FONDATEUR DE L'ABBAYE D'AMBRONAY, ARCHEVÊQUE DE VIENNE
T18-842. Papes : Adrien Ier; Grégoire IV. — Rois de France : Charlemagne; Charles II, le Chauve.
Devenir évêque n'est pas une chose surprenante ; mais vivre en évêque pauvre, voilà une grande chose, une chose admirable!
Saint Bernard, Lettre xx1v, à Gilbert, évèque de Londres.
L'Eglise avait besoin d’apôtres dans le 1x° siècle : les Sarrasins la cernaient de toute part. Les Barbares domptés par Charlemagne et convertis au christianisme y conservaient quelque chose de leurs mœurs et de leurs superstitions. Les erreurs des Nestoriens et des Iconoclastes envahissaient l’Occident. Ajoutez à cela l’ignorance de ces temps et les désordres inséparables d’un règne faible comme celui de Louis le Débonnaire : il fallait opposer beaucoup de lumière et de vertu à ces ténèbres et à ces vices. Dieu, dont la Providence est toujours attentive au bien de l'Eglise, suscita notre saint Barnard pour en être l’ange tutélaire en France.
On croit qu'il naquit à Izernore, alors du diocèse de Lyon, l’an de Notre-Seigneur 778, de parents nobles, riches et vertueux. Comme il était le plus jeune de ses frères, il fut l’objet des plus tendres soins ; à l’âge de dix ans, ses parents l’envoyèrent à un collège tenu par de saints prêtres qui formaient les jeunes gens pour la religion et la patrie, en mettant dans leur esprit les sciences profanes, et dans leur cœur la crainte de Dieu et l’amour de la vertu. Barnard devint la gloire de leur maison : il réussissait en tout, mais principalement dans l’obéissance et l’humilité ; sa modestie lui enseignait déjà les moyens de s’humilier ou du moins de détourner adroitement les éloges qu’on prodiguait à son mérite. Un triste événement l’arracha de cette maison à l’âge de dix-huit ans : la mort, entrant dans sa famille, frappa presque du même coup tous ses frères ; il lui fallut revenir près de ses parents pour les consoler. « Que vous êtes heureux », dit-il en partant à ses compagnons d'étude, « que vous êtes heureux d’être ici à l’abri des orages auxquels je vais être exposé ! Priez le Seigneur de fortifier mon cœur contre les rudes assauts que le monde va lui livrer ». Il inspira bientôt de grandes craintes à ses parents ; ils le voyaient presque toujours en prières, recueilli, retiré dans sa chambre, fuyant les assemblées mondaines où il ne se rendait que par obéissance, de sorte qu’il s’attirait les plaisanteries des jeunes gens de son âge. Un jour, le père de Barnard alla trouver son épouse tout désespéré, et lui dit : « C'en est fait, nous serons bientôt sans enfants ; la mort nous a enlevé les premiers, le cloître va nous enlever le seul qui nous reste ». Cette tendre mère ne répondit que par des sanglots ; elle se repentit presque d’avoir inspiré dès l’enfance à son fils cette piété qui menaçait de le lui enlever. Elle le fit venir, et l’embrassant avec transport, elle le conjura de ne pas l’abandonner, d’être la conso-
lation de sa vieillesse, puisqu'elle avait bien été la gardienne de son enfance; de ne pas la tuer en la privant du dernier objet de son amour. Les larmes dont elle arrosa ce cher fils en dirent plus encore que sa parole. Il pleura lui-même, et promit de nerien précipiter, de concilier, autant qu’il le pourrait, la volonté de Dieu avec celle de ses parents.
