SAINT SULPICE, LE PIEUX
ARCHEVÊQUE DE BOURGES vie siècle,
Deux grands Saints du nom de Sulpice ont gouverné l’église primatiale de Bourges à peu d’années l’un de l’autre. Le premier, surnommé Sévère (que quelques-uns confondent mal à propos avec le saint prêtre Sévère Sulpice, auteur de la vie de saint Martin), mourut sous le roi Gontran, environ l’an 594, et sa mémoire est marquée dans le Martyrologe le 29 janvier; et l’autre, qui est notre Saint, surnommé le Pieux ou le Débonnaire, à la différence de Sévère, un de ses prédécesseurs, succéda en l’archevêché à saint Austrégisile,
1. Note fournie par M. l'abbé Ricard, directeur de la Semaine religieuse de Marseille. Août 1871.
dit vulgairement saint Outrille, frère de saint Aré, évêque de Nevers. Il naquit à Vatan, bourg du Berri, quelques années avant la fin du vi° siècle, de parents nobles, qui l’envoyèrent de bonne heure à la cour du roi Thierry Il, afin qu'il fût élevé avec les autres jeunes hommes de sa qualité. Mais il fit bientôt paraître que Dieu avait de plus hauts desseins sur lui, et qu’il l’appelait à une milice plus relevée que celle des hommes, laquelle ne regarde que les intérêts de la terre. Dès lors, il s’appliquait avec une ardeur presque incroyable à la lecture des saints livres. Aussi Dieu, favorisant ses intentions, lui en donnait une si parfaite connaissance, qu'il concevait en même temps un entier dégoût de toutes les délices du monde. Les églises étaient les lieux où il aimait à se retirer de préférence ; pour se mieux cacher aux hommes, il y allait à la faveur de la nuit, et même il changeaït son habit de sourtisan en celui de pénitent; pensant que devant Dieu il valait mieux être couvert d’un sac et d’un cilice, que vêtu d’or et de soie. On raconte que l’une de ces nuits, s'étant fait suivre de deux jeunes enfants, il aperçut deux malins esprits en forme d’Ethiopiens qui les emportaient hors de l’église ; mais ayant couru après, et faisant le signe de la croix contre ces fantômes, il leur fit lâcher prise à leur grande confusion ; depuis, ces ennemis firent une si rude guerre au saint jeune homme, qu'ils ne lui donnaient point de relâche, tandis que lui-même, de son côté, ne cessait point de les combattre; lorsqu'il portait encore l’habit séculier, il les chassait des corps des possédés par sa seule parole; il guérit plusieurs malades par ses prières, et, ce qui est plus excellent, il attira plusieurs personnes, par son exemple, à la pratique de la vertu, et au plus parfait désir d’aimer et de servir Dieu.
Ne pouvant se renfermer dans le cloître, le jeune Sulpice s'était du moins retiré dans une retraite domestique, où il pratiquait la mortification des ermites les plus austères ; il n’en sortait que pour nourrir des pauvres, bâtir des églises, meubler des hôpitaux, orner des monastères, délivrer des prisonniers ou enfin pour catéchiser les idolâtres qu'on trouvait encore dans les campagnes. Dès que saint Austrégisile, nommé à l’archevêché de Bourges, après la mort d’Apollinaire, eut pris possession de son Eglise, il entendit parler de la sainteté de Sulpice et du pouvoir que Dieu lui avait donné sur les démons et sur les maladies. Il en fut si émerveillé que, sans lui demander son consentement, il s’adressa au roi Thierry, afin qu’il lui permît de donner au saint jeune homme la cléricature, et de l’attacher au ministère de son église. Sous les rois mérovingiens, les Francs de race noble ne pouvaient se consacrer au service des autels sans la permission du roi; leur naissance les destinail au métier des armes. Le prince, qui connaissait la vertu de Sulpice, joiguit volontiers son autorité à celle d’Austrégisile, qui obligea notre Saint, malgré les réclamations de son humilité, à recevoir. en peu d’années, la 1onsure, les ordres mineurs, enfin le diaconat et la prêtrise.
Bientôt la ville de Bourges, éclairée de ses lumières et animée à la vertu par ses exemples, commença à connaître quel trésor elle possédait. Il fut chargé de l’école épiscopale qui, sous un habile directeur, devint trèsnombreuse.
