XXVI PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION
Enfin, un dernier caractère qui distingue le Père Giry de la plupart des bagiographes français, c’est l’onction, la piété qui déborde de son cœur dans son récit. A chaque ligne on sent la main émue d’un Saint qui décrit la sainteté, d’un homme tout céleste qui vit par la pensée, par l’union à Notre-Seigneur Jésus-Christ, dans le monde invisible, dans le monde de la grâce, dans la vie extérieure des Saints dont le monde visible n’est que le reflet : il en peint les merveilles sous leurs véritables couleurs, avec un esprit convaincu et un cœur attendri, comme quelqu'un qui les a vues : vous diriez un habitant du ciel qui célèbre, dans la terre d’exil, la gloire de ses concitoyens.
Toutefois ce beau monument, élevé à la mémoire des bienheureux, avait besoin d’une restauration respectueuse, mais totale, pour mériter les éloges que j'ai cités : l’œuvre primitive est en partie du Père Simon Martin; elle avait vieilli, le Père Giry a dû la rajeunir et la continuer. Près de deux siècles écoulés depuis rendaient une seconde fois cette opération indispensable. Nous ne l'avons entreprise qu’après avoir longtemps étudié un ouvrage que nous désirions perfectionner, non dénaturer : nous avons tâché de nous identifier assez avec le pieux et savant Minime, dans une longue familiarité, pour le suppléer, si nous osons ainsi dire; pour corriger et continuer son ouvrage jusqu’à nos jours, comme il nous semble qu’il le corrigerait et continuerait lui-même, s’il lui était donné de revivre. Nous avons considéré ce recueil de Vies des Saints comme un livre que chaque siècle passe au siècle suivant, refait de sa main, et non comme ces monumentslittéraires qui, étant tout entiers d’un homme et d’une époque, doivent se conserver intégralement avec le plus grand scrupule, pour marquer les progrès de la langue.
Toute expression incorrecte, tout embarras de phrase a donc disparu ; tout tableau qui ne pouvait rester exposé aux regards de la pudeur la plus craintive a été voilé. On a fait, en un mot, tous les changements jugés nécessaires, mais on n’a fait que ceux-là et avec le plus grand respect, en altérant le moins possible la couleur du style. C’est toujours le Père Giry, moins les défauts de la forme, moins les lacunes et les inexactitudes du fond.
La Révolution de 93 a rompu la suite de bien des traditions. De tel monastère où le Père Giry nous montre les enfants des patriarches saint François, saint Dominique et d’autres illustres fondateurs continuant toujours l'esprit, les vertus de leur père, dont ils embaument la contrée, il reste à peine une pierre ou un nom aujourd'hui, ou bien ce pieux asile sert aux usages les plus profanes : on a, en beaucoup de lieux, oublié jusqu'aux derniers vestiges de pèlerinages autrefois très-célèbres : les églises les plus riches en saintes reliques se sont vu plus d’une fois arracher tous leurs trésors. Il fallait donc ou conserver ou rectifier par des renseignements actuels ce que le Père Giry disait en 1685. Des personnes compétentes ont bien voulu nous envoyer les détails les plus intéressants, recueillis sur les lieux mêmes.
PRÉPACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. xEvrr
Voici les matières contenues dans cet ouvrage et l’ordre dans lequel on les a disposées :
D'abord les excellents Avis du Père Giry sur {a Vie des Saints : il y montre que la gloire de Dieu n’éclate nulle part aussi brillante que dans l’âme des Saints ; il montre la multitude prodigieuse de ces astres qui reflètent la Divinité au frmament de l'Eglise et éclairent le monde, les tourments, les épreuves où la grâce les a purifiés de ce qu’il y avait de corrompu dans leur nature, comme l’or dans le creuset, et fait croître à la place du vieil homme l’homme nouveau, frère de Jésus-Christ, héritier du royaume de la gloire ; il montre les avantages que l’on peut retirer de l’étude de leur vie; cette étude nous découvre les vues de Dieu sur ses élus, les secours que sa bonté leur prête dans les combats, les couronnes qu’il leur promet dans le ciel et qui attendent leurs têtes victorieuses ; elle nous excite à marcher sur les traces de ces héros qui portaient dans leurs veines le même sang que nous, dans leur cœur la même concupiscence, qui nous ont rendu la sainteté plus facile par leurs exemples, qui nous tendent la main du sein du bonheur, pour nous retirer de nos misères. Mais souvent de deux personnes qui lisent la Vie des Saints, l’une n’en recueille aucun fruit, tandis que l’autre y trouve tant d'avantages : d’où vient cette différence ? C’est que l’une est comme étrangère à cette région des âmes, tandis que l’autre y passe sa vie ; l’une en ignore le langage, l’autre l'entend et le parle ; l’une y ouvre, sans voir, ses yeux habitués à la lumière du siècle, ou du moins elle ne voit dans les Saints que ce qu'il y a du siècle, elle ne saisit que le corps de leurs actes, l’âme lui échappe. La curiosité seule la guide : si elle jette en passant ses regards de ce côté, c’est qu’elle y aperçoit, même humainement parlant, des choses surprenantes. L'autre, qui a coutume de tout examiner avec le flambeau de la foi, parmi les ténèbres du siècle qui nous trompent sur la valeur réelle des objets, étudie surtout ce qu’il y a de surnaturel, de divin dans les Saints, ce qu’il y a de Jésus-Christ dans ses membres. Voyant passer ces géants, les voyant se frayer une route vers le ciel à travers tant d’obstacles, elle ne se contente pas d’une stérile admiration ; elle sait qu’elle ne peut arriver au même but que par le même chemin, elle les suit avec courage ét discrétion. Telles sont les dispositions que le Père Giry demande dans ses lecteurs avant de dérouler à leurs yeux ce qu’ils doivent admirer et imiter.
Nous ne pouvons entrer dans l’année chrétienne sans passer par Celui qui est la porte de cette ère nouvelle : nous ne pouvons parcourir le cercle des jours, mémorables chacun par la naissance au ciel de quelque habitant de la terre, sans raconter d’abord la vie de celui qui fait renaître ainsi les hommes dans le ciel, en quittant le ciel et en naissant sur la terre. La vie de Jésus-Christ est la source du grand fleuve de la sainteté qui traverse les âges et va rejaillir dans l'éternité en gloire pour Dieu, en bonheur pour l’homme. Cette vie de Notre-Seigneur n’est qu’un abrégé, mais très-complet et rempli