séculiers, pour faciliter davantage leur mission ; et, de la sorte, ils passèrent à Séville qui était alors en la puissance des Maures.

Ces bons religieux, étant arrivés dans cette ville, entrèrent aussitôt dans la mosquée des Maures où, se laissant aller à l’ardeur de leur zèle, ils commencèrent à prêcher hautement les vérités de l'Evangile contre l’Islamisme. Ils ne furent pas longtemps sans être maltraités par les Barbares qui, les voyant en un si pauvre équipage, les méprisèrent et les prirent pour des hommes qui n'étaient pas en leur bon sens. Mais les Saints ne se rebutèrent pas pour cette première disgrâce ; ils s’en allèrent de là au palais du roi et se mirent à lui prouver par des raisons évidentes la fausseté du mahométisme. Ce prince, irrité de leur liberté, commanda qu'ils fussent jetés en une obscure prison ; mais quelques jours après ayant appris qu'ils désiraient passer en Afrique, il les fit mettre sur un vaisseau qui partait pour le Maroc. Ils s'embarquèrent avec Dom Pierre, infant de Portugal, frère du roi Alphonse IT; ce jeune prince était curieux de voir la cour du Miramolin de Maroc, nom qui veut dire chef des Musulmans (émir-al-moslemin). Nos missionnaires, arrivés au Maroc, vinrent trouver le roi, et lui parlèrent de Jésus-Christ avec la même hardiesse qu’ils avaient fait devant celui d’Andalousie, en Espagne. Ils en reçurent aussi le même traitement. Il se contenta d’abord de les faire chasser de la ville comme des visionnaires et des fous, avec ordre qu’on les renvoyât sur les terres des chrétiens. Mais à peine les eut-on laissés hors des faubourgs, qu’ils retournèrent sur leurs pas, et rentrant dans la même ville d’où ils avaient été chassés, publièrent de nouveau la loi du salut au milieu de la place publique. Ceci étant rapporté au roi, il les fit jeter dans une basse fosse avec ordre de les y laisser périr de faim et de misère. Ils y restèrent trois semaines sans que personne leur donnât un morceau de pain ; mais celui-là même qui avait autrefois pourvu d’aliments le prophète Daniel, dans la fosse aux lions, sut bien encore pourvoir à la nourriture de ses serviteurs. Lorsqu'on les retira de cette obscure prison, ils furent trouvés plus forts et en meilleur état qu’ils n’y étaient entrés. Le Miramolin en étant lui-même étonné, commanda, pour une seconde fois, qu'ils fussent remis entre les mains des chrétiens pour les faire passer en Espagne. Mais ils s’'échappèrent encore, et retournèrent prêcher aux Maures, jusqu’à ce que l’infant Dom Pierre les retirât dans son logis où il leur donna des gardes, de crainte que leur trop grand zèle ne portât préjudice aux autres chrétiens qui étaient à sa suite.

A quelque temps de là, l’armée de Miramolin marcha contre quelques rebelles qu’il mit aisément en déroute par le secours des Portugais qui combattaient sous les drapaux de l’infant Dom Pierre. Les saints religieux étaient aussi avec lui. 1] arriva que l’armée se trouvant en disette d’eau, le P. Bérard, à la prière de tous ses compagnons, prit une bêche, creusa la terre, et en fit sortir une source d’eau vive, à l'extrême consolation des Chrétiens et au grand étonnement des Maures. Néanmoins, comme ils persévéraient à prêcher Jésus-Christ malgré la défense du roi, ce prince les fit arrêter de nouveau ; après les avoir fait cruellement fouetter, il les fit jeter tout nus: dans une obscure prison, mais ils furent consolés par une clarté céleste au

milieu de laquelle les gardes aperçurent leurs âmes qui s’élevaient en l’air comme si elles eussent déjà monté au ciel. Ensuite on lesretira de ces cachots pour les livrer au peuple, afin qu'il se vengeât sur eux des injures qu'ils avaient proférées contre le prophète Mahomet. Et alors ils furent fouettés une seconde fois par les carrefours de la ville ; on les traîna sur des morceaux de verre et sur des têts de pots cassés ; on versa sur leurs plaies du sel et du vinaigre avec de l'huile bouillante, et chacun inventa à l’envi de nouveaux tourments pour les maltraiter.

Au milieu de tous ces outrages, les Saints montrèrent tant de constance qu'ils ne paraissaient pas être sensibles aux douleurs ; il arriva même qu’un Maure ayant donné un rude soufflet au père Othon, parce qu’il parlait mal de Mahomet, le religieux, sans s’émouvoir, lui présenta l’autre joue afin qu'il la frappât également s’il voulait. Le Miramolin fut extrêmement étonné de cette action qui se fit en sa présence : pensant les pouvoir gagner par la voie de la douceur, il leur promit, s'ils se voulaient faire Maures, de leur donner autant de richesses et d'honneur qu’ils pourraient en désirer ; illeur présenta cinq belles personnes pour les épouser, s’ils suivaient ses avis. Mais voyant qu’au mépris de toutes ses offres, ils persévéraient à exalter la religion chrétienne et à se moquer de Mahomet, le tyran en conçut une telle colère que, se faisant lui-même leur bourreau, il prit son cimeterre et fendit la tête aux cinq religieux. De la sorte, ces bienheureux enfants de saint François reçurent la couronne du martyre, le 16 janvier, l’an 1220. A l'heure même où leurs âmes s’envolèrent au ciel, elles apparurent dans Alemquer, à l'infante Sanche, qui priait alors dans son cabinet, qu’elle fit depuis changer en une église, en mémoire de cette faveur.