Mais le roi Clotaire IT, qui régnait seul en France depuis l’an 613, entendant sans cesse parler des miracles et de la sainteté de Sulpice, le demanda à saint Austrégisile pour le faire aumônier de sa cour, ou plutôt abbé de la chapelle du roi*, c’est-à-dire supérieur d’une communauté de clercs ou de moines que les rois entretenaient dans leur propre palais pour y chanter
: 1. Abbas castrensis - castra, en ce temps-là, signifiait la cour. Depuis, on a divisé cette charge : on a distingué abbas palatinus, l'abbé du palais, et abbas castrensis, l'abbé des armées ou du CAMP
l'office divin, et qu’ils menaient à leur suite dans leurs expéditions et leurs voyages. Sulpice parut sur cette mer du monde continuellement agitée, ferme en sa piété, uniforme en sa vie, immobile en sa vertu, comme un rocher au milieu des vagues. Il ne retint pour sa subsistance et pour celle de sa petite communauté que le tiers des appointements qu’il recevait du roi, et donnait le reste aux pauvres. Il fit tant par ses discours et ses actions, qu'il introduisit à la cour des vertus étrangères à ce milieu : l'humilité, l’abstinence, la charité, l'oubli des injures. En ce temps, le roi tomba si dangereusement malade que chacun désespérait de sa santé. La reine était la seule qui n’eût point perdu courage : elle conjura le saint prêtre de se mettre en prières pour le salut de son époux. Il le fit et passa cinq jours sans manger, sans dormir et sans interrompre son oraison. La maladie du roi augmentant toujours, on pressa Sulpice de prendre au moins quelque nourriture ; on lui représenta qu'il se tuait inutilement, parce que le roi allait expirer. Il déclara sans hésiter que celui qu’on croyait mort serait en état de manger le septième jour, et qu’alors il mangerait avec lui : ce qui s’accomplit à l’admiration universelle.
Peu de temps après (624), saint Austrégisile étant mort, il se forma de grandes brigues pour l’archevêché de Bourges. Mais les personnes de piété qui étaient dans la ville députèrent secrètement vers la reine Sichilde, pour la prier d’exclure les ambitieux et les simoniaques et de leur donner pour pasteur le saint homme Sulpice. La reine y employa toute son influence, et le roi agréa cette requête de l'Eglise de Bourges. Et aussitôt Dieu, le souverain maître des cœurs, réunit ceux qui étaient divisés, de sorte que l’élection de Sulpice fut unanime.
Le Saint se voyant élevé à cette éminente dignité, la prit bien plutôt pour une charge que pour un honneur; c’est pourquoi, ne relâchant rien de ses pratiques ordinaires, il accrut, au contraire, ses jeûnes et ses aumônes ; et afin d'employer moins de temps au sommeil, il ne prenait son repos que sur une simple paillasse couverte d’un cilice.
Dieu bénit les travaux qu’il entreprit pour s'acquitter dignement des fonctions de sa charge ; il extirpa absolument le judaïsme de la ville de Bourges en convertissant et baptisant presque tous les Juifs qui y étaient établis. Par ses prédications ferventes, il fit encore que plusieurs d’entre les chrétiens renoncèrent aux vanités du monde, afin de se mettre sous l’étendard de la croix et d’embrasser une vie pénitente.
En 695, il se trouva au grand concile de Reims, où il occupa une des premières places entre plusieurs autres métropolitains qui y assistèrent. Dans sa province, il en tint aussi quelques-uns : il ne nous reste aucun des règlements qui y furent dressés.
Dieu augmenta le pouvoir qu'il avait déjà de faire des miracles; il a rendu la vue à des aveugles, l’ouïe à des sourds, l’usage libre des bras et des jambes à des paralytiques, celui de la parole à des muets, et même la vie à deux morts, dont l’un avait succombé aux angoisses de la faim, et l’autre avait été submergé dans la rivière d’Auron, qui tombe dans le Cher et de là dans la Loire. Je passe sous silence plusieurs autres merveilles que Dieu a opérées par les mérites notre Saint, comme d’avoir éteint trois incendies par le seul signe de la croix, et d’avoir soutenu un arbre d’une prodigieuse grosseur qui allait écraser un jeune homme par sa chute. Mais je ne saurais taire celui qui, de tous, a été le plus utile : le roi Dagobert, à la sollicitation d’un de ses courtisans, ayant mis un impôt trop lourd sur le peuple de Bourges, Sulpice fit tant par ses prières que le roi révoqua son édit, et
comme ce courtisan persistait toujours en sa malice contre l'intention du roi, Dieu le punit d’une mort soudaine.