C’est par ce doux penchant à l’obéissance, seul point vulnérable de son cœur, que le père l’attaqua. Il dit à son fils que Dieu ne faisait pas de miracles pour déclarer ses volontés, qu’il les faisait connaître naturellement par les désirs et les ordres de parents chrétiens. Ces combats, répétés chaque jour, et surtout les remontrances de quelques prêtres qu’on fit intervenir, arrêtèrent le jeune Barnard. On parvint même à l’engager dans le mariage, puis on l’envoya à la cour de Charlemagne, dans l'espoir que les armes, les honneurs, les délices lui feraient enfin aimer le monde. Mais son cœur, épris du ciel, demeura toujours insensible à la terre. Il n’en remplissait qu'avec plus d’exactitude les devoirs de son état. Il se distingua dans la guerre contre les Saxons. Il fut charmé de la discipline qui régnait dans l’armée, de la manière dont Charlemagne faisait observer à ses troupes les lois du Christianisme. Il admirait surtout l’héroïsme avec lequel le soldat supportait les privations. Souvent, l’hiver, le camp était inondé par la pluie et les tentes toutes couvertes de neige, en sorte qu’on trouvait quelquefois étendus et à demi morts, à leur poste, les soldats qui avaient passé la nuit en sentinelle. « Hélas ! » disait Barnard en lui-même, « si l’on faisait pour Dieu une partie de ce qu’on fait pour les hommes ! » D’autres fois, causant familièrement avec de vieux officiers tout couverts de blessures et plus courbés sous le poids des fatigues militaires que sous celui des années : « Je conviens », disait-il, « qu’il est juste et même glorieux de marcher sous les ordres du prince ; mais avouez qu'il vaut encore mieux servir un maître à qui rien n'échappe et qui récompense si libéralement ». Ces vieux guerriers recevaient d'autant mieux les leçons du jeune capitaine, qu’elles étaient l'effet de la piété, mais non de la timidité ; ils l’avaient toujours vu courir des premiers au péril et donner partout des marques d’une valeur éprouvée. Nous n’en dirons rien ici : nous parlons seulement des vertus que couronne le ciel. Notre Saint passa sept ans sous les armes, mais il venait à peu près chaque année, pendant l’hiver, veiller à l'éducation de ses enfants et faire les délices de sa famille. Il avait pour son épouse une extrême tendresse et s’attachait à lui inspirer des sentiments chrétiens. « C’est plus pour le ciel que pour la terre, que nous sommes unis », lui disait-il souvent ; « faisons en sorte que toutes nos actions répondent à la sainteté du sacrement quia formé ce nœud. Quel malheur si, après avoir vécu ensemble dans ce monde, nous étions séparés dans l’autre, ou si nous ne nous y rencontrions ensemble que dans les tourments éternels ! »
Pendant qu’il était, pour la septième année, occupé à une expédition militaire, il reçut la nouvelle de la mort de sa mère, et quelques jours après, celle de la maladie dangereuse de son père qui ne survécut pas longtemps. Il versa sur l’un et l’autre des larmes amères, et ne se consola que par le souvenir de leurs vertus et l’espoir de leur bonheur éternel.
I profita de ce malheur pour quitter la cour et les armes. Charlemagne lui en accorda la permission à regret, et tout le monde fut triste de son départ. À peine fut-il de retour dans sa famille, qu’il pensa aux moyens d'y renoncer pour Jésus-Christ. Dès que ses parents purent deviner ses inten- Yoas, ils lui exposèrent que sa dévotion était indiscrète, qu'il n’était que le
dépositaire et non le maître de son héritage, pour le partager comme il allait le faire, entre l'Eglise, les pauvres et ses enfants à qui il appartenait tout entier ; que les engagements du mariage ne pouvaient se rompre ainsi. Enfin sa femme, vêtue de deuil, se jeta à ses pieds, et, lui présentant ses enfants, le pria d’en avoir pitié. Un si touchant spectacle l’ébranla jusqu’au fond de l’âme ; mais la grâce venant au secours de la nature, il eut la force de tenir à sa femme ce beau discours : « Une partie de mes biens qui sont considérables suffira à mes chers enfants ; ils en auront assez s’ils ont de la probité, et trop s’ils avaient le malheur de n’être pas sages ; je pourvoirai à leur éducation et à un train digne de votre condition. Au reste, j’ai plus compté, pour l’exécution de mon dessein, sur votre piété que sur moimême ; peut-être que c’est à elle et à vos rares exemples que j’en dois la pensée. Ah ! qu’il est doux de ne se séparer dans ce monde que pour se rejoindre plus heureusement dans l’autre ! Maïs, après tout, puisque je vous ai engagé ma foi, soyez sûre que je ne ferai rien qu'après avoir pris conseil de vous et consulté les règles de la prudence et de la charité ; ma retraite n’est pas irrévocable ; je ne veux donc pas abuser de votre tendresse pour moi et vous arracher votre consentement. Suivez votre inclination ; qu’une trop respectueuse déférence ne vous ferme pas la bouche si vous avez des desseins contraires aux miens ». En disant cela, il était sûr du succès, car il connaissait la piété de son épouse qui soupirait elle-même après le cloître, si sa tendresse maternelle ne lui eût fait un devoir de rester auprès de ses enfants. Elle cessa donc de s’opposer au pieux désir de son époux. Celui-ci, après avoir mis ordre à ses affaires domestiques et fondé un hôpital avec de grands revenus, embrassa son épouse, ses enfants, et partit, pouvant bien dire comme ce Saint qui quittait ainsi patrie et parents, l'Evangile à la main : « C’est ce livre qui m’a dépouillé de tout ». Il marchait sans route certaine, mais l'Esprit de Dieu le conduisait. Il entra dans le Bas-Bugey, environ l’an de Notre-Seigneur 803, et charmé de cette solitude, il s’arrêta à Ambronay. Ce n’était alors qu’un petit hameau, connu seulement par un monastère dépendant de Luxeuil, et par une église de la sainte Vierge renversée dans les guerres.
