‹ Les petits Bollandistes (volume 2)Chapitre 353 sur 412 · SAINT RAYMOND DE PENNAFORT, CONFESSEUR · texte numérisé non relu

SAINT RAYMOND DE PENNAFORT, CONFESSEUR

sainteté par toute l'Eglise. Ayant communiqué ce projet à son oncle, il en fut détourné par quelque raison que Raymond lui mit en esprit, et en cffet il ne se-fit point religieux. Mais depuis, l’oncle rentrant en lui-même, conçut un tel déplaisir de ce qu’il avait empêché ce bien, que lui-même par un principe de conscience se condamna à entrer dans cet Ordre pour réparer le dommage dont il était la cause. Il prit donc l’habit au couvent de Barcelone, le jour du vendredi saint, l’an 1222, étant âgé de 46 ou 47 ans, quelques mois après le décès du fondateur, saint Dominique. Les premiers soins de notre saint novice furent de supplier les supérieurs de lui imposer une pénitence notable, en satisfaction des fautes qu’il avait commises en la vie séculière. À quoi le Père provincial acquiesçant, lui commanda d’écrire une somme de cas de conscience qui pût servir aux confesseurs : ce qu'il fit; cet ouvrage est appelé la Somme de saint Raymond, et l’on croit que c’est la première qui ait été composée sur ce sujet.

Vers ce temps-là, Jean d’Abbeville, cardinal-évêque de Sabine, ayant été envoyé en Espagne par le pape Grégoire IX pour y publier une croisade contre les Maures et régler différentes affaires du royaume, se servit utilement du Père Raymond dont il reconnut la grande capacité. Il l’envoyait ordinairement, un jour ou deux avant lui, dans tous les bourgs et dans toutes les villes où il avait l'intention d’aller ; le Saint y instruisait le peuple, annonçait l’indulgence papale et préparait les esprits avec tant de prudence et de soin que le légat y arrivant trouvait les affaires dans la meilleure disposition qu'il pût souhaiter. Ce légat, de retour à Rome, informa le Pape des éminentes qualités qu'il avait reconnues en Raymond et assura qu’il lui serait très-utile. C’est pourquoi le souverain Pontife l’appela à sa cour où, d’abord, il le fit son chapelain (ce qui était alors la même chose qu'auditeur des causes du palais apostolique), son pénitencier et son confesseur ; et puis il l’employa à compiler les Décrétales et à les distinguer par titres et par chapitres, comme nous les voyons aujourd’hui, ainsi que le même Grégoire IX le déclare au prologue de ce grand ouvrage . En reconnaissance de ces bons services rendus à l'Eglise, il le nomma à l'évêché de Tarragone, qui était la métropole du royaume d’Aragon. Mais le saint religieux, qui avait l'esprit extrêmement éloigné de toutes les grandeurs de la terre, quelque saintes qu’elles fussent, supplia le Pape de l’en vouloir décharger et de mettre à sa place Guillaume de Mongrin, de Girone, personnage très-vertueux qui renonça, quelques années après, à cette dignité sans avoir voulu permettre qu’on le sacrât. On raconte qu'il refusa aussi l’archevêché de Brague, en Portugal, et plusieurs autres dignités qu’on le sollicita d’accepter, disant que c'était une assez grande dignité d’être bon religieux dans l'Ordre qu’on avait embrassé.

Le B. Raymond étant tombé malade à Rome, les médecins lui conseillèrent de changer d’air et de retourner dans son pays natal ; en ayant reçu la permission du Pape, il partit de Rome tel qu'il y était entré, c'est-à-dire sans offices, sans bénéfice, sans pension et sans que le rôle qu'il avait joué sur un si grand théâtre eût en rien altéré sa constante humilité. Il fit le voyage par mer et débarqua en un lieu de Catalogne appelé Tossa ; là, il rencontra d'abord un homme nommé Barcelon du Fare qui, malade à l'extrémité, ne se pouvait confesser parce qu'il avait perdu l’usage de tous ses sens. Le Saint pria Dieu pour lui, et par sa prière, le malade ouvrit les yeux, revint à lui et se confessa, après quoi il rendit paisiblement son âme à

