Ps. xx1x
2. Jusque-Ilà il s'était contenté de mener la vie des ascèles, dans le:voisinage de Coma, sa patrie. Désormais son éloignement des licux habités et la vie qu'il va embrasser dans les déserts le rendront le père et l'instituteur de la vie monastique et cénobitique.
Les ascètes étaient ainsi appelés d'un mot grec que les latins traduisent par exercere, parce qu'ils s'appliquaient d'une manière spéciale aux exercices de :la, prière et de la mortification. Ils renonçaient aux. affaires du monde pour vivre dans la retraite, soit aux environs des villes, soit dans les villes mêmes. Leur origine, selon saint Athanase, remontait au-delà du temps de saint Antoine. On peut dire même: qu'il y avait des ascètes parmi les anciens Juifs. Tels furent les Nazaréens perpétuels, comme Samson, les fils des prophètes (Saint Jérôme, ep. xu1 ad Paulin.; saint Grég. Naz., carm. 2, ad Virgin., p. 58), etles Thérapeutes dont parle Philon, quoique ces derniers paraissent avoir été des chrétiens, au moins en partie, comme nous l'assurent Eusèbe (/ist., 1. 11, c. 17) et saint Jérôme (Catal. vir. illustr.). Nous trouvons des modèles de la vie ascétique dans celle de saint Jean-Baptiste, dans celle des premiers chrétiens à Jérusalem, et des disciples de saint Marc à Alexandrie.
Ilest souvent parlé des ascèles dans Origène et dans les autres auteurs ecclésiastiques. Lés plus célèbres dont ils fassent mention sont : saint Sérapion, élu évêque d'Antioche sous Commode (S. Hier., Catal.); Piérius, prêtre d'Alexandrie (ibid.); saint Lucien, martyr (S. Athan., vel alius Synops. Saer. Scriptor in fine, p. 204, 7, 2); saint Pierre, martyr en Palestine (Eus., de Mart. Palest., e. 20); saint Pamphile et saint Séleucius, martyrs (ibid., c. 11); saint Justin, martyr (S. Epiph., hær. 46); saint Cyrille de Jérusalem (Synax. Græc. Mss. Colleg. Jesuit. Paris ;) et Bollandus, (t.1r, AMaré. append. 748); saint Basile et saint Grégoire de Nazianzë, avant qu'ils eussent embrassé l'état proprement monastique; saint Chry-
lui apportait son pain de chaque jour, et se retira sut le haut d’une montagne, au-delà du Nil, dans un vieux château habité seulement par des serpents. Ces reptiles cédèrent la place à l’homme de Dieu ; mais les démons le poursuivirent.et le persécutèrent toujours. En chemin, ils lui firent paraître un bassin d’argent, comme si quelqu'un l’eût laissé tomber par accident. Maïs le Saint, s’apercevant de la ruse de l’ennemi, fit le signe de la croix, et d’un cœur plein de foi, il lui dit ces paroles: « Que ton argent, malheureux, périsse avec toi ; tu n'empêcheras pas pour cela mon voyage ». Il rencontra, plus avant, quantité de vrai or, car il assurait depuis, en le racontant à ses disciples, que ce n’était pas un or fantastique ; mais bien loin de s’arrêter à le contempler, il hâta davantage sa marche vers.le lieu que nous avons dif, et en bouchant l'entrée avec des pierres, il s’y enferma comme dans un temple qu’il consacra par une prière continuelle, n’ayant pour toute provision que du pain et un peu d’eau pour six mois; l’un de ses amis lui en apportait deux fois l’année et les lui descendait par-dessus le toit, sans lui parler ni le voir.