Barnard acheta donc Ambronay à l'abbé de Luxeuil, fit relever l’église et bâtir un grand monastère, lui assigna des revenus considérables et le remit entre les mains de religieux qui, sous la conduite d’un saint abbé, donnèrent l’exemple de toutes les vertus. Il se renferma lui-même dans une petite cellule à côté du monastère. Il la quittait souvent pour l’église où il passait les nuits dans la prière et les larmes, ou bien pour la campagne où il méditait, voyant les vestiges de Dieu dans les cieux, dans les beautés de la nature. Tous les objets lui rappelaient de saintes pensées : à la vue d’un ruisseau qui se précipitait d’une montagne vers la prairie, il se disait : « Voilà l’image de l’agitation et de la brièveté de la vie ». Il considérait le chant des oiseaux comme une hymne à Dieu, et il y prenait part. Le souvenir de sa femme et de ses enfants lui revenait souvent ; se reprochant de ne point partager avec eux les délices de la solitude, il les fit venir, et ils logèrent à côté de lui !, et prirent part à ses bonnes œuvres, surtout aux soins de l'hospitalité, qu’il prodiguait à tout le monde. Barnard acquit une si grande réputation, qu'il devint l’arbitre de tous les différends ; dès qu’il s'élevait quelque dispute, on finissait par se dire : « Allons trouver le Saint».
1. On montre encore aujourd'hui, sous le nom de chapelle de Saint-Barnard, avec une espèce de respect, les masures de la maison qu'ils habitaient, près du lieu appelé les Sept-Fontaines, à cinq ou six cents vas du sommet du mont Lu;sandre, non loin d'Ambronay.
Il ne se contentait pas de l’aumône faite aux mendiants, de toutes la plus risquée, si j’ose parler ainsi, il allait visiter les cabanes, dont il chassaït la misère et l'ignorance. Cependant il ne se considérait encore que sur le bord du bonheur, ne vivant pas dans l’intérieur du cloître. Il résolut d’y entrer. Après avoir réglé ses affaires, pourvu à l’établissement de ses enfants, obtenu le consentement de sa femme qui se retira sans doute, elle aussi, dans un monastère, il se fit religieux dans son abbaye d’Ambronay. On ne put jamais lui faire accepter un appartement commode; il alla se loger dans une cellule qu’on n’eût pas osé présenter au dernier des novices. Il était presque toujours en contemplation, dormait peu, priait et se mor-. tifiait beaucoup. « Je ne me console », disait-il, « que parce que je suis maintenant à l’abri des orages du siècle .et dans un état propre à réparer les fautes de ma vie passée ». Animé de cet esprit de pénitence, il se chargeait de chaînes garnies de pointes, il marchait tout courbé sous la haire et le cilice, il se déchirait le corps si impitoyablement que, jaillissant sous les coups de sa discipline, son sang teignait le plancher. Ensuite, au lieu de réparer ses forces, il faisait succéder les veilles à l’abstinence. Il combattait les tentations du démon autant par le travail que par la prière, cultivant la terre, façconnant des paniers et des nattes, comme les premiers solitaires, s’exerçant aussi aux emplois les plus bas et les plus humiliants ; après le travail des mains, il s’appliquait à l’étude de l’Ecriture sainte et des Pères.
