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ORIGINES DE L'ÉGLISE DE TARENTAISE

L'école hypercritique du xvirte siècle a trouvé des partisans en Savoie. D'après Besson, en ses Memoires sur les quatre diocèses de la Savoie; Grillet, en son Dictionnaire historique ; d'après aussi les Bénédictins de Saint-Maur, la Tarentaise n'aurait été éclairée des lumières de la foi qu'au v: siècle. Ces auteurs ont fondé leur sentiment, d'une part, sur la légende de saint Jacques, qui est regardé comme le premier apôtre des Centrons; de l'autre, sur le bref de Léon III, qui aurait le premier conféré le titre d'archevêque aux pontifes de Tarentaise.

Quant à l'époque à laquelle le christianisme a pénétré en Tarentaise, il paraît peu probable que ce ne soit qu’à l'arrivée de saint Jacques, en 420, et que jusque-là le pays des Centrons soit resté enveloppé dans les ténèbres du paganisme; car toutes les contrées avec lesquelles il se trouvait le plus directement en rapport avaient été évangélisées, les unes dès la fin du rer siècle, les autres dès le r1e,le 18, ou enfin le xve siècle. Les cités de Vienne, de Lyon, d'Arles, de Grenoble, de Genève, de Saint-Jean de Maurienne avaient leur évêque Il n'est pas à présumer que la Certronie, l'une des provinces marquantes du même empire romain, traversée par la route principale qui communiquait des Gaules dans l'Italie, soit restée seule étrangère au mouvement réligieux qui s'opérait de toute part en ces temps de ferveur où le christianisme se répandait avec tant d'effusion, d'éclat et de zèle. Aussi le même historien Besson consigne-t-il, d'après Gaudeau et Dupin, la présence de Domitien, évêque à Foro Claudii (Aime, capitale de la Cen-

tronie), au Concile tenu à Rome en 313 : mais, parce qu'il a pu y avoir un autre lieu appelé Forum Claudii, ou parce qu'il n'a pu compléter la série des pontifes qui se seraient succédé sur ce siége jusqu'en 420, époque de l'arrivée de saint Jacques, cet auteur infère de là que celui-ci en est l'apôtre et le premier évêque. Il eût été plus juste de dire que Iles noms des successeurs de Domitien ne sont pas connus, que d'affirmer qu'il n’en a pas eu : surtout si l'on fait attention que des lacunes plus ou moins considérables se voient également ailleurs, et que, dans ces temps reculés, on n'avait ni la même facilité, ni la même attention qu'on a eue plus tard d'enregistrer les faits ou les noms des personnes en pouvoir.

C'est, du reste, précisément l'époque de la décadence de l'empire romain et de l'invasion des Barbares du nord ; ceux-ci auront encore détruit le peu de monuments historiques qu'on aurait pu recueillir : enfin il est bien possible qu'à cause des troubles le siége ait été vacant pendant un temps plus ou moins long. C'est ce que l'on est porté à conclure de la légende : saint Jacques étant arrivé au milieu des Centrons, y est-il dit, amena ce peuple, qui était d’ailleurs d’une grande docilité, à la connaissance du vrai Dieu, et le détourna du culte des idoles (Cùm pervenisset Jacobus ad Centronum juga... bonæ gentem indolis, à simulacrorum inani cullu, ad veram unius Dei et Salvatoris J. C. religionem tandem transtulit. Legenda S. Jac., die 16 januarii). La légende ne perdra rien de son caractère vénérable, et l’histoire conservera celui de la vérité en disant que ce pays, que les Romains avaient mis tant d'intérêt à conquérir, où ils avaient formé un prétoire, une capitale, implanté leurs usages et leurs dieux, conserva de fortes traces du paganisme après même qu'il a été évangélisé une première fois, mais d'une manière encore peu stable et peut-être pas assez générale. Tout ceci n’est qu’afin d'expliquer littéralement la légende, et l'on sait que ces récits pieux ne doivent pas toujours être entendus selon l'acception rigoureuse des mots. Ce qui vient d'être indiqué seulement, sur cette première question, s'éclaircira par ce qui va suivre sur l'antiquité de ce siége métropc itain, et c’est ici quelque chose de plus que de la probabilité.