Pour ce qui est des corps des mêmes Saints, le tyran les fit jeter avec leurs têtes hors de l’enceinte de son palais ; les Maures y accoururent aussitôt et les traînèrent avec d’horribles huées par les rues de la ville, sans jamais se lasser de les déchirer et de leur faire toutes sortes d’indignités, afin que la honte en rejaillit sur notre sainte religion ; enfin, ils les exposèrent sur des fumiers pour être dévorés par les chiens et les oiseaux. Mais Dieu, qui conserve soigneusement tous les os de ses Saints, envoya subitement une si épouvantable tempête de tonnerres, de foudres et d’éclairs, que les Maures prenant la fuite donnèrent le loisir aux Chrétiens de recueillir ces saintes reliques. L’infant dom Pierre les mit avec beaucoup de révérence dans un oratoire de sa maison, jusqu’à son retour en Portugal. Il fit faire à Maroc deux châsses d'argent de différente grandeur, mit toutes les têtes dans la petite et les autres membres dans la grande. Et cependant il arriva deux merveilles qui nous font bien connaître avec quelle pureté l’on doit conserver les choses saintes. Un gentilhomme de l’infant, s’avançant pour honorer ces saintes reliques, demeura sans mouvement jusqu’à ce qu'il eut purifié sa conscience d’un péché dont il était chargé. Un écuyer ne put pas davantage toucher ces ossements sacrés, parce qu’il était tombé en un péché déshonnête. On porta ensuite tant de respect à ce saint trésor que personne n’osait entrer en la maison où il reposait, sans être en état de grâce.

Enfin, l’infant retournant en Portugal, y apporta avec lui les précieuses reliques de ces cinq religieux martyrs et les déposa en l'Eglise de Sainte-Croix à Coïmbre, où on les a conservées jusqu’aujourd’hui. Cette translation ne se fit pas sans des choses merveilleuses que l’on pourra voir au long dans les Chroniques de Y'Ordre de Saint-François ‘. Le plus célèbre miracle que Dieu fit en cette translation, fut la conversion de saint Antoine de Lisbonne surnommé de Padoue, qui à la vue des corps de ces cinq martyrs, se sentit telle-

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ment transporté de l’amour divin, qu’il quitta l’institut des chanoines réguliers pour suivre celui de Saint-François, qu'il regardait comme l’école du martyre. Le châtiment du Miramolin ne se fit pas attendre : le bras qu'il avait employé à massacrer les Saints devint aussi sec que du bois, et il demeura perclus de la moitié de son corps : ce qui montre que si Dieu permet pour un temps que ses Saints soient affligés, il sait bien ensuite les venger de leurs ennemis.

Voilà, en somme, ce que l’on sait du martyre de ces cinq religieux, qui ont été mis au catalogue des Saints par le pape Sixte IV, l’an 1481, 261 ans après leur décès. Le Martyrologe romain les mentionne fort honorablement.

On a donné pour attribut à ces martyrs le cimeterre : on les représente en groupe : ils sont particulièrement honorés à Coïmbre.

SAINT HONORAT, EVEQUE D’ARLES, FONDATEUR DU MONASTÈRE DE LÉRINS 429. — Pape : Saint Célestin Ier. — Empereur d'Occident : Valentinien HI,

Cette vie plaît, mais elle trompe.

(Saint Honorat,.)

Quand il ne trouve rien ou peu à louer dans la vie de son héros, le panégyriste nous met devant les yeux la gloire de ses ancêtres ; il exalte la noblesse de son sang. Mais nous, qui avons reçu la même naissance en Jésus-Christ, et qui sommes plus ou moins nobles, selon que nous sommes plus ou moins fils de Dieu, nous ne voyons une source de grandeur dans l’éciat de l’origine terrestre qu’autant qu’on la foule aux pieds. Nous nous contenterons donc de rappeler que saint Honorat était d’une famille consulaire ; il vint au monde vers la fin du règne de Constance.