Voilà comment il entretenait son âme dans la paix ; on ne pouvait troubler la sérénité de son visage qu’en lui rappelant sa naissance, ses vertus ou ses bienfaits. Il allait mal vêtu et affectait des manières grossières, afin que les personnes attirées par sa réputation ne pussent le reconnaître. La vue d’un si grand Saint et d’un si illustre monastère faisant l'admiration de tous les visiteurs : « Voilà ceux », disaient-ils, « que les idées du monde profane nous font regarder comme des insensés. Hélas! ils nous surpassent peutêtre autant en naissance qu’en probité. S'ils sont pauvres, ils le sont par choix, comme Barnard ; ils sont dans le mépris, parce qu’ils ont refusé les premières places, et ils cachent souvent, pour l’amour de Jésus-Christ, des talents qui feraient notre admiration et la confusion de ceux qui les méprisent. Nous les croyons inutiles ou à charge, eux qui ontrempli les bibliothèques de leurs écrits et enrichi le siècle de leurs conquêtes, et qui, par leurs larmes et leurs prières, ont cent fois fléchi la colère du ciel. Quelle ingratitude ! Mais aussi que le Seigneur sait bien les dédommager de l’injustice de nos jugements. Quelle joie ! quelle consolation ! quelle estime de la part des vrais sages ! Et qu'est-ce encore que tout cela en comparaison de la gloire et du bonheur que le ciel leur prépare ? »
L'abbé étant mort, tous les moines jetèrent les yeux sur Barnard pour le remplacer. Il eut beau prier, gémir, représenter, tout fut inutile, il lui fallut céder aux importunités de ses frères. Il vit d’ailleurs dans cette charge la faculté d’être plus libre dans ses austérités et sa dévotion. Il fut toujours le premier au chœur et à tous les autres exercices. On ne reconnaissait l’abbé que par son air plus mortifié, par une plus tendre dévotion, une charité plus ardente. Il était plein de douceur envers ses moines, ayant pour maxime que l’état religieux n’est pas un état de conquête et de tyrannie, mais d’obéissance volontaire. Il leur recommandait principalement l’éloignement du monde : « Le monde ne doit connaître les solitaires », disait-il souvent, « que parle récit de leurs vertus ». Dieu bénit de telle sorte une si sage administration, qu’en moins de trois ans (depuis l’an 807), le monastère
s’accrut en toutes manières, en régularité, en nombre de religieux, en revenus, en bâtiments et en réputation.
L'an 810, Volfère, archevêque de Vienne, étant mort, on s’assembla pour lui choisir un successeur ; les suffrages étaient partagés. Tout à coup, un enfant de dix à douze ans élève la voix au milieu de l’assemblée, et s’écrie que le Seigneur a élu archevêque de Vienne, Barnard, abbé d’Ambronay. A cette voix, on se regarde en silence et avec admiration; bientôt il n’y a qu’un cri pour applaudir à cette élection. Des députés viennent pour l’annoncer à Barnard. D'abord il se trouble et n’en peut croire ses oreilles. Puis il leur répond que s’ils parlent sérieusement, il leur proteste qu’il n’acceptera jamais. En vain, ils se jettent à ses pieds et le supplient avec larmes de se rendre à leur bonheur. Il refuse. On a recours à Charlemagne qui écrit à Barnard. Il refuse. Charlemagne emploie l’autorité du pape Léon III qui dépêche à Vienne un ecclésiastique nommé Grégoire, le charge de son pouvoir et le munit d’une lettre pour Barnard. Grégoire rassemble à Vienne les évêques de la province, fait comparaître l’abbé d'Ambronay et lui signifie son élection canonique. Il fallut obéir. Il redoubla d’austérités, de prières et de larmes pour se préparer à son sacre. Il fut sacré par Leidrade, archevêque de Lyon, l’an 810, à l’âge de trente-deux ans. Dès lors, il fut pour ainsi dire partagé en autant de soins qu’il y avait d’âmes dans son diocèse. « Autrefois », disait-il à ceux qui lui faisaient des observations sur ses austérités, « je n’avais que mes fautes à expier, aujourd’hui, j’ai celles de tout un peuple ». La réforme de son diocèse, qu’il entreprit avec zèle, commença par son clergé : il lui défendit les jeux de hasard, les festins fréquents ou excessifs, les visites suspectes, disant qu'il suffit à un laïque d’être irréprochable, mais qu’un ecclésiastique