Il passa ainsi vingt ans en des combats continuels contre les esprits de ténèbres, qui ne lui donnèrent point de repos ni jour ni nuit ; les pèlerins qui venaient en ce lieu pour visiter le saint homme et recevoir quelque instruction de sa bouche ou bien obtenir la guérison de leurs maladies et le remède à leurs maux, en sont des témoins irréprochables, parce qu’ils entendaient du dehors les injures et les reproches que ces esprits d’enfer faisaient au serviteur de Dieu de ce qu’il les venait chasser de leurs anciennes retraites, pour y loger de nouveaux hôtes. Enfin, saint Antoine, pressé par la foule-des personnes qui venaient à lui, soit afin de l’imiter en la pratique des
sostome, saint Amphiloque, saint Athanase, saint Martin, saint Jean d'Egypte, saint Sulpice Sévère, saint Paulin, Héliodore, Népotien, Pinien (Pallad. Laus., c. 84, 121, 122, etc.). On appelait quelquefois lés ascètes abstinents (Rufin, Hisé., 1. 11, c. 16); solitaires (S. Epiph., or. 2; S. Cyr. Hier., cat. 4, 12 et 16); dévots (S. Jac. Nisib., or. de devotis); Nazuréens (S. Grég. Naz., or. 20, 32, etc.); enfin corfesseurs, parce que leur vie était une confession perpétuelle de la foi, dont ils pratiquaient les œuvres avec un zèle vraiment héroïque. (Du Cange, Glossar. v. Confess.) C'est de 1à qu'est venu le nom de confesseur à saint Martin, le premier qui l'ait porté dans les calendriers, et ensuite aux autres saints qui n'étaient pas martyrs. (Voir Antonelli, c. 4,p. 134.)
Parmi ces ascètes, il y en avait qui étaient solitaires ét qui menaient une vie purement contemplative; d’autres s'appliquaient aux travaux du ministère ecclésiastique et à l'instruction du peuple. (Voir S. Grégoire de Nazianze, or. 23, p.411; or. 12, p. 191; or. 20, p. 358; S. Basile, ep.9, al. 41, ad Maximum, etc.) Saint Sérapion, saint Justin, Aristide, Quadrat, Athénagore, Pantène, Clément, Origène, Héraclas, etc : furent du nombre de ces derniers.
Il est clair, ‘par saint Ambroise (Ep. 58:ad «Sabinum epise., n. 8, t. 11), que lés ascètes avaient des habits différents de ceux des personnes du monde, et ces habits étaient pauvres et ordinairement de couleur noire ou brune. (Sines., ep. 146, p. 282, etc.) Les uns se consacraient à Dieu par des vœux, et les autres sans vœux. Saint Jacques de Nisibe (Or. 6 de desotis, p. 203) distingue formellement ces deux sortes d’ascètes. Tous ceux qui avaient embrassé la vie ascétique vivaient dans une grande pauvreté et faisaient profession d'une continence perpétuelle. (Origène, 1. 1, contra Cels., n. 6, et 1. vir, n. 48; $. Cyril. Hierosol. catech.'4 et 12; S. Basil., ep. 118; S. Greg. Naz., or. 12, p.191; carm. 18, p. 218; 8. Chrys., de Virginit., etc.) Ils ne mangeaient point de viande, et pratiquaient des jeûnes rigoureux. (Orig., L. contra Cels., p. 264, et hom. 19, in Jerem. n. 7.) Leurs veilles étaient longues, et leurs autres mortifications fort-austères. (Clem. Alex., Pœdag. et Strom., 1. 1x, p. 538; Eus., Hist., 1. v, etc., 3, etc.) Ænfin la lecture, ‘la prière et le travail faisaient toute leur occupation. (S. Basil., ep. 2 ad Greg. Naxz.) Le nombre des ascètes était très-considérable à Nazianze (S. Greg. Naz., or. 12); à Césarée, en Cappadoce ({d., or. 20, et S. Basil,, ep. 223, aliàs 29); en Arménie (S. Greg. Naz., Carm. 48, ad Hellenium Armenum, et S. Jacques Nisib., or. 6 de devolis, p. 202), et surtout en Egypte.