Il existait dans la rivière d’Yèvre, auprès de Vierzon, un gouffre redoutable auquel se rattachaient les plus lugubres souvenirs. On racontait avec terreur que les païens l’avaient jadis considéré comme sacré, qu'après la chute des faux dieux le diable s’y était établi en haine des chrétiens, pour guetter les passants et les entraîner dans l’abîme. Sulpice vint en grande pompe sur les bords de la rivière, jeta un peu d’huile sainte et de chrême dans les eaux qu’il bénit, et, depuis ce moment, on put traverser ce lieu, et même y pêcher sans péril !.
« Cependant », ajoute un historien moderne, « le gouffre, ou, comme on le nomme en langage populaire, le Gour de l’Yèvre, a continué jusqu’à nos jours à être l’objet de merveilleuses traditions. On prétend que personne n’en à jamais pu trouver le fond, que les eaux y bouillonnaient à toutes les fêtes de la Vierge; que ces jours-là on entendait sonner des cloches dans la rivière même ; que les poissons, en y passant, s’arrêtaient et revenaient de manière à décrire une croix. On dit encore qu’un hardi plongeur, nommé Perlas, a vu au fond de l’eau une belle église pleine de grandes richesses, et qu’il en à rapporté une petite cloche et une image de la Vierge, toutes deux placées, à Vierzon, dans une chapelle qui fut construite exprès. Enfin c’est au même lieu qu’en 1898, pendant les travaux du canal du Berri, on a découvert, enfoui dans le sable, les squelettes d’un cavalier et d’un cheval, quelques parties d’armure, et, à la hauteur de la ceinture, de nombreuses pièces anglaises d'Edouard III. C'était probablement un cavalier de l’armée du prince Noir, qui avait péri en cet endroit ? ».
Cependant, Sulpice, après dix-sept ans d’épiscopat, se sentait pressé par la caducité de l’âge et par le désir de s’occuper de sa sanctification d’une manière plus spéciale ; il supplia le roi de lui permettre de prendre un coadjuteur : ce fut un saint ecclésiastique nommé Ulfolend *, sur quiil se déchargea d’une partie de son fardeau, afin d’avoir plus de loisir pour vaquer aux affaires de son salut. Il n’était rien de si humble que lui, ni, suivant l’étymologie de son nom, de si débonnatre et de si facile à pardonner les offenses. Un méchant étant venu pour le voler, tomba dans une fosse très-profonde, où il se trouva accablé sous des ruines ; il était tenu pour mort; mais enfin il en fut retiré et demanda pardon au Saint; cet homme admirable, non-seulement lui remit son offense, mais, de plus, lui donna de quoi subvenir à ses besoins, afin qu’il ne se laissät plus aller à ces extrémités. Un de ses clercs, étant sorti sans congé, fut arrêté toute la nuit par une force divine et ainsi contraint de se venir prosterner aux pieds de son évêque ; le saint prélat lui accorda aisément le pardon qu’il demandait.
Quoiqu'il fût primat de toute l’Aquitaine, néanmoins, il chérissait tellement la pauvreté, qu’il usa toujours à sa table de vaisselle de boïs et de terre ; ce qui ne l’empêchait pas d’ailleurs de se montrer magnifique dans la fondation des églises et des monastères.
Parmi les fondations religieuses dues à Sulpice le Pieux, il faut citer d’abord le monastère de la Nef, bâti dans un faubourg de la ville de Bourges,
1. Hoc quoque prætereundum non est quod Virisionensi in territorio gurgitem quem olim pagani lustralem habuerant, Guemque ob hoc in christianorum invidiam ita pessimus obsidebat dæmon, ut si quis eo transisset, suflocatum præcipitaret ac perderet : injecto vir Dei Chrismate, quod modica diluerat aqua, Elizei Prophetæ usus benedictione, meabilem esse reddidit atque piscabilem. (Vov. bibl., 1x, 42.)
2. Voyez l'Histoire du Berri, par M. Raynal, t. rer, p. 267, et un mémoire sur Vierzon, par M. Lemaitre, Bourges, 1836, p. 63 et 145.