A PROPOS DES ACTES DES TROIS FRÈRES JUMEAUX
Tels sont les actes des trois saints jumeaux de Langres, décrits ou copiés par Warnachaire, prêtre de l'église de Langres au vire siècle. Nous sommes, croyons-nous, les premiers, à les abréger dans notre langue ; les actes originaux dressés par les greffiers Néon et Turbon, et dont s’est servi l’auteur du vire siècle, ont péri, nous ne savons à quelle époque. — Le récit de Warnachaire est-il sincère, est-il authentique ? De la solution de cette question dépend celle de l’origine de l'Eglise de Langres. Or, M. Bougaud, aumônier de la Visitation de Dijon, a vengé les traditions langroises sur la question des trois jumeaux comme sur celle de l’apostolat de saint Bénigne. Quand on alu son lumineux exposé intitulé : Etude historique et critique sur la mission de saint Bénigne et sur les origines des églises de Dijon, d'Autun et de Langres, on se dit qu’il n’est pas prudent à la critique de vouloir combattre et détruire les vieilles traditions populaires.
La critique du dernier siècle avait soutenu que les corps des trois jumeaux avaient été apportés de Cappadoce. Or, M. Bougaud a démontré d’une manière irréfutable que cela est faux. La critique a perdu son procès. Il nous en coûte de ne pouvoir même analyser cet éloquent plaidoyer. Contentons-nous de rappeler les faits, de décrire les monuments qui appuient la tradition de Langres, et de renvoyer pour le reste au travail de M. Bougaud.
On montre encore à Langres le lieu du supplice des Saints jumeaux; on y voit aussi la crypte creusée pour leurs tombeaux; dès le 1v* et le vo siècle, cette crypte était couverte par une magnifique église. Au vrt*, leurs Actes étaient célèbres... Warnachaire les envoyait à saint Céran, évêque de Paris, qui les insérait dans le passionnaire de son Eglise. Aux viri®, 1x° et x° siècles, leur mémoire remplissait le monde. On venait à leurs tombeaux des extrémités de l'Occident.
Indiquons aux amateurs les beaux offices liturgiques qu'au moyen âge l'Eglise de Langres a consacrés à leur honneur, et où la substance des actes de Warnachaire a été si fidèlement reproduite. Nous ne résistons pas non plus au plaisir d'indiquer aux amis de la vieille sculpture une Vierge de la fin du xrri° siècle, que l’on voit encore aujourd’hui dans l’église des Saints-Jumeaux, près de Langres. Ce qu'ils y remarqueront surtout avec intérêt, ce sont les sculptures du piédestal, Saint Bénigne y est représenté debout, près de la cuve baptismale, les bras étendus, comme ceux d’un homme en prières ; les trois Saints jumeaux s’avancent pour recevoir le saint baptême ; le premier semble frapper à la porte pour indiquer qu’il en demande la grâce. La forme des habits, le dessin de la cuve baptismale mériteraient de fixer l'attention des archéologues, lors même que ces sculptures ne nous fourniraient pas une preuve des croyances de l'Eglise de Langres au xrr£e siècle.
Il semble qu'un tel martyre, appuyé sur d'aussi anciens monuments, ne devait donner lieu à aucune controverse ; et, en effet, il n’y en eut point jusqu’au milieu du xvire siècle. Mais en ce temps, le P. Rosweide et le P. Bollandus faisant des recherches sur les Actes des Saints jumeaux, — après avoir rencontré ceux que le prêtre Warnachaire avait envoyés à Paris au vire siècle, — reçurent tout à coup d’un savant d'Allemagne, nommé Marc Welser, une copie d’un vieux parchemin mutilé qui contenait d'anciens actes des Saints jumeaux. Quel fut l’étonnement du P. Rosweide lorsqu'en lisant ces actes il s’aperçut qu'au lieu de placer la naissance des Saints jumeaux à Langres, ces actes la mettaient en Cappadoce, et qu’au lieu de les faire baptiser par saint Bénigne de Dijon, ils les faisaient convertir par saint Macaire d’Antioche !
Pour trancher la discussion qui s’éleva alors entre le P. Rosweide et le P. Bollandus au sujet de cctte dernière pièce — que le premier regardait comme authentique, tandis que le second tenait pour l’œuvre de Warnachaire — il fut arrêté par les deux collaborateurs qu’on insérerait simplement les deux versions, sans se permettre aucune réflexion qui pût faire préjuger l'issue du débat 2.
Deux cents ans se sont écoulés depuis ce jour. Aucune pièce inédite n’a été trouvée; aucun argu-
1. Voir l'Ami de la Religion, t, Lxxxvint. — 2. Bolland. Ac{a Tergem, 17 janvier.