LA CHATRE DE SAINT PIERRE, A ROME
par ce Prince des Apôtres lorsqu’étant instruit, non par la chair et par le sang, mais par la révélation du Père éternel, il reconnut et confessa Jésus- Christ pour son fils par nature et pour le Sauveur du monde ; et que Jésus- Christ, en récompense de sa foi, lui dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et tout pouvoir de l’enfer ne prévaudra jamais contre elle; et je te donnerai les clefs du royaume des cieux; et ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel ». Par ces paroles, il l’établit son vicaire en terre et la pierre fondamentale de son Eglise, et apprit à chaque fidèle que, pour être incorporé dans ce corps mystique, il doit être uni avec cette première pierre qui lui sert de fondement, et vivre dans la foi et la doctrine de l'Eglise romaine enseignée par les successeurs de saint Pierre. C’est le bienfait qui nous est aujourd’hui représenté sous le nom et par la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome. Nous devons donc entendre que l'Eglise catholique a sur la terre un pasteur visible qui la gouverne, comme vicaire et lieutenant de son Epoux ; Jésus-Christ, avant de monter au ciel, a laissé ici-bas ce chef visible pour la conduire extérieurement avec la lumière, l’influence et lPesprit qui lui serait communiqué par lui-même, chef invisible. Ce pasteur est unique et sans égal, parce que, comme la foi de l'Eglise est une, il faut aussi que le juge des causes de la même foi soit un, afin qu’il n’y ait en elle ni division ni diversité d’avis. De plus, comme en chaque famille bien ordonnée il y a un chef et un père de famille, comme un troupeau n’a qu’un pasteur, un navire qu’un pilote, une armée qu’un général, un royaume qu’un prince souverain, et que, s’il y en avait davantage, ce ne serait que confusion, de même, en l'Eglise (qui est appelée la famille, le troupeau, le navire et le royaume de Dieu), il est convenable qu’il n’y ait qu’un souverain pasteur, qu’un gouverneur, qu’un chef et qu’un monarque spirituel par qui elle soit gouvernée ; que le royaume spirituel de l'Eglise ne manque pas de ce qu’il y a de plus excellent dans les empires et les souverainetés temporelles qui rapportent leur conduite à un seul chef dont les sujets reçoivent la loi et ressentent la protection. Il est encore raisonnable que la hiérarchie ecclésiastique soit semblable à la hiérarchie céleste ; or, en cette dernière, bien que nous y reconnaissions divers chœurs d’Anges, il est néanmoins un ange qu’ils reconnaissent tous comme le plus excellent et que l’on estime communément être saint Michel. Et si, en chaque paroisse, il y aun curé, en chaque église cathédrale un évêque, et en chaque province un métropolitain ; et s’il y a au-dessus des archevêques des primats et des patriarches, il est plus raisonnable que, par-dessus tous ces degrés et toutes ces dignités, ily ait en l'Eglise un Pape, c’est-à-dire un Père de tous les Pères, lequel puisse communiquer aux Pères inférieurs la puissance qui lui est propre et qui leur est nécessaire pour le bien de ses ouailles, et qui, comme pasteur universel, veille sur le troupeau de Notre-Seigneur répandu dans tout l’univers.