Puisque la dignité de métropole ecclésiastique a été conférée aux cités qui l'étaient déjà dans l'ordre civil, il faut d'abord montrer comment la Tarentaise (Darantasia) a pris son rang distingué et s'est acquis ce titre insigne. Les historiens Strabon, Pline, Ptolomée, César, Tite-Live se chargent de nous l'apprendre. Ils nous disent comment les valeureux Centrons surent de tout temps donner de l'importance à leur pays. Dépositaires, pour ainsi dire, de la clef des Alpes, ils la gardent soigneusement ou la défendent avec énergie, ne la livrant jamais qu'à la force et qu'après avoir signalé leur courage, faisant payer chèrement le passage aux plus fiers conquérants. Les fameux généraux romains Velerus, Messala-Corvinus, Terentius- Vurro éprouvèrent tour à tour la bravoure de ce peuple belliqueux ; comme déjà l'avait éprouvce Annibal bien longtemps avant eux. I1 n'a été donné qu'à César de les soumettre enfin à une domination étrangère (Commentaires de César : de Bello gallico, lib. 1), l'an de Rome 748, et ce fut par là qu'il mit fin lui-même à ses exploits. « Ainsi, dit M. le chanoine Chuit (Mémoires de l'Académie de Savoie, t. IV), la conquête du monde s’est en quelque sorte terminée dans cette vallée des Alpes. Pour subjuguer cette nation, il a fallu un Auguste et un Auguste élevé au plus haut point de gloire et de fortune ».

Pour témoigner à ce peuple son estime et le cas qu'il faisait de sa valeur, ce juge fort compétent (Auguste), agrégea les Centrons aux priviléges des habitants du Latium (Sunt Latio donati incolæ Cendrones. Pline, 1. 1v, p. 39, édition de Paris, 1524) : ce qui donnait, d’après Sigonius, le pouvoir insigne de nommer ou d'être nommé aux magistratures et aux charges de la république. Après cette conquête, Auguste s'occupa immédiatement à organiser ses immenses Etats, et, entre autres, il divisa en quatre parties les Gaules, où furent ensuite établies quatorze provinces dont chacune avait sa métropole; la qua= trième prit le nom de métropole des Alpes graies et pœnines, et c’est la Tarentaise (Le Père de Saint- Aubin, Aisloire ecclésiastique de Lyon, 8e partie, p. 133; Strabon, Ptolomée, Pline, cités par Grillet, t. 117, p. 407). C'est là un fait historique solidement établi et non contesté; mais pour s’en rendre raison et avoir une juste idée de la province dont /arantasia était la métropole, il faut se rappeler que ces contrées, séparées par des montagnes, et qui aujourd’hui paraissent n'avoir presque plus de rapports entre elles, formaient alors la réunion des peuples habitant les Alpes, savoir : à l'ouest, les Centrons (Les Centrons s’étendaient depuis le Val-d’'Aoste jusqu'aux limites du Bas-Valais, en occupant, depuis le petit Saint-Bernard jusqu'à Martigny, les vallées de Tarentaise, de Beaufort et du Haut-Faucigny.); à l'est, les Salassi, ou Val-d'Aoste; au nord, les Mantuates, les Octodurenses et les Veragri, c'est-à-dire le Bas- Valais et la vallée au grand Saint-Bernard; enfin, au sud, les Garocelles et les Aedulli, la Maurienne, qui tous, par une confédération générale, avaient uni leur sort et leurs intérêts temporels. Ils se portaient des secours mutuels chaque fois qu'ils étaient attaqués, ce qui les rendait formidables et presque tou— jours victorieux. Mais les plus marquants d'entre eux furent les Centrons, ce qui leur valut l'honneur d'exercer une juridiction et de posséder la métropole des peuples alpins dans l'ordre civil.

