SAINT EUTHYME, SURNOMMÉ LE GRAND
Les chrétiens ne furent pas les seuls qui cherchèrent ce saint solitaire jusque dans sa caverne, les Sarrasins même l’y allèrent trouver dans l’occasion que je vais dire. Térébon, fils d’un chef de ces barbares nommé. Aspébète, était atteint d’une paralysie de la moitié du corps, sans que la médecine non plus que la magie le pussent soulager ; il eut recours au vrai Dieu et promit que s’il guérissait il embrasserait le Christianisme. Il était dans ces pensées, lorsqu'un doux sommeil lui étant survenu, il vit en songe une personne qui lui dit de s’en aller à la caverne d'Euthyme et lui en montra le chemin. Le jeune homme ayant raconté cette vision à son père, ils allèrent tous deux, avec une grande suite, trouver le saint solitaire qui, faisant le signe de la croix sur le paralytique, lui rendit une parfaite santé, et ce miracle fut cause de la conversion du chef et de tous ses gens, qui reçurent le saint baptême où Aspébète prit le nom de Pierre; Maris, son beau-frère, embrassa la vie religieuse, n’ayant point voulu s’en retourner avec les autres.
Quelque temps après, le prince arabe, qui s'était fait prédicateur de l'Evangile, revint trouver Euthyme avec une troupe de Sarrasins qu’il avait gagnés à Jésus-Christ, pour lui offrir de quoi bâtir des monastères dans cette solitude, afin d’y loger ce grand nombre de serviteurs de Dieu qu’il lui amenait. Mais comme notre Saint ne respirait que la retraite et le silence, il renvoya cette multitude à son fidèle Théoctiste, et cependant il chercha de nouveaux déserts où il pût ne vaquer qu’à Dieu seul ‘. Pour cet effet il prit avec lui un saint religieux, nommé Domitien, et s’en alla sans que personne s’en aperçût, au désert de Ruban vers la mer Morte, que l’on regarde comme celui où le Sauveur voulut être tenté pour triompher du tentateur même, et qui pour cette raison s'appelle le Désert de la Quarantaine. Là, il monta sur la montagne de Mardes où le même Sauveur fut porté par le démon ; puis il descendit en la solitude de Zyphon, dite autrement Engaddi, qui est proche du bourg d’Aristobule, pour y voir la caverne où David se retira lorsque Saül le persécutait. Les habitants de ce bourg et des autres lieux voisins lui bâtirent un monastère, après l’avoir vu chasser le démon du corps d’un jeune homme qui était cruellement tourmenté.
Euthyme voyant que l’affluence de ceux qui le venaient voir allait toujours en augmentant, voulut fuir de nouveau et se mit en chemin avec som disciple Domitien pour retourner auprès de Théoctiste. Il n’était pas éloigné d’une lieue du monastère qu’il découvrit un endroit très-propre au désir qu'il avait de vivre seul, et il s’y arrêta. Aussitôt que Théoctiste le sut, il l’aila trouver et le conjura de retourner au monastère pour y passer sa vie avec les autres solitaires. Mais, comme cet homme admirable avait un amour extraordinaire pour la retraite et pour le silence, tout ce que Théoctiste put obtenir de lui fut qu’il viendrait les voir tous les dimanches et se trouverait à leurs assemblées.
Lorsqu'il disait la sainte messe, il voyait souvent des troupes d’Anges qui assistaient à cet auguste sacrifice, et quand il administrait la sainte Eucharistie, Dieu lui faisait connaître l’état des communiants dont les uns recevaient la mort, tandis que les autres trouvaient la vie dans ce pain céleste. Mais, puisque nous parlons des grâces extraordinaires de saint Euthyme, je dirai quelques merveilles qu'on raconte de lui. Quatre cents Arméniens, qui descendaient de Jérusalem vers le Jourdain, s'étant égarés, vinrent à la
1. Juvénal, patriarche de Jérusalem, fit depuis Pierre évêque des nouveaux chrétiens qu'il avait gagnés à Jésus-Christ. On trouve son nom parmi ceux des évêques qui assistèrent, en 431, au Concile d'Ephèse contre Nestorius, Il y est désigné sous le titre d'évèque de Paremboles ou du Camp. Il mourut vers l'an 449.