Les ascètes avaient un rang distingué dans l'Eglise, et étaient placés entre le clergé et le peuple. (Voir saint Denis, de Æccl. Hiérosol., 1. ‘nr, c. 6, p. 386; les Constitutions apostoliques, 1. vin, c. 18; saint Cyrille de Jérusalem, cat. 4, n. 24; cat. 12, n. 33; cat. 6, n. 23; saint Grégoire de Nazianze, or. 12, etc.) Saint Basile (£p. canon. ad Amphiloch.) parle aussi de l'Ordre des Vierges. L'Eglise, dans une des oraisons du vendredi saintqui est de la plus haute antiquité, puisqu'on la trouve dans les sacramentaires de Gélase et de saint Grégoire, prie pro ostiaris, confessoribus, virginibus, viduis, etc. Ménard croit, gonformément au sens du Concile IV de Carthage, que les confesseurs dont il s'agit sont les chantres ; mais on peut-aussi bien les entendre des ascètes avec Antonelli. (Voir, sur les ascètes, saint Jacques do Nisibe, Or. 6 de devotis, et la dissertation de ascetis qu'Antonelli a insérée dans son édition des œuvres da ce Père, depuis la p. 107 jusqu’à la p. 202. Cette édition de saint Jacques de Nisibe parut à Rome en 1766,
vertus, soit pour être soulagées en leurs infirmités et délivrées des esprits immondes, sortit comme par force de ce saint lieu qui lui était un paradis. Chacun fut ravi de le voir avec un visage aussi gai et un teint aussi vermeil que si, durant les vingt années d’une solitude si affreuse et si obscure, il eût toujours vécu dans l’abondance et qu'il y eût joui de tous les plaisirs de la vie. Aussi, est-ce là une opération singulière de Dieu qui nourrit ses serviteurs de sa seule parole et qui, par l’onction de son esprit céleste, fait que la substance de l’homme, non-seulement ne diminue point, mais devient plus forte et plus vigoureuse.
La sainteté de vie du bienheureux Antoine donna tant d’admiration que, du lieu où il était, sa réputation se répandit par toute la terre, traversant l'Afrique, l'Italie, l'Espagne et la France, jusqu'aux provinces les plus éloignées; de sorte qu’un grand nombre de personnes touchées de l’esprit de Dieu accoururent au désert pour suivre ses traces et vivre sous sa conduite. C’est pourquoi on fonda plusieurs monastères, et les déserts furent tellement remplis qu’ils semblaient être des villes peuplées d'habitants célestes !.
Lorsqu’Antoine instruisait ses disciples, il leur disait « que l’une des chosesles plus importantes pour la vie spirituelle, était de croire que l’oncommençait tous Jes jours ; que le paradis se peut trouver en tout lieu, quand le cœur est attaché à Dieu ; que les esprits de ténèbres redoutent les oraisons, les veilles et les pénitences des serviteurs de Dieu, surtout la pauvreté volontaire, l’humilité, le mépris du monde, la charité et la mortification des passions ; que ce sont les vertus qui écrasent et brisent la tête du serpent ». 11 leur enseignait « que les vraies armes pour le combattre étaient une foi vive, accompagnée d’une grande pureté de vie ; qu’ici-bas, celui qui achète paie le juste prix de la marchandise au vendeur, mais que le royaume des cieux est à bon marché, et se donne pour beaucoup moins qu’il ne vaut; car tous les travaux et toutes les douleurs de cette vie (quand elle durerait quatre-vingts ou cent ans) ne sont que pour un temps, et le bonheur qui en est la récompense est sans fin. Chacun, quoiqu'il ait tout laissé pour servir Dieu, doit penser que cela n’est rien, quand même ce seraient tous les royaumes de la terre ; parce que toute la terre n’est qu’un point, et que, tôt ou tard, l’homme sera contraint de quitter ce qu’il laisse. Comme celui qui sert le roi ne refuse pas de faire ce qui lui est commandé, sous prétexte qu'il a beaucoup servi ; de même, le vrai serviteur de Dieu ne doit pas regarder ce qu'il a fait, mais ce qui lui reste à faire pour son Seigneur. Celui qui a bien fini emporte la couronne, non pas celui qui a commencé. Pour bannir la paresse, le meilleur est d’avoir toujours devant les yeux l’incertitude de cette vie présente, et, la nuit, de ne pas compter sur le jour, ni le jour, sur la nuit. La vertu n’est pas si difficile qu’il semble. Les princes des ténèbres sont animés d’une haine mortelle contre tous les chrétiens, et principalement contre les religieux et les vierges ; ils usent de plusieurs adresses,
mais tous leurs artifices se défont par la défiance que le bon religieux a de lui-même, et par la confiance qu’il a en Jésus-Christ, qui désarma ces esprits rebelles sur la croix, et leur ôta les forces et les moyens de nous puire, sinous ne nous exposons nous-mêmes, par notre faute, à leur cruauté».