Pour cette même raison, les Centrons obtinrent la métropole dans l'ordre ecclésiastique : car, « l'Eglise établie à Rome et reconnue dans l'empire, dit le Père de Saint-Aubin à l'endroit déjà cité, dès qu'une fois elle eut pris pied, elle eut cette discrétion de s’accommoder aux divisions qu'on y avait faites par des maximes d'Etat; elle voulut s'y conformer et y ajouter les siennes, instituant dans ces quatorze provinces métropoles des idolâtres, autant de prélats métropolitains, ou archevêques, pour y tenir leurs conciles provinciaux et pour y sacrer les évêques, leurs suffragants ». Monsieur de Marca observe encore que, depuis cette distribution, l'Eglise jugea aussi qu'il était de son avantage d'ajouter trois autres provinces aux quatorze plus anciennes dont nous venons de parler : ces trois furent celles de Sens, de Tours et d'Aix en Provence; elle y établit autant d'archevêques, de sorte qu'au ve siècle, l'Eglise eut dix-sept provinces (dont celle de Tarentaise était la quatrième), qui firent autant de métropoles dans les Gaules. Chorier (Etat politique du Dauphiné, t. er, p. 128 et suiv.) et le Père Foderé (Description des couvents de l'Ordre de Saint-François, p 274-248) sont ici parfaitement d’accord avec le Père de Saint-Aubin, jésuite. Ainsi l'on est déjà suffisamment autorisé à conclure que l'Eglise de Tarentaise, comme métropolitaine, remonte au ve siècle : cela est meme démontré, nonobstant les brefs et les autorités cités par MM. Grillet et Besson d'après lesquels cette métropole n'aurait été érigée qu'au vrrre ou 1xe siècle. C'est ici le lieu de réfuter brièvement ces auteurs, ou de montrer comment on doit les entendre.

Grillet d'abord (Dictionnaire hastorique, t. 111, p. 134) dit formellement que cette métropole fut érigée dans le courant du vince siècle et que ses suffragants sont désignés dans le canon vue du Concile de Francfort tenu en 794 : ce canon disant tout autre chose et ne parlant pas des suffragants du métropo-

litain de Turentaise (Voir le Père Labbe, ou encore MM. de Sainte-Marthe, t. r1, p. 1059), les allégations de cet auteur sont donc fautives à cet égard. Ainsi qu’il le dit lui-même, il a eu trop peu de temps pour écrire sur des matières aussi variées. Il n’a pu vérifier toutes ses citations.

Besson, ensuite, invoque ct cite en partie le bref du pape Léon adressé à l'archevêque de Vienne, dont da date se rapporte, à n'en pouvoir douter, au commencement du 1x® siècle, ou à la fin du vire. (Besson, p. 188. Nous n'avons pas dû suivre cet historien dans sa longue dissertation, basée sur celle du Père Sirmond. Ce que nous disons relativement au bref du pape Léon, suffira pour expliquer ou interpréter tout le reste.) « Quoique l'évêque de Tarentaise ait juridiction sur quelques villes », y est-il dit, « cependant la province des Alpes graies demeurera toujours soumise à la province de Vienne, ainsi qu'il l'a été ordonné plus d'une fois par nos prédécesseurs; et il ne faut pas que l'évêque de Tarentaise, quoique élevé à une nouvelle dignité, s'imagine y déroger en se soumettant à l'autorité d'une dignité plus grande ; puisque, s’il voit aujourd'hui des évêques au-dessous de lui, ce n’est que par pure grâce et qu'il ne tient que de notre libéralité ce nouveau rang qui le tire d’entre ses égaux ». S'il fallait, avec Besson, prendre à la lettre la dernière partie de ce bref, il s'ensuivrait réellement que l’évêque de Tarentaise venait de recevoir pour la première fois le titre de métropolitain; mais alors comment expliquer ce que dit le même auteur un peu plus loin (page 192), où on lit que Possessor, archevéque de Tarentaise, accompagnait Etienne III en 774, ce qui précède d’un quart de siècle l'avénement de Léon III au souverain pontificat; ce n'est donc pas de lui que les évêques de Tarentaise ont reçu le titre d’archevêque ou de métropolitain. Bien plus, le bref cité s'explique par lui-même; il a pour titre: confirmation des privilèges accordés au primat de Vienne, et le pape Léon ne fait que rappeler des ordonnances antérieures. On voit en effet, dans l'histoire de l'Eglise de Vienne (Chorier, Etat politique du Dauphiné, t.rer, p. 200 et suiv.), qu’Adrien Ier, prédécesseur immédiat du pape Léon, avait écrit à Berteric pour rétablir les droits et priviléges de primat dont ce siége ne jouissait presque plus depuis soixante-dix ans par suite des troubles et de l'invasion des Maures. Saint Grégoire III, en 781, avait déjà rappelé les mêmes droits; comme encore dans la suite Nicolas Ier et enfin Calixte II, vers 1119, le font en des termes semblables ou équivalents.