doit, pour le succès de son ministère, être exempt de soupçons. Il faisait lui-même le catéchisme à la cathédrale, pour relever une fonction qui aurait dû être toujours en honneur, depuis qu’elle a été consacrée par l’exemple de Jésus-Christ. Il allait voir dans leurs maisons les pécheurs endurcis, puis, quand il avait gagné leur confiance, il leur exposait avec bonté les souffrances de Jésus-Christ, la miséricorde de Dieu, les embrassait tendrement et les déterminait à faire leur confession, pendant laquelle il versait autant de larmes que si c’eût été lui le criminel. I visitait les malades dans leurs lits, payait les dettes des pauvres, parcourait les plaines malgré l’ardeur de l’été qui les brûle dans le Dauphiné, gravissait les montagnes du Vivarais malgré les neiges de décembre. Pouvait-on ne pas s’attendrir de compassion quand on voyait ce Saint, à demi glacé, s’aider des pieds et des mains pour gagner un rocher escarpé où il allait souvent chercher quelques-unes de ses ouailles ; il logeait dans leurs cabanes couvertes de feuilles, partageait leurs mets grossiers. Lorsque les églises étaient trop petites pour contenir la foule avide de le voir et de l’entendre, il montait sur un tertre couvert de gazon, et leur annonçait, à l'exemple de Jésus- Christ, le royaume du ciel d’une manière si touchante qu'ils fondaient tous en larmes. Un jour qu’on s’assemblait pour l’arrivée du saint évêque, un aveugle vint comme les autres, disant qu'il voulait aussi le voir. Oa rit de sa simplicité. Lui, sans se mettre en peine de ces railleries, se place sur les marches de l’escalier d’une chapelle, disant en lui-même à peu près comme la femme de l'Evangile : « Si je puis m’approcher et le toucher, il me fera voir aussi bien que les autres ». Dans ce moment les cris de joie annoncent l’arrivée de Barnard ; l’aveugle court se jeter à ses pieds. Le Saint, levant les yeux au ciel, lui dit : « Votre foi vous a donné la vue; rendez-en gloire à Dieu ». Et aussitôt l’aveugle vit clairement son bienfai-
teur. Celui-ci, se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivaient, leur dit, comme pour effacer l'impression produite par ce prodige : « Les pauvres et les simples ravissent les grâces du ciel, et nous, nous les laissons échapper ».
Mais il est temps de voir un autre côté de cette sainte vie, et quelles furent les actions de Barnard, en dehors de son diocèse, dans les affaires communes des Eglises de France. Les évêques de France, réunis en concile, avaient jugé à propos d'ajouter au symbole de Constantinople que le Saint- Esprit procède aussi du Fils comme du Père, afin de mieux combattre les Grecs, qui niaient cette procession. Charlemagne envoya à Rome Adélard, abbé de Corbie; Jessé, évêque d'Amiens, et selon les uns, Barnard, évêque de Worms; selon les autres, Barnard, évêque de Vienne. Ils eurent plusieurs conférences avec le pape Léon III; il leur dit : « Qu'il était de foi que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, mais que les canons défendent de rien innover ; qu’ainsi il fallait retrancher l’addition que l'Eglise de France avait faite au symbole de Constantinople. — Puisqu'il est de foi », reprit alors Barnard, « que le Saint-Esprit procède du Fils comme du Père, il faut donc en instruire les peuples. — Oui », répondit Léon. — « Et par conséquent », ajouta Barnard, «il ne faut pas faire une suppression qui détruirait cette croyance plutôt qu’elle ne l’établirait ». L'avis parut sage et obligea le Pape à chercher un autre tempérament pour concilier sur ce point les Eglises de France et l'Eglise romaine. L’éloquence et l’érudition de notre Saint ne se distinguèrent pas moins dans la part qu’il eut à la composition des Capitulaires, ce recueil de lois, moitié civiles, moitié esclésiastiques, fait par les rois de la seconde race, et surtout par Charlemagne dans des Etats généraux et des conciles. « Parmi les évêques qui se distinguèrent alors dans ces sortes d’assemblées, on remarque surtout », dit Mabillon, « Barnard, évêque de Vienne, et Agobard, évêque de Lyon, qui soutenaient autant la foi par la sainteté de leurs exemples que par la profondeur de leur doctrine ».
