Matth., vi
4. D’après Godescard, il s'agit ici d'un monastère de vierges, et il remarque que, selon la plupart des modernes, c'est la première fois qu’il en est parlé dans l’histoire ecclésiastique
pensées de regret sur ce qu’il avait quitté le monde, soit parce qu'il perdait par là sa propre satisfaction, soit parce qu’il abandonnaïit sa sœur. Puis il excita dans son esprit d'extrêmes inquiétudes et en son corps des mouvements d'impureté qui ne pouvaient être éteints que par la rosée céleste de la grâce ; et afin qu'il se vit assailli en même temps au dedans et au dehors, le démon le tourmenta la nuit par des cris confus de voix épouvantables. Néanmoins, le soldat de Jésus-Christ, armé de sa grâce, demeurait invincible et ferme comme un rocher parmi tous ces assauts ; et plus l’ennemi s’efforçait de l’abattre, plus il s'élevait vers Celui de qui il attendait tout son secours. De sorte que l’ennemi, vaincu de ce côté-là, s’avisa d’une nouvelle ruse : ce fut de lui proposer les voluptés de la vie et les douceurs trompeuses de la sensualité, avec tous les attraits capables d’attirer nos sens, mais la foi vive faisait triompher Antoine de toutes ces attaques par les remèdes qui sont propres à dompter les appétits déréglés : je veux dire les jeûnes, les veilles et les autres industries de la mortification et de la pénitence.
Ce ne fut pas tout; car le démon, empruntant la figure d’une femme cffrontée, sollicitait ouvertement ce saint ermite à des actions criminelles ; mais le souvenir de ces flammes dévorantes qui ne finiront jamais dans les enfers éteignait, par une divine ardeur, les flammes de la concupiscence en son corps et en son âme. Enfin, le démon, désespérant de vaincre jamais par toutes ses ruses, un homme si bien aguerri en cette sorte de milice, résolut de lui avouer sa faiblesse ; pour le faire, il prit la forme d’un petit nègre ou Maure extrêmement laid et horrible à voir, et se jetant aux pieds du serviteur de Dieu, il lui dit: « J’en ai beaucoup trompé et j’ai renversé plusieurs grands personnages ; mais je confesse que tu m'as vaincu ». Saint Antoine lui demanda qui il était : « Je suis », répondit-il, « l'esprit d’incontinence, qui a perdu tant de personnes ». Le Saint, bien loin de s'enorgueillir, remercia la souveraine bonté qui l’assistait par de si sensibles faveurs ; puis redoublant son courage contre l’ennemi, il lui reprocha sa faiblesse, et lui dit que c'était avec raison qu’il prenait la figure d’un naïn, puisqu’avec toutes ses forces il ne pouvait venir à bout d’un pauvre homme; et chantant enfin ce verset du Psalmiste : « Le Seigneur est mon aide, et je me moquerai de mes ennemis », il fit disparaître ce monstre.
Voilà quelle fut la première victoire d'Antoine contre le démon ; ou plutôt, pour user des termes de saint Athanase, la victoire du Sauveur dans Antoine. Mais sachant qu’il n’y a point de victoire parfaite, ni de repos assuré en ce monde, il se tint plus que jamais sur ses gardes. C’est pourquoi, redoublant de ferveur, il s’appliqua tout de nouveau aux saintes pratiques de la mortification, de crainte que l’esprit, abattu par la pesanteur du corps, ne perdit quelque chose de ses forces. Il ne mangeait qu’un peu de pain assaisonné de sel et ne buvait que de l’eau pure, une fois le jour seulement, après le soleil couché ; encore passait-il quelquefois deux ou trois jours sans rien prendre. Son lit était la terre nue ou, tout au plus, couverte d’un peu de jonc et d’un cilice. Jamais il ne rappelait dans son esprit ce qu’il avait fait, mais ce qui lui restait à faire, et de la sorte, il se tenait toujours prêt au combat et tel qu’il voulait paraître en la présence de Dieu, avec un cœur pur et préparé pour obéir à ses commandements. 3
Les premiers combats de saint Antoine contre le démon ne s'étaient passés que dans l'esprit et dans l’imagination ou, au plus, dans les sens extérieurs ; mais lorsque Dieu, pour éprouver sa patience, l’eut abandonné comme un autre Job au pouvoir de l’ennemi, celui-ci fit bien paraître en la personne du soldat de Jésus-Christ la rage qu'il a contre les hommes. Car
voyant que pour le défier, ce semble, au combat, il s'était retiré dans un sépulcre où un seul de ses amis, qui savait ce lieu, lui portait chaque jour de quoi vivre, il l’attaqua à force ouverte et le tourmenta avec tant de cruauté et par des peines si sensibles, qu'il le laissa évanoui et sans aucune apparence de vie. Cela, néanmoins, ne fut pas capable d’abattre le courage de cet homme invincible; car étant revenu à lui et se voyant dans le village prochain où son ami l'avait transporté pour l'y faire traiter de ses plaies, il le supplia de le reporter en la caverne où il l’avait pris ; et là, quoiqu'il fût si blessé qu’il ne se pouvait remuer, il défait sans cesse son ennemi par ces paroles : « Me voici, je suis Antoine ; je ne fuis pas, je ne me cache point, je te défie et ta violence ne me séparera jamais de Jésus- Christ ». Puis il chantait ce verset de David: « Quand je serai entouré des escadrons de mes ennemis, mon cœur ne craindra point ! ». Le démon, effrayé et confus, appela ses compagnons à son secours. Ils firent un si grand bruit qu'on eût dit que tout l'édifice allait tomber, et à l’heure même Antoine vit paraître des figures horribles de lions, de taureaux, de loups, d’espics, de serpents, de scorpions, d'ours, de tigres et d’autres bêtes-sauvages, lesquelles, chacune à l’envi, s’efforçaient de l’épouvanter et de lui nuire ; effectivement, il en reçut plusieurs plaies sur son corps. Mais le soldat de Jésus-Christ, levant les yeux et le cœur vers Dieu, tenait toujours ferme, jusqu’à se moquer de la faiblesse de ces esprits revêtus de corps fantastiques, qui venaient plusieurs ensemble pour attaquer un seul homme que le moindre de leur bande était capable d’exterminer, si Dieu le Iui avait permis. Puis, regardant au ciel, il vit descendre une clarté qui, dissipant l’obscurité de sa grotte, fit évanouir tous ces monstres plus effroyables que les ténèbres. Le serviteur de Dieu, reconnaissant par cette lumière la présence de son Seigneur, lui dit du profond de son cœur ces paroles amoureuses : «Où étiezvous, bon Jésus, où étiez-vous ? Pourquoi n'êtes-vous pas venu dès le commencement pour me guérir de mes blessures ? » À quoi une voix lui répondit: « Antoine, j'étais ici et j'attendais la fin de ton combat; mais, voyant maintenant que Lu as combattu courageusement et que tu n’as point cédé, je t’aiderai toujours et ferai voler ta réputation par tout le monde ». Alors saint Antoine sentit ses forces renouvelées, soh courage augmenté et sa résolution plus ferme que jamais pour aimer son Dieu.
Il était, pour lors, âgé de trente-cinq ans, et, suivant l'inspiration divine qui l’appelait à une vie plus parfaite? il prit congé de ce bon religieux qui