laure pour y demander des vivres. Le Saint, bien qu'il n’y eût pas de quoi nourrir les frères durant un jour, commanda de leur préparer à manger; par un miracle digne du pouvoir de Jésus-Christ, on trouva la boulangerie si pleine de pain, qu’on eut peine à en ouvrir la porte. Le vin et l'huile se multiplièrent aussi en telle abondance, qu’il y en eut de quoi fournir à cette nombreuse caravane. Dans un temps de sécheresse, où l’on pouvait dire avec l’Ecriture que « la terre était de fer et le ciel d’airain ‘», les habitants des bourgs et des villages de la laure vinrent trouver le Saint avec des croix en leurs mains et en chantant encore plus de cœur que de bouche : Æyrie eleison ! Seigneur ayez pitié de nous. Alors, Euthyme touché de compassion leur dit : « Mes enfants, comme je ne suis qu’un misérable pécheur et que j'ai plus grand besoin que nul autre de la miséricorde de Dieu, principalement dans un temps où il fait éclater sa colère, je ne suis pas assez hardi pour oser m'adresser à lui ; mais parce qu’il est infiniment bon, prosternonsnous devant sa face et il nous exaucera ». Après avoir ordonné au peuple de prier, il entra avec les solitaires dans un oratoire ; lorsqu'il eut fait son oraison, il survint un si grand orage que la terre en fut abondamment arrosée. On rapporte aussi plusieurs prédictions de saint Euthyme : ainsi, il annonça longtemps d’avance l’épiscopat d’Anastase, qui fut patriarche de Jérusalem, et la chute de la princesse Eudoxie : cette femme demeura quelque temps dans l'hérésie des Eutychiens qui confondaient les deux natures en Jésus-Christ; comme elle était fort vertueuse, elle ne persisia guère dans son erreur, en ayant fait abjuration par les soins de notre Saint, à qui saint Siméon Stylite, qu’elle avait consulté là-dessus, l’avait renvoyée. Un de ses religieux, nommé Domne, manifestant le désir d'aller trouver Jean, patriarche d’Antioche, son oncle, qui s'était laissé surprendre aux sentiments de Nestorius, notre Saint essaya de l’en détourner, en lui prédisant que ce voyage lui serait funeste. Domne passa outre. Son oncle étant mort, il lui succéda ; mais au bout de quelques années, il fut dépossédé du patriarcat, selon que le Saint le lui avait dit : ce qui le fit rentrer en lui-même. Touché d’un extrême regret de ne l'avoir pas cru, il vint tout fondant en larmes le retrouver.
Outre le don de prophétie, le bienheureux Euthyme avait encore la grâce de pénétrer le fond des consciences et de connaître, au moindre geste, ce qu'il y avait de plus caché dans l’âme des personnes qui se présentaient à lui. Il se servit très-utilement de cette faveur du ciel pour la conduite de ses religieux. Par ce moyen, il rassura dans leur vocation deux frères, nommés Maron et Clémas qui, s’ennuyant des austérités de la règle, avaient comploté ensemble de s'enfuir la nuit; il délivra un autre religieux de l'esprit de fornication, dont il reconnut qu’il était possédé pour avoir succombé à une mauvaise pensée ; il vit l’ange gardien d’un moine lui arracher l’âme avec un trident, parce qu'il n’était qu’un impudique, quoiqu’en apparence il semblât mener une vie très-chaste ; enfin, par cette lumière céleste, il voyait l’état de plusieurs autres personnes qui étaient près d'entrer dans la gloire, ou d’être précipitées dans les enfers.
Il serait trop long de rapporter des exemples-de toutes les vertus du bienheureux Euthyme ; il suffit de dire en général que sa douceur et sa bonté étaient telles qu’il gagnait par cette voie les esprits les plus farouches, que sa chasteté était semblable à celle des Anges, que son humilité était très-profonde, que sa charité était infatigable, et que sa modestie inspirait la dévotion. Cependant, nous ne pouvons nous dispenser de dire quelque chose