Cet Agobard est le même qui fut l’occasion d’un grand orage qu’essuya Barnard. Leidrade, archevêque de Lyon, ayant résolu de se retirer dans le monastère de Saint-Médard de Soissons et d’y passer le reste de ses jours dans l’exercice de la pénitence, prit conseil de Barnard qui approuva son dessein et lui proposa, comme sujet digne de le remplacer sur le siége de Lyon, Agobard, déjà chorévêque de cette Eglise. L'empereur applaudit à ce choix. Quelques évêques à qui l’on fit part de cette ordination l’autorisèrent de leur présence. Ainsi Agobard fut sacré archevêque de Lyon par Barnard, archevêque de Vienne. Mais dès que cette nouvelle se répandit en France, les évêques qui n’avaient pas été consultés firent entendre de vives réclamations ; ils accusèrent Barnard d’avoir violé les saints canons des Apôtres, qui défendent de placer à la fois deux évêques sur le même siége. L'affaire fut vidée dans le prochain concile d’Arles. Barnard s’y défendit avec tant de science, montrant que les canons des Apôtres invoqués contre Agobard ne regardent pas les chorévêques, qu’il gagna sa cause. Agobard ne fut point dégradé ni Leïidrade rétabli dans son siége, comme quelques auteurs l’ont écrit. Seulement, pour éviter à l'avenir de pareilles contestations, on décida qu’on n’ordonnerait plus de chorévêque dans les Eglises de France, usage qui est venu jusqu'à nous sans interruption !. Depuis il régna entre l’évêque de Lyon et celui de Vienne la plus étroite amitié. Ils se rendaient régulièrement à une maison de campagne sur les
1. L'Ordre des chorévêques se trouvait entre celui des prêtres et celui des évêques. On sait qu'ils
soulageaient ces derniers dans leurs fonctions et leur sollicitude pastorale ; mais on ignore quelles furent au juste les limites de leur pouvoir.
limites de leurs diocèses, et là ils se délassaient, ils s’édifiaient, ils s’instruisaient l’un l’autre. C’est à ces pieux et savants entretiens que nous devons les savants ouvrages d’Agobard contre l’hérésie de Félix d’Urgel et le fameux Livre des Superstitions judaïques, que Barnard, Agobard et Eaof, aussi évêque, composèrent ensemble, pour préparer des armes contre les juifs établis en France, qui séduisaient la simplicité de plusieurs chrétiens.
Ils l’adressèrent à Louis le Débonnaire, pour l’inviter à joindre l’autorité royale à la voix de l'Eglise. Ce prince était empereur depuis la mort de Charlemagne (28 janvier 814). Pour l’engager aussi à rendre, par le rétablissement de la discipline, son premier éclat aux Eglises de France où régnaient de graves désordres, Agobard composa son 7raité du Sacerdoce, dédié à Barnard, et fait d’après les entretiens qu’ils avaient eus ensemble à ce sujet.
Le zèle et la science de Barnard reçurent une insigne récompense. Le Pape lui envoya le pallium avec une lettre très-flatteuse. Il eut bientôt une nouvelle occasion de montrer son orthodoxie et son éloquence. Le deuxième concile de Nicée avait condamné les Iconoclastes et réglé le genre de culte qu'il faut rendre aux images des Saints. Les évêques français ayant mal saisi le sens de ce décret, fait en langue grecque, le: rejetèrent au concile de Francfort (794), comme s’il ordonnait de rendre aux images l’adoration qui n’est due qu’à Dieu. Louis le Débonnaire, sur l'invitation du pape Eugène, essaya de réconcilier les Eglises de France avec celle d'Orient sur ce sujet, dans le concile de Paris (824). Il y régna le même esprit qu’à Francfort. En vain Barnard y fit entendre sa voix et chercha à montrer qu’on se trompait sur les termes, que le culte des images ordonné par l'Eglise de Rome et le concile de Nicée était bien inférieur à celui qui n’est dû qu’à Dieu ; il ne put triompher des préventions, ni même gagner son ami Agobard qui, dans un livre sur les images, défendit également de les insulter et de leur rendre ‘aucun culte. Notre Saint n’en demeura pas moins attaché à la pensée de l'Eglise romaine, ce qui lui mérita du Pape une lettre très-affectueuse. Il se distingua encore dans beaucoup d’autres conciles. Maïs sa conduite fut malheureuse dans les troubles civils qui agitèrent la France à cette époque. En 815, Louis le Débonnaire avait donné à ses trois fils une partie de ses Etats : à Pépin l’Aquitaine, à Louis la Bavière, à Lothaire l'Italie. Mais, s'étant depuis remarié et ayant eu de sa seconde femme un quatrième fils, Charles le Chauve, il voulut, pour doter ce prince, revenir sur le premier partage (823). Les trois enfants du premier lit se révoltèrent. Grégoire IV étant venu en France pour réconcilier le père et les enfants, le rusé Lothaire le retint dans son camp et fit croire ainsi qu’il approuvait leur entreprise. Agobard et Barnard prirent le parti de Lothaire; ils furent du nombre des évêques qui, à Compiègne, prononcèrent la déchéance de l’empereur et le condamnèrent à une pénitence publique. Il fut bientôt rétabli sur son trône, et une nouvelle assemblée d’évêques à Saint-Denis condamna celle de Compiègne. Ebbon, archevêque de Reims, qui l'avait présidée, fut déposé. Agobard et Barnard furent aussi déposés au concile de Tramoye, dans le Lyonnais. Mais Lothaire obtint qu’on ne leur donnât pas de successeurs; il les réconcilia même avec son père, et ils rentrèrent dans leurs diocèses après une absence de près de quatre ans.