I1 s'agissait donc en tout cela de priviléges et c'étaient ceux qui avaient été réglés par saint Léon vers 450 entre l'Eglise de Vienne et celle d'Arles. L'’archevêque de Vienne, à cause de la prééminence de son siége, portait le titre dc primat des primats : en cette qualité il devait avoir pour suffragants non-seulement des évêques, mais encore des archevêques. Ce même pape saint Léon détacha de la province d’Arles, vers 455, l'Eglise de Tarentaise, l'érigea en métropole des Alpes graies et pœnines, et la soumit à l'archevêque de Vienne, comme primat (De Saint-Aubin et les autres auteurs déjà cités, Chorier et Foderé), et en cette même qualité il lui soumit encore Embrun, métropole des Alpes Maritimes. La juridiction du primat était plutôt honorifique : les métropolitains la déclinaieut en ce qu’elle pouvait avoir de réel, à cause de la distance des lieux, ou des temps où elle avait été donnée, ou bien à cause des troubles politiques : c'est ce qui occasionnait des réclamations de la part des archevêques de Vienne. Le canon vire du Concile de Francfort, dont on a déjà parlé, se rapporte précisément à ces sortes de contestations. C'est donc dans ce sens qu’il faut entendre ce que rapporte Besson sur la dépendance de l'Eglise de Tarentaise, c'est-à-dire qu’elle reste soumise à celle de Vienne, en tant que primatiale; bien qu’elle fût réellement elle-même déjà métropolitaine dès le milieu du ve siècle.

Si l'on objecte que Sanctius souscrivit au Concile d'Epaone, en 517, comme évéque, quoique d'après ce qui vient d'être dit il fût déjà archevêque de Tarentaise, il est facile de répondre, avec Pistorius et Luitprand, que : « quoique les évêques fussent archevêques par la juridiction, ils n'étaient qu'évêques par le titre, et ce n’est que vers le milieu du vrrre siècle que le titre d'archevêque a été donné aux métropolitains ».

Ainsi, la série des métropolitains de Tarentaise commencerait, non comme le dit Besson, à Possessor, mais bien à saint Marcel, qui est le deuxième évêque de Tarentaise dans la chronologie dressée par le même auteur, ou, tout au moins, à Paschasius, son successeur. Ce siége eut d'abord pour suffragant l'évêque de Sion, et vers le milieu du vre siècle, celui d'Aoste; enfin, un peu plus tard, c2lui de Maurienne. On voit, dès lors, les archevêques de Tarentaise figurer dans les Conciles, dans les transactions et les chartes, dans les concessions des rois ou des empereurs qui se succèdent. Charlemagne (Grillet, t. 117, p. 135) donne par testament son immense mobilier aux vingt et une métropoles de ses Etats, et il nomme celle de Tarentaise la dix-septième. Comme la plupart des évêques de ces temps-là, les archevêques de Tarentaise exercèrent, avec la juridiction ecclésiastique, la juridiction civile sous le bon plaisir des souverains, jusque vers la fin du xe siècle, où ils réunissent ce double pouvoir en leur personne et l’exercent, comme souverains temporeïs, par la concession en toute propriété du comté de Tarentaise faite, en 996, à l'archevêque Amizo, pour lui et ses successeurs, par Rodolphe III, roi de Bourgogne. (M. le comte de Vignet, dans une savante dissertation sur l’origine de la maison de Savoie, infirme ce titre | Mémoires de l’Académie de Savoie, t. xt, p. 294]. M. l'avocat Ménabréa, dans ses intéressantes et profondes études historiques [Mémoires de la même Académie, t. 1x, p. 309], dit : « M. de Vignet, ne pouvant concilier cette charte avec son système, en a révoqué en doute l'authenticité, par des motifs qui ne me semblent pas entièrement hors de critique », et il les examine. Ainsi, après avoir lu ces deux académiciens distingucs, nous garderons notre foi historique primitive sur cette charte rapportée par Besson, no 1er des Preuves, dont l'original se trouve aux archives de cour à Turin, et reproduite dernièrement dans la grande et belle coliection Monumenta hist. Pat., t. 1er Chartarum, p. 304.)— Cf. Saint Pierre de Turentaise, par M, l'abbé Chevray. Baume-les-Dames, 1841,

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