1. Le premier monastère qu'il fonda fut celui de Phaium. 11 ne fut d'abord composé que de quelques cellules, éparses çà et là; il n'était pas éloigné de la haute Egypte et de l'Egypte du milieu. Quelquefois il est désigné sous le nom de monastère d'Aphrodite dans l'Heptamone, ou l'Egypte du milieu. La ville d'Aphrodite dont il s’agit ici était la plus basse et la plus ancienne de ce nom. Saint Athanase semble placer le même monastère dans la Thébaïde ou haute Egypte, sans doute parce qu'il était voisin des frontières de cette contrée. D'ailleurs, quand on ne divisait l'Egypte qu'en haute et basse, comme plusieurs l'ont fait, les frontières de la première avaient beaucoup plus d'étendue.
PME.
Il leur disait à ce propos : « Une fois j’entendis heurter à la porte de ma cellule ; étant sorti pour savoir qui c'était, j’aperçus un homme d’une grandeur si prodigieuse que sa tête touchait au ciel ; je lui demandai qui il était; ce spectre me répondit qu’il était Satan. « Je viens », ajouta-t-il, « savoir de vous pourquoi, non-seulement les religieux, mais aussi tous les chrétiens, me maudissent ; car, quelque disgrâce qu’il leur arrive, ils me chargent de malédiction ». Je lui répartis qu'ils le faisaient avec raison, parce qu’ils étaient tentés et sollicités au péché par ses artifices ; à quoi l’esprit répliqua « qu’il n'avait point de part aux crimes des hommes ; qu'eux seuls se faisaient la guerre et se causaient leur malheur, cherchant les occasions de mal faire ; parce que, depuis que Dieu s’était fait homme, il avait perdu son empire sur les provinces, sur les villes et sur les villages, et que les déserts et les vastes solitudes, qui seuls lui étaient demeurés, commençaient à être peuplés de maisons religieuses et remplies de saints personnages qui les en bannissaient par la force de la croix. Je fus ravi de voir que le père du mensonge était forcé de dire ces vérités, si fort à sa confusion. Mais à peine eus-je prononcé le nom de Jésus, pour en bénir Dieu, que le fantôme disparut ».