1. On appelle Décrétales les lettres des anciens papes réglant tel ou tel point de discipline ecclésiastique et civile.

Vies DES SAINTS. — Tome Ier 31

Dieu. A la suite de cette action de charité, Raymond arriva à Barcelone où il recouvra sa première santé. Il recommença à mener une vie aussi pénitente et aussi exemplaire que s’il eût fait une seconde fois son noviciat. Et même, afin de se tenir davantage en solitude, il renonça avec beaucoup d’'humilité au pouvoir de grand pénitencier du Pape, se réservant seulement cette autorité pour les religieux de son Ordre et pour ceux de Saint-François, afin de conserver par là la charité réciproque entre ces deux Ordres. Afin de n’être pas entièrement inutile au public, il donna en ce même temps, à la prière de quelques évêques, la méthode qui doit être observée dans la visite des églises, et prescrivit quelques règles aux marchands pour faire leur trafic sans péché et pour savoir en quels cas ils sont tenus à la restitution. Ce fut aussi dans ce temps qu'il travailla avec saint Pierre Nolasque et le roi Dom Jacques à l'établissement de l’ordre sacré de AMVotre- Dame de la Merci pour la rédemption des captifs, à la suite d’une vision qu'ils eurent tous trois dans une même nuit, et dans laquelle leur furent révélés les biens infinis qui naîtraient de la fondation d’une congrégation si saintement appliquée à la charité envers le prochain. Nous parlerons de cette grande entreprise dans la vie du même saint Pierre Nolasque.

Pour ce qui est de sa façon de vivre en son particulier, il ne mangeait qu'une seule fois le jour, excepté le dimanche ; chaque nuit il se donnait la discipline, et chaque jour il visitait, avec une extrême révérence, tous les autels de l’église. Son oraison était presque continuelle et accompagnée de beaucoup de larmes; on dit même qu'un Ange l’éveillait un peu avant que l’on donnât le signal des Matines pour le convier à faire son oraison. Il célébrait tous les jours dévotement le très-auguste sacrifice de la messe, et ne le faisait jamais qu'après une exacte confession. Et s’il arrivait quelquefois, par une nécessité pressante, qu’il ne pût approcher du saint autel, il passait le reste de la journée dans le regret. On ne peut exprimer quelle était la tranquillité et la paix intérieure de Raymond dans cette vie privée ; mais Dieu, qui ne l'avait pas appelé pour lui seul, lui suscita une nouvelle occasion d’être utile à ses frères. L’an 1238, tous les Pères s’assemblèrent en la ville de Bologne pour élire un général en la place du Père &ems Jourdain, qui était décédé après avoir tenu jusqu'alors la place de saint Dominique. Par un mouvement du Saint-Esprit, tous les électeurs s’accordèrent sur la personne du Père Raymond, quoiqu'il fût absent et à Barcelone. La nouvelle lui en étant apportée, il fut contraint de ployer sous le bon plaisir de Dieu; néanmoins, il trouva bientôt moyen de se défaire de cette charge, car deux ans après avoir gouverné tout l’Ordre avec une conduite admirable, et visité toutes les provinces à pied, il fit assembler un autre chapitre général en la même ville de Bologne, où il renonça au généralat sous prétexte de ses infirmités et de son grand âge, qui passait déjà 70 ans. Ayant obtenu cette faveur, il retourna très-joyeux et très-content en son premier couvent de Barcelone.

Mais lorsqu'il se croyait le plus en repos, Dieu lui suscita de nouveaux emplois beaucoup plus embarrassants que toutes les affaires de son Ordre; car les Papes le chargèrent de missions qui appartenaient proprement au Saint-Siége : comme de choisir des évêques, de nommer des abbés, d’examiner des prélats et même de les déposer s’il les trouvait incapables de leur charge ; d’excommunier, d’absoudre des censures, de dispenser des irrégularités et d’autres choses semblables qu’ils remettaient à sa disposition. Innocent [V lui donna le pouvoir de nommer et de pourvoir à tous les offices de l’inquisition dans toutes les terres que le roi d’Aragon possédait alors dans la

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Gaule Narbonnaise. Ce prince, surnommé le Conquérant, était très-religieux ; il faisait un tel cas du bienheureux Raymond qu’il le prit pour son confesseur, l’envoya une fois, avec d’autres ambassadeurs, vers le pape Urbain IV, et le mena souvent avec lui en ses voyages ; à ce propos, je ne veux pas omettre ce qui lui arriva en l’île de Majorque.