On sait qu’il était Gaulois de naissance, et qu'il n’était ni de l’Aquitaine, ni de la Gaule viennoiïise ou narbonnaise, mais on ne peut assurer en quel autre endroit des Gaules il était venu au monde; c’est sur de simples conjectures que quelques savants l’ont fait venir de cette partie de l’ancienne Belgique, qui à formé plus tard la Champagne et la Lorraine !. Dieu mit de bonne heure en cet enfant le désir du baptême ; et à voir comment il s’y préparait, doux dans son enfance, modeste dans son adolescence, grave dans sa jeunesse, toujours en avance pour la grâce et la vertu à chaque degré de la vie qu’il parcourait, toujours plus grand que lui-même, il était facile de deviner que le ciel même s’était chargé de son éducation. Personne ne le forma à la piété; personne ne l’excitait à recevoir le baptême ; tout le monde, au contraire, s’y opposait ; ses parents, ses amis, son pays, craignant de perdre en lui leur plus riche ornement, firent les plus grands efforts pour le détourner d’une religion qu'ils considéraient comme un tombeau. Mais amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ l’emporta, et le père d'Honorat ne put arracher de son cœur le désir du baptême auquel l'enfant se préparait, sur-

1. L'auteur de la vie de saint Loup de Troyes dit que Piméniole, femme de saint Loup, était sœur de saint Honorat et née à Toul, ce qui nous ferait connaitre la patrie de l'évêque d'Arles.

SAINT HONORAT, ÉVÊQUE D’ARLES. 383 tout en distribuant aux pauvres ses petits revenus. Lorsqu'il eut reçu ce sacrement, son père employa contre lui une arme bien puissante : il lui procura tous les divertissements possibles pour lui faire aimer le monde. IL alla jusqu’à se faire enfant, afin de l’entraîner dans tous les plaisirs des jeunes gens ; il chassait avec lui, il jouait avec lui, mais le saint jeune homme, au milieu de toutes les délices du siècle, se fortifiait intérieurement par ces paroles qu’il s’adressait lui-même : « Cette vie plaît; mais elle trompe ».

Et il ajoutait : « J'entends dans le monde des préceptes tout différents de ceux de l'Eglise, il faut choisir entre les deux ; d’un côté on me prêche la modestie, la retenue, la vie de l’âme ; de l’autre, une jouissance effrénée, la vie du corps. Ici, Jésus m'appelle à régner dans le ciel ; là, le démon, à régner sur la terre. Tout ce qu'il y a dans le monde est vain et flatte les yeux, mais le monde et ce qui flatte les yeux, passent; celui-là seul qui fait la volonté de Dieu demeure toujours. Hâtons-nous donc de nous tirer de ces piéges, tandis que nous n’y sommes pas encore bien pris. Quand des liens sont complétement formés, il est difficile de les rompre; faibles, ils sont plus faciles à défaire, que forts, à couper. Sauve ton âme sur les hauteurs, loin des pensées terrestres qui la salissent et l’empêchent de respirer librement. Ceux qui possèdent de l’or sont possédés par l’or ; ceux qui sont riches en esclaves sont eux-mêmes esclaves de cette richesse ; ceux qui se plaisent dans les dignités abaissent la dignité de leur âme, qui est l’image de Dieu. Mes esclaves à moi, ce sont mes mauvaises passions; ma joie, le salut de mon âme ; mon épouse, la sagesse ; ma volupté, la vertu ; mon trésor, le Christ, qui, en échange des biens caducs, m’en donnera d’impérissables : le servir sur la terre et régner avec lui dans le ciel ». Il réalise bientôt ces nobles pensées. Il coupe ses longs cheveux. Il renonce à la magnificence des habits qui recouvrent le corps pour ne s’occuper que de la parure de l’âme. La beauté de son cou, blanc comme le lait, s’efface sous un rude vêtement. Plus de folle joie sur son visage, mais une douce sérénité ; la vigueur de ses membres passe dans son esprit. Le jeûne a rendu pâle sa face qui, auparavant pleine de santé, ne respire plus maintenant que la gravité. En un mot, il est tout autre qu’il n’était, et le père pleure absolument comme s'il avait perdu son fils. Honorat fut sans doute touché des larmes de son père, mais il savait que « l'amour bien ordonné doit commencer par Dieu ‘». Il fut docile à la voix de Dieu, qui lui disait de quitter le siècle. Son frère aîné, Vennace, le suivit dans cette sainte entreprise. Il s'établit bientôt entre eux une céleste émulation, la seule qui devrait exister entre des frères, à qui avancerait le plus vite dans le chemin de la perfection, à qui aurait une piété plus délicate, une nourriture plus grossière, une conversation plus douce, un vêtement plus âpre ; à qui parlerait le moins et prierait le plus; dormirait le moins et lirait le plus ; offenserait le moins et pardonnerait le plus ; à qui aurait le plus souvent dans la bouche le Christ, et plus rarement le monde.

En distribuant aux pauvres de larges aumônes, ils les assaisonnaient des larmes de la plus tendre compassion ; dans l'étranger qu'ils recevaient à leur table, ils voyaient d’abord Jésus-Christ à aimer avant de voir un convive à nourrir. Quoiqu'ils n’eussent pour reposer leurs membres qu’un cilice étendu à terre et une pierre pour oreiller, ils remplissaient les devoirs de l’hospitalité avec tant de charité, que les évêques qui la recevaient chez ces deux jeunes chrétiens apprenaient à la donner. L’humilité ne put cacher l'éclat de tant de vertus; tout le pays émerveillé les poursuivait de son amour, de

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