Il avertissait encore ses religieux « de ne point se laisser toucher du vain désir de savoir les choses à venir, parce que plusieurs en avaient été séduits : d’attacher plus de prix à bien vivre qu'à faire des miracles ; et, s’ils en faisaient, de ne point se glorifier ni s’estimer davantage, et de ne pas mépriser ceux qui n’en faisaient pas, parce que le miracle est un don de Dieu, qui vient de sa pure miséricorde et non pas de notre misère, et que celui par qui Dieu le fait n’est pas assuré de lui être agréable ». Il ajoutait « que les meilleures armes, pour vaincre l’ennemi, étaient l’allégresse et la joie spirituelle de l’âme, qui a toujours la présence de Dieu dans la pensée, parce que cette lumière dissipe les ténèbres, et fait que les tentations de Satan s’en vont en fumée ; que nous devons toujours avoir présents les exemples des Saints, pour nous exciter à la vertu; que, pour se garder de tomber, il sert beaucoup de découvrir ses fautes aux frères, et de prévenir une seconde chute par une honte et une confusion manifestes ». Comme il se trouvait souvent en conférence avec ses religieux, il leur donnait diverses leçons pour la pratique des vertus. Une fois, entre autres, il voulut avoir leur opinion sur les vertus, et leur demanda laquelle de toutes leur semblait la plus nécessaire à la vie religieuse ; les uns donnaient le premier rang à la pénitence par laquelle les appétits sensuels sont mortifiés ; les autres, au silence et à la solitude qui retranchent les occasions du péché ; les autres à la miséricorde à laquelle Notre-Seigneur promet la récompense éternelle au jour du jugement ; et les autres, à d’autres vertus. Mais Antoine, comme le plus expérimenté en cette sainte pratique, donna le premier rang à la discrétion, comme au guide et à la maîtresse de toutes les autres, sans laquelle la vie spirituelle est aveugle, confuse et en désordre. C’est ainsi que, par ces conseils et d’autres semblables, Antoine formait ses religieux à la perfection de la vie monastique, et que, par la ferveur de ses paroles, il les portait au mépris de toutes les choses visibles et à l’amour de Dieu ; aussi disait-il de luimême qu’il ne craignait plus Dieu, mais qu’il l’aimait, parce que le parfait amour chasse la crainte.
Mais ce n’est pas encore ici le plus haut point de la vertu de ce grand homme : quoiqu'il vécût sur la terre comme un ange du ciel, et qu'il fût père de tant de saints enfants, il ne croyait pas cependant avoir rien fait s’il ne mourait pour Jésus-Christ, et s’il ne répandait son sang pour son service.
L'empereur Maximin avait rallumé le feu de la persécution, lan 344. Plusieurs chrétiens étaient pris, tourmentés et conduits à Alexandrie pour être exécutés; Antoine, brûlant du désir du martyre, y alla, afin de mourir avec eux, s’il plaisait à Dieu de lui faire cette faveur. Il les accompagnait quand on les présentait aux tribunaux des juges, il les encourageait dans les tourments et les suivait jusqu’au lieu du supplice. Il persévéra si constamment dans ce pieux office, que le juge, quoiqu'il n’entreprît pas de le faire prisonnier, commanda que tous les religieux sortissent de la ville. La plupart se cachèrent ; lui au contraire, s'étant revêtu le lendemain, d’une belle robe blanche et bien propre pour attirer davantage l'attention, se mit au plus haut de la place publique, mourant de regret en son âme de ne pouvoir pas mourir une fois selon le corps pour Jésus-Christ. Mais la Providence divine, qui voulait se servir de lui pour convertir les déserts en un paradis, ne permit pas que l’on mît à mort celui qui devait donner la vie à tant d’autres.