De plus, ce souverain pasteur ne doit pas seulement prendre le soin de paître ce troupeau par des pasteurs inférieurs ; mais il doit aussi rappeler à lui les brebis égarées et perdues, afin de changer les loups en agneaux et de convertir les Gentils au Christianisme, envoyant de bons prédicateurs pour les éclairer de la lumière du saint Evangile, comme nous voyons qu’il l’a toujours fait, et que le Saint-Siége apostolique le continue encore à présent. C’est pourquoi il était à propos que ce pasteur universel, non-seulement fût un, mais aussi perpétuel, et qu’il durât par une succession légitime jusqu’à la fin des siècles : puisque l'Eglise doit être perpétuelle, et qu'il doit toujours
exister des ouaiïlles de Jésus-Christ; autrement la Providence divine serait défectueuse (s’il est permis de parler ainsi), puisqu'elle aurait fondé l'Eglise, qui doit durer à jamais, sur la vie d’un homme mortel et fragile. Aïnsi, quand Jésus-Christ dit à Pierre : Je fe donnerai les clefs du royaume des cieux, il ne les promettait pas à lui seul, mais à tous ses successeurs, comme quand Dieu dit à Adam : Tu es poussière et tu retourneras en poussière, il ne l’entendait pas seulement de la personne d'Adam ; mais il comprenait aussi en cette malédiction tous les enfants d'Adam. De même lorsqu'il promit à Abraham de lui donner la terre de Chanaan, en lui disant : Je te donnerai cette terre, il voulait dire qu’il la donnerait à ses enfants et à toute sa postérité. De même, dis-je, Jésus-Christ, promettant à saint Pierre les clefs du royaume du ciel, les assurait non-seulement à lui, mais encore à tous ses successeurs : autrement, sa promesse eût été de trop petite étendue; et, comme nous l’avons dit, le Sauveur n’eût pas suffisamment pourvu au gouvernement et aux besoins de son Eglise, ne lui donnant pas une perpétuité de chefs qui en eussent la direction jusqu’à la fin du monde. Ce qui était même plus nécessaire depuis la mort de saint Pierre que durant sa vie; car, tandis que ce saint Apôtre vivait, le nombre des fidèles était moindre; d’ailleurs, les chrétiens, en ces commencements, selon les termes de l’Apôtre, ayant les prémices de l’esprit et buvant encore à la fontaine apostolique, étaient plus parfaits et plus ardents en l’amour de Dieu. Ils avaient donc moins besoin d’un maître extérieur qui leur enseignât cette doctrine et qui veilât pour les défendre de plusieurs hérésies, que ceux qui sont venus depuis, lorsqu'une foule d'erreurs ont été suscitées contre la parole de Dieu.
Ce pasteur universel et perpétuel, c’est l’évêque de la ville de Rome, dans laquelle saint Pierre demeura vingt-cinq ans et où, par l’ordre et la disposition éternelle de Dieu, il établit sa chaire non-seulement pour lui, mais aussi pour tous ses successeurs à jamais. Comme les généraux de certaines Congrégations ne sont pas seulement généraux et supérieurs de tout l'Ordre, mais, outre cela, abbés ou prieurs particuliers de quelque couvent, de sorte que celui qui est supérieur de cette maison est aussi général de toute sa religion (le prieur de la Grande Chartreuse de Grenoble, en France, est le général de toutesles autres Chartreuses, et les abbés de Prémontré, de Grandmont et de Citeaux étaient aussi généraux de tout l'Ordre); de même, l’évêque de Rome est aussi général de toute l'Eglise.
Le fils de Dieu voulut triompher, par la main d’un pauvre pêcheur, de l'ambition de cette ville qui avait assujéti à son empire toutes les grandeurs de l’univers, suivant la prophétie d’Isaïe, et même de la sybille d'Erythrée qui, parlant des disciples de Jésus-Christ, dit ainsi : 77 choisira douze pêcheurs, entre lesquels 1 y aura un démon (ce fut Judas), ef, sans armes nt épées, il domptera la ville de Rome avec l'hameçon du pécheur. I voulut de plus honorer cette ville par-dessus toutes celles du monde et mettre la monarchie spirituelle au même lieu où la temporelle était assise auparavant, afin qu’elles s’entr'aidassent et se donnassent la main l’une à l’autre; la temporelle servant à la spirituelle, comme l’inférieure à la supérieure; et afin qu’étant entre l’Orientet l'Occident, elle pût embrasser et gouverner plus aisément toutes les provinces du monde.
Saint Pierre reçut aussiles clefs de la main de son Maître, à savoir la clef de la science et la clef de la puissance ; parce que l’une et l’autre étaient nécessaires pour le bon gouvernement de l’Eglise : la science pour l’instruction des ignorants, et la puissance pour la direction des faibles et pour le châtiment des mauvais. En l’une et en l’autre, il lui donna pleinement tout