Dès lors notre Saint ne s’occupa plus que du soin de son salut et de son diocèse. Le désordre, le relâchement, l'ignorance; suites des guerres civiles et de l’absence du pasteur, régnaient partout. Il évangélisa de nouveau cette contrée avec une telle ardeur que ses amis craignirent pour sa santé. Il leur répondit avec humilité que la loi de la restitution l'obligeait à réparer le
‘ mal dont son absence avait été cause. Après avoir rétabli la paix et la piété dans sa ville épiscopale, il visita la campagne, où le meurtre et l'incendie avaient tout ravagé, où l’on entendait encore les cris de ceux qu’on dépouillait ou qu’on maltraitait. A la vue de ces suites funestes de la guerre civile, il versait des larmes continuelles; il se condamna à visiter chaque hameau, chaque cabane. Ces pénibles fonctions de l’épiscopat,le poids des années, le souvenir de l’abbaye d’Ambronay lui firent sentir le besoin d’une solitude où il pût se reposer de temps en temps et enfin se préparer à la mort. Il roulait ce dessein dans son esprit quand il arriva dans l’endroit où existe aujourd’hui l’église de Romans. Charmé de ces solitudes, de cette position sur les. bords de l'Isère, il la choisit. Une riche véuve l’aida à acheter le champ, il fit arracher les broussailles et les. arbrisseaux dont il était couvert, jeta les fondements de la superbe église qu’on y voit encore aujourd’hui et y fonda un monastère de Bénédictins, et autour naquit bientôt la belle et grande ville de Romans, dont le nom vient peut-être de ce que Barnard la fit la fille de Rome !, et dont l’aspect ressemble tellement à celui de Jérusalem qu'on y a fait construire, il y a plusieurs siècles, un calvaire en tout semblable à celui des Lieux Saints. Les fidèles y accourent en foule encore aujourd’hui, surtout pendant le Carême, pour mieux méditer sur la passion du Sauveur. Afin de donner plus de relief à son nouvel établissement, Barnard assembla un grand nombre d’évêques et consacra avec beaucoup de pompe et de solennité la nouvelle église à l’honneur de saint Pierre, des autres Apôtres et des troismartyrs Séverin, Exupère et Félicien, originaires de Vienne. Les corps de ces saints gisaient sans honneur à la porte de Vienne ; par les ordres de Barnard ils en furent retirés et transportés solennellement dans sa nouvelle église. « Cet établissement, qui ne fut dans sa perfection que vers l’an 839, avait», dit Mabillon, «un attrait particulier pour Barnard. Sans cesse occupé àembellir la nouvelle église, il y consacrait volontiers toutes leslargesses dont les princes le favorisaient. Dès que les affaires publiques lui faisaient craindre d’être appelé hors de son diocèse, il se retirait dans sa chère abbaye de Romans, semblable à la colombe qui se réfugie dans son nid pour éviter la tempête ». C’est là aussi qu’il allait se délasser des travaux de l’épiscopat et puiser de nouvelles forces. Il y méditait loin du monde, dans d’épais bocages ou sur les bords du fleuve. Il voulait que les moines le traitassent comme . l’un d’eux ; il suivait tous leurs exercices et exerçait sur son corps de saintes rigueurs qui donnaient une vigueur céleste à son âme. Plus il avançait en sainteté, plus il tremblait en voyant combien est terrible le compte qu’un évêque doit rendre à Dieu après sa mort. Il se figurait quelquefois entendre la voix menaçante du juge suprême ; alors il demandait pardon, non-seulement de ses fautes, mais encore de celles de ses ouailles, comme s’il eût dû en répondre. Il sortait de ces méditations tout enflammé de zèle, priant pour chaque âme de son diocèse, instruisant, exhortant, reprenant. Il cherchait à remédier à tout; il visitait les prisons ‘et les hôpitaux plus souvent qu’à lordinaire ; il parcourait la ville et la campagne, consumant les restes de sa vie en charité, en zèle, en bonnes œuvres.