Sitôt que cet orage fut passé, Antoine retourna en son monastère ; et comme s’il fût nouvellement entré au service de Dieu, il commença à jeûner, à prier et à veiller plus que jamais, s’efforçant d’être toute sa vie martyr dans la solitude, puisqu'il n’avait pu parvenir à cette gloire sur la place publique de la ville d'Alexandrie. Il s’enferma dans sa cellule, sans communiquer avec personne que par nécessité, et là, il opérait des actions miraculeuses de vertu, surtout d'humilité, laquelle il fondait principalement sur la connaissance de lui-même ; il ne pensait qu’à s’abaisser, à mesure que Dieu le rendait plus glorieux, et il donnait toujours au ciel l’honneur de ses actions, ne se réservant pour lui que le mépris et la confusion. Il n’est pas possible d’exposer ici le nombre et la qualité des miracles et des grâces conférées aux fidèles par l’entremise de ce saint personnage. Il avait une autorité absolue sur toutes sortes de maladies, mais Dieu lui avait donné particulièrement un si grand pouvoir sur les esprits malins, que son seul nom suffisait pour les tourmenter et en délivrer les possédés. C’est pourquoi, se défiant de lui-même, et craignant que les merveilles que Dieu opérait par son moyen ne lui acquissent trop de réputation, il résolut de s'éloigner de ces lieux où il était connu ; et, s'étant muni de pain, il s’en alla en la haute Thébaïde où il n’y avait que des hommes sauvages, dont il espérait n’être pas connu !.
Comme il était sur le bord du Nil et attendait quelque bateau sur lequel il pût remonter le fleuve vers le sud, il entendit une voix qui lui dit: « Antoine, où vas-tu et que fais-tu ? » Il répondit : « Je m'en vais dans la Thébaïde parce que le monde trouble ici mon repos et demande des choses qui sont au-dessus de mes forces ». La même voix lui dit de laisser ce chemin et d'entrer environ trois journées avant dans le désert. Il marcha trois jours
1. I1 quitta donc la contrée:où étaient ses premiers monastères, que saint Athanase appelle les monastères du dehors. Ils étaient aux environs de Memphis, d'Arsinoë, de Babylone et d'Aphrodite. Le nombre des solitaires de ce premier désert de saint Antoine s'accrut prodigieusement; et Rufin, parlant de saint Sérapion d'Arsinoé, peu:après la mort de saint Antoine, dit qu'il était supérieur de d x mille moines; il ajoute qu'on ne pouvait presque compter ceux qui. habitaient les solitudes de Memphis et de Babylone. De ces solitaires, les uns vivaient ensemble et formaient des corps de communautés; les autres menaient la vie anachorétique dans.des cavernes isolées. Saint Athanase, qui Îles visita souvent, n'en parle qu'avec des transports d'admiration. « Il y æ&», dit-il, « des monastères qui sont comme autant de temples remplis de personnes dont la vie se passe à chanter des psaumes, à lire, à prier, à jeûner à veiller, qui mettent toutes leurs espérances dans les biens à venir, qui sont unies par les liens d'une charité admirable et qui travaillent moins pour leur propre entretien que pour celui des pauvres. C'est comme une vaste région absolument séparée du monde et dont les heureux habitants n'ont d'autre soin que celui de s'exercer dans la justice et la piété ». Tous ces solitaires étaient conduits par le grand saint Antoine, qui ne cessait d'animer leur: ferveur par s& vigilance, par ses exhortations et. par ses exemples; et quoiqu'il efit établi des supérieurs subalternes, il ne laissa pas de conserver toujours sur eux une surintendance générale, raême lorsqu'il eut changé de demeure,
re
et trois nuits, du côté de l'Orient, vers la mer Rouge, au lieu de descendre vers le sud, et arriva au lieu où le ciel avait fixé sa demeure pour le reste de ses jours. C'était le mont Colzim, qu’on a depuis nommé le mont Saint- Antoine, à une journée de la mer Rouge. Au bas est un ruisseau bordé de palmiers. Cette montagne était si haute et si escarpée qu'on ne pouvait la regarder sans frayeur. On la découvrait du Nil, quoiqu'elle en fût distante de douze lieues !. Saint Antoine s'établit au pied de cette montagne, dans une cellule si étroite, qu’elle ne contenait en carré qu’autant d’espace qu’un homme en peut occuper en s'étendant. Il y avait deux autres cellules toutes semblables, taillées dans le roc, sur le sommet de la montagne, où l'on montait difficilement par un petit sentier en forme de colimaçon. Le Saint s’y retirait souvent pour se dérober à la foule. Car ses religieux l’eurent bientôt découvert et ils lui envoyèrent des vivres, quoiqu’avec beaucoup de diffcultés. Le saint Père, pour délivrer ses enfants de cette peine, les pria de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé dont il sema un petit terrain; ce qui lui rendit suffisamment pour son entretien, ayant une joie extrême de n'être plus à charge à personne. Et parce que plusieurs personnes commencèrent à le venir chercher dans cette solitude, il fit un petit jardin, dans lequel il sema des herbes pour leur en donner à manger. On raconte que des bêtes ayant ravagé ce jardin que le Saint avait eu tant de peine à cultiver, il en prit une et lui dit : « Pourquoi me faites-vous du dommage ? Je ne vous en fais point; allez-vous-en d'ici et souvenez-vous que je vous défends d’y revenir ». Et elles obéirent comme si ç'eût été ün commandement de Dieu.