Le Saint s’aperçut, en ce voyage, que le roi menait à sa suite une jeune personne pour qui il avait un amourillégitime. Ne le pouvant supporter, il supplia très-instamment Sa Majesté de ne la plus voir et de rompre ce commerce criminel, et lui dit qu’il ne pouvait sans cela demeurer plus longtemps auprès de sa personne ni à son service. Le roi lui promit de le faire, mais il ne tint pas sa parole ; c’est pourquoi saint Raymond résolut de l’abandonner et de se retirer secrètement. Pour exécuter ce dessein, il s’en alla une nuit après les Matines, avec la bénédiction du Père prieur, sur le port de la ville de Majorque pour s’embarquer dans un vaisseau qui retournait à Barcelone. $e voyant refusé non-seulement de celui-là, mais encore de tous les autres, parce que le roi avait défendu, sous peine de la vie, à tous les mariniers de le laisser embarquer, il dit, avec une grande confiance en Dieu : « Si un roi mortel a fait cette défense, on va voir que le Roi éternel en a disposé autrement ». En disant cela, il s’avança sur des rochers qui entraient dans la mer, étendit son manteau sur l’eau, et prenant son bâton à la main, il monta avec une assurance admirable sur cette nouvelle barque, puis levant la moitié de son manteau en forme de voile, il l’attacha au nœud de son bâton comme au mât d’un navire ; de la sorte, il fit le trajet à la faveur d’un vent qui le poussa en six heures au port de Barcelone, bien qu’il n’y ait pas moins de cinquante-trois lieues de mer à traverser. Etant arrivé, il remit simplement son manteau sur ses épaules, ne le trouvant point du tout mouillé, et s’en alla, le bâton à la main, à la porte du couvent où Dieu ajouta miracle sur miracle, voulant que cette porte s’ouvriît d’ellemême pour faire entrer le Saint. Le bruit de ces merveilles ayant été répandu dans la ville de Barcelone, il n’y eut personne qui ne courût au couvent des Frères Prêcheurs pour en glorifier Dieu, d’où suivit la conversion de plusieurs pécheurs, et entre autres, celle du roi Jacques, lequel, se repentant de son crime, en quitta l’occasion, éloignant de sa cour et de sa compagnie la femme qui y avait causé tant de scandale.

On ne saurait dire tout le bien que fit ce saint homme à son Ordre, à la religion et à son pays. Ayant appris par révélation que plusieurs de ses frères religieux étaient destinés par Jésus-Christ à la conversion des infidèles, particulièrement des Maures et des Juifs, il ne négligeait rien pour les préparer à ces travaux apostoliques, leur faisant apprendre l’hébreu et l’arabe et les règles de la prédication. Il employait à la même finlesaumônes que les princes et les prélats lui faisaient. Ces saints efforts réussirent si bien qu’il eut da satisfaction d’avoir contribué à la conversion de plus de dix mille infidèles. Pour que les plus savants eussent moins de peine à se rendre aux raisonnements des prédicateurs, il supplia Thomas d'Aquin d'écrire un livre exprès contre leurs erreurs: ce que ce docteur angélique exécuta, composant les excellents traités que nous avons aujourd’hui en sa Somme contre les Gentils.

Notre Saint employa toute sa vie à se préparer à la mort, mais particu- lièrement les derniers trente-cinq ans qu’il vécut depuis sa démission du généralat. Et il y arriva heureusement, à l’âge de 99 ans, par une courte maladie qui l’enleva le jour de l’Épiphanie, sur les dix heures du matin, l’an de Notre-Seigneur 4275. Les rois de Castille et d'Aragon, qui l’avaient

visité pendant sa maladie, honorèrent ses funérailles de leur présence, S'y trouvant avec les princes de leurs maisons et un grand nombre de prélats et de seigneurs de ces deux cours et toute la noblesse de la ville. Mais Dieu l’a encore beaucoup plus honoré par des actions miraculeuses, qu'il a faites à son invocation, et par des grâces que l’on a obtenues par les mérites de ses prières; ce que l’on peut voir dans tous les livres qui traitent des Bienheureux de l'Ordre de Saint-Dominique, où nous renvoyons le lecteur qui sera curieux de l’apprendre !. On peut voir particulièrement la vie que le P. Jean- Baptiste Feuillet a donnée au public ; il remarque que Dieu a rendu la terre en laquelle notre Saint fut inhumé une source de miracles qui se font tous les jours partout où elle est transportée, sans qu’elle diminue par la quantité prodigieuse que l’on en tire.

On lui met une clef à la main pour rappeler la charge de Pénitencier que lui confia Grégoire IX, charge qui lui conférait le droit d'ouvrir et de fermer le ciel ; on le représente encore tenant un livre sur lequel on lit le titre de ses deux plus célèbres ouvrages ?; naviguant sur son manteau qui sert de voile et appuyé sur son bâton qui sert de mât.

Saint Raymond de Pennafort est particulièrement honoré à Barcelone et à Tolède ; — dans l’ordre des Dominicains et dans celui de la Merci. Il est le patron des Docteurs en droit canon.

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