Dieu lui ayant fait connaître plus clairement que sa fin était proche, il fit assembler le clergé et le peuple de Vienne dans sa cathédrale, leur adressa un discours touchant où il les exhortait à vivre dans la paix et dans l’union, et à servir Dieu. Il prit ensuite congé d’eux, leur demandant pardon des
1. M. Giraud, ancien député de la Drôme, qui a publié le Cartuluire de Saïnt Barnard de Romans, établit dans une dissertation spéciale, conformément aux bréviaires des abbayes de Saint-Barnard et de Saint-Antoine, que ce nom de Romans ou Rotmans était le nom du propriétaire antérieur du sol.
Dutes qu'il avait commises et les assurant de sa tendre amitié. « Je prends ces précautions », leur dit-il, «parce que je suis surle point d’entreprendre un long voyage qui me privera longtemps du bonheur de vous voir. Prions seulement le ciel de nous réunir tous un jour ». Ses chers diocésains comprirent ce langage, ils répondirent par des sanglots. Quand il partit pour son abbaye de Romans, on l’entoura de toutes parts : les mères lui amenaient leurs enfants pour recevoir une dernière fois sa bénédiction. Tous les habitants de Vienne l’accompagnèrent hors de la ville : beaucoup pleuraient ; il pleurait aussi et se hâta de s’arracher à leurs embrassements. Arrivé à Romans, il s’enferma dans un grotte profonde et y passa trois jours et trois nuits en contemplation, la face prosternée contre terre. Le quatrième jour, il se vit environné d’une grande lumière et entendit une voix qui lui dit : « Venez, on vous attend ». Cette parole le remplit de consolation. Les religieux, alarmés, envoyèrent quelqu'un qui l’invita à prendre quelque nourriture et à ne plus continuer cejeûne indiscret. « Vous avez raison, mon père», répondit le Saint, «j'ai besoin de nourriture : apportez-moi le pain qui est descendu du ciel, car il me faut prendre des forces pour le grand voyage de l'éternité ». Ses religieux étant venus, il commença le Psautier qu’ils continuèrent, et il reçut Notre-Seigneur. L'heure des Matines ayant sonné, il envoya ses religieux au chœur et n’en retint que quelques-uns, avec lesquels il continua de chanter les louanges de Dieu. Après Matines, la communauté revint vers lui, et aussitôt ce lieu fut rempli d’une grande clarté et d’une odeur très-suave. Barnard reposait sur un cilice, « la seule manière de mourirquiconvint», disait-il, «à unsi grand pécheur». Lorsque le jour commença à paraître, il rendit l'esprit et entra comme il le dit lui-même, « dans le grand jour de la gloire et de l'éternité. ». C’était le dimanche 93 janvier de l’année 8492, la 64° de son âge, la 32° de son épiscopat. Dès qu’il eut expiré, la lumière dont nous avons parlé disparut, mais la suave odeur demeura jusqu’à ce qu’on eut mis son saint corps au tombeau. Une foule immense s’assembla pour le voir et pour assister à ses obsèques, qui se firent dès le lendemain pour éviter un plus grand concours. Doctranus, évêque de Valence, arriva pour rendre les honneurs funèbres à son métropolitain et à son ami; mais il fut bien surpris de trouver la cérémonie achevée et le Saint inhumé, non dans le sanctuaire, mais au bas de l’église, dansle lieu où il avait coutume de faire oraison. Il en fit des reproches à l’abbé. Celui-ci répondit qu’il avait suivi les ordres formels de Barnard et voulu éviter une trop grande affluence. En effet, il arriva une foule si considérable, se disputant les moindres parcelles de ce qui avait appartenu au Saint, qu’on ne sait à quels excès le peuple se serait porté pour avoir des reliques, si le corps n’eût pas été enseveli.
On le leva de terre le 23 avril 944, et il fut placé dans une chässe enrichie d’oret de pierreries. De nombreux miracles eurent lieu lors de cette translation ; ils se multiplièrent depuis avec les pèlerins.
Saint Barnard est le patron des laboureurs. Il est particulièrement honoré .
à Romans,