Outre la culture de son jardin, il faisait des nattes. Un jour qu’il s’affligeait de ne pouvoir, à cause de ce travail, être toujours en contemplation, un ange lui apparut. Cet esprit céleste se mit à faire une natte avec des feuilles de palmier, et il quittait de temps en temps son ouvrage pour s’entretenir avec Dieu dans l’oraison. Après avoir ainsi plusieurs fois entremêlé le travail et la prière, il dit au Saint : « Faites la même chose et vous serez sauvé ». Depuis, Antoine n’omit jamais cette pratique ; il lui fut ainsi facile de conserver son cœur uni à Dieu pendant que ses mains travaillaient,
Une autre fois, le démon, pour l’épouvanter, assembla de nuit des troupes de bêtes farouches, et lorsqu’il était en oraison, il les rangea devant lui, comme si elles l’eussent voulu dévorer. Mais le Saint, qui n’ignorait pas les ruses de son ennemi, leur dit : « Si Dieu vous a donné quelque puissance sur moi, me voici, mangez-moi ; mais si vous êtes venues par le mouvement du démon, sortez d'ici, car je suis serviteur de Jésus-Christ ». À ces mots, elles s’évanouirent sans qu’on les ait vues depuis. Une autre fois, à l'heure de None, avant le repas, Antoine se mit en oraison ; étant ravi en esprit, il lui sembla qu’il était enlevé au ciel par les anges, et que les démons se mettaient au devant pour l'empêcher de monter ; les bons anges demandè-
1. Saint Antoine passa les dernières années de sa vie et mourut sur sa montagre. Il est dit dans la vie de saint Hilarion qu'un diacre d'Aphrodite, nommé Baisan, louait des chameaux à tous ceux qui avaient envie de visiter notre Saint, et qu'il y avait trois journées.de chemin à faire pour. gagner, sa montagne; encore fallait-il que ces animaux allassent fort vite. Le monastère de Saint-Antoine, fondé sur cette montagne, a toujours été céièbre depuis par un grand nombre-de pèlerinages. (Voir les Commentaires de Kocher.sur les fastes des Abyssins, dans le Journal de Berne;an 1751, t. 1er; p. 160 et 169.) On voit encore; un peu au-dessus de l’ancienne ville d'Aphrodite, sur le bord du Nil, un monastère dont saint Antoine est patron; on l'appelle dans le pays Æ7 Mar Antinious el Bahr, c'est-à-dire le monastère de Saint-Antoine sur le fleuve (Voir Pocock, p. 70, avec la carte qu'il a mise à la tête de cette partie de ses voyages, 1bidi
p. 128; Granger, Relation du voyage, etc., p. 107; MNouveaux Mémoires des Missions, t. v, p. 1363 Maillet, Description de l'Egypte, p. 320, ctc.)
rent aux mauvais pourquoi ils s’opposaient à son exaltation puisqu'il était innocent et qu’il n’avait point commis de crime qui le rendît indigne de ce bonheur. Eux commencèrent à l’accuser de tout le mal qu'il avait fait depuis le jour de sa naissance; et comme les anges répliquaient que ces péchés avaient été effacés et pardonnés par la pénitence, et invitaient les démons à alléguer ce qu’ils avaient à dire contre lui depuis qu’il s’était fait religieux et consacré au service de Dieu, quelque mensonge qu'ils inventassent, ils ne purent rien dire pour lui empêcher le passage. Quant le Saint fut revenu à lui, il ne mangea pas, mais passa toute la nuit à déplorer la misère et la nonchalance des hommes qui, ayant de si forts ennemis à combattre, vivent sans souci, comme s’ils n’avaient personne à combattre.
Il eut une autre vision, qui a du rapport avec celle-ci. Il entendit, la nuit, une voix qui l’appela et lui dit : « Antoine, lève-toi, viens dehors et tu verras ». Il sortit et il vit un fantôme, comme un géant terrible, qui, touchant de la tête aux nues, étendait les mains pour arrêter des personnes qui volaient au ciel ; quelques-unes étaient repoussées vers la terre et d’autres gagnaient le ciel malgré lui. Après cela, il entendit une voix qui lui dit : « Considère bien ce que tu vois »; et Dieu, éclairant alors son esprit, lui fit connaître que ceux qui volaient au ciel étaient les âmes des hommes ; que le démon s’efforçait de leur en empêcher le passage et qu’il abattait à terre celles qui s'étaient attachées au péché, mais qu’il n’avait nulle force contre les âmes saintes et innocentes. Une autre fois, il vit toute la terre couverte de lacets et de piéges que les démons y avaient tendus ; comme il se demandait en lui-même qui pourrait les éviter, il entendit une voix qui disait : « Antoine, ce sera la seule humilité ! ». De plus, priant un jour en sa cellule, il ouït une autre voix qui lui dit: « Antoine, tu n’es pas encore parvenu à la mesure d’un corroyeur d'Alexandrie ». Ces paroles l’ayant étonné, il se leva de grand matin, et prenant son bâton à la main, il vint à la ville chercher ce personnage ; il apprit de lui qu’il avait chaque jour, au soir et au matin, cette humble pensée : Tous les habitants de cette ville font leur devoir et gagnent le paradis, et moi seul, pour mes péchés, je ne puis attendre que l’enfer. Toutes ces visions aussi bien que les tentations, servaient de motif à Antoine pour s’avancer davantage dans le mépris du monde et en l’amour de son Sauveur attaché à la croix.
Il avait le cœur si tendre et si plein de compassion, qu’il défendait la cause des pauvres opprimés qui ne pouvaient avoir justice, comme si luimême eût reçu l’injure qu’on leur avait faite. Pour ce qui est'de la pureté, il eût passé pour un ange plutôt que pour un homme.
Son naturel était paisible, débonnaire et extrêmement doux. Il était si ravi dans l’oraison, qu'il passait des nuits entières à genoux à veiller, à prier et à méditer sur la passion et la mort du Sauveur. Lorsque le soleil était à son couchant, il se mettait en prières ; et le lendemain matin, quand ses rayons lui donnaient dans les yeux, il se plaignaït de ce qu’il lui ôtait la douceur et le repos de son cœur, quoiqu'il eût passé toute la nuit à genoux en oraison : « O soleil ! » disait-il, « pourquoi m’ôtes-tu, par ta lumière, la clarté de la véritable et éternelle lumière ? » Cassien, qui rapporte ce trait, ajoute que parlant de l’oraison, il disait que celle d’un religieux n’était pas parfaite lorsqu’en priant il s’apercevait lui-même qu’il priait : ce qui fait voir combien son oraison était sublime. Il était si rigoureux dans ses pénitences, qu'il ne semblait pas être composé de chair et d’os, et si invincible dans les combats, que c'était lui qui donnait de la terreur aux malins esprits, bien