LA BIENIEUREUSE MARGUERITE DE HONGRIE, VIERGE
fois l’Ave Maria, et se prosternait chaque fois jusqu’en terre. Elle fuyait tous les jeux auxquels les enfants prennent plaisir, aimant mieux prier Dieu que se divertir avec les autres. Quand sa maîtresse la voulait retirer de l’oraison, de crainte qu’une si grande application ne fit tort à sa santé, elle ne cessait point de pleurer jusqu’à ce qu’on lui eût permis de continuer. Elle ne voulait pas qu’on l’appelât fille de roi, et lorsqu'on le faisait, elle s’en plaignait comme d’une injure; c’est pourquoi elle ne voulait pas voir ses parents, de peur que leur entretien ne la fit considérer davantage.
A l’âge de cinq ans, elle quitta tout à fait l’usage du linge et commença même, peu de temps après, à se servir du cilice que sa gouvernante était contrainte de lui permettre pour satisfaire à sa ferveur; mais quand elle eut plus de forces, elle accrut ses austérités par de nouvelles mortifications dont nous parlerons.
Cependant le roi, son père, voyant que toutes les inclinations de la jeune princesse ne tendaient qu’à la vie religieuse, fit bâtir exprès un nouveau monastère en l'honneur de la sainte Vierge, dans une île du Danube, à une demi-lieue de la ville de Bude; elle fut nommée l’{le de Sainte-Marie, mais on l’appelle communément aujourd’hui l’e de Sainte-Margquerite. Notre Sainte y fut transférée et y fit profession à l’âge de douze ans, ainsi qu'il était permis aux jeunes filles avant le saint concile de Trente; et alors elle commença une vie toute de vertus, n’ayant plus d'autre désir que d’avancer toujours en la charité et en la perfection religieuse. Elle parlait peu et ne disait jamais rien qui ressentit la vanité ou la grandeur. Bien loin de se flatter de sa naissance royale, elle voulait passer et paraître partout pour la moindre de toutes les sœurs. Elle accomplit pendant toute sa vie, plus parfaitement que nulle autre, toutes les observances régulières. S'il arrivait qu’une sœur lui dit quelque chose d’offensant, elle se jetait aussitôt à ses pieds et lui demandait pardon. Elle prévenait celles qu’elle croyait avoir quelque chose contre elle. Elle faisait distribuer aux pauvres l’argent que son père lui envoyait, et elle priait Dieu pour ceux à qui elle ne pouvait pas faire l’aumône. Quand elle voyait des aveugles, des boiteux, des paralytiques et d’autres personnes souffrant de quelque infirmité, elle disait à Dieu : « Je vous remercie, Seigneur, de ce que, pouvant avoir tous ces défauts, il vous a plu de m'en préserver ». Au lieu de prétendre, en qualité de fondatrice de la maison, à quelques priviléges, elle traitait son corps avec plus de rigueur, et ne se contentant point des austérités ordinaires de la règle, elle s'était ménagée, par la permission de son confesseur, un trèsrude cilice dont elle usait souvent en secret, particulièrement au saint temps du Carême, durant lequel elle ne le quittait point. Outre la discipline qu'elle prenait avec les autres religieuses, elle se la faisait donner toutes les nuits en particulier, mais avec tant de rigueur qu’il serait difficile de le croire, si l’on ne savait, par expérience, ce que peut la ferveur des âmes qui aiment parfaitement Dieu. Elle ne mangeait jamais de viande, à moins qu’elle ne fût fort malade, et la crainte qu’on ne l’y obligeât et qu'on ne la mît à l’infirmerie, lui faisait cacher ses maux. Quand on lui représentait qu’elle ne devait pas exercer une si grande rigueur sur elle-même, puisque c'était avancer ses jours, et qu’en vivant davantage, elle pourrait acquérir plus de mérites, elle répondait que, dans l'incertitude du temps qui lui restait à vivre, elle ne voulait point en perdre un seul moment, et que cette vallée de larmes n’était pas un lieu de repos pour un corps sujet à la mort.
Elle pratiqua excellemment ces trois règles : « D’aimer Dieu sur toutes choses, et son prochain pour Dieu; de se mépriser soi-même; et de ne
mépriser ni de juger personne ». Elle les avait apprises d’un prédicateur d’une vertu consommée. Ce pieux personnage, lui parlant un jour de la perfection religieuse, lui dit qu'après avoir longtemps demandé à Dieu qu'il lui fit connaître par quels moyens les anciens Pères avaient obtenu de sa bonté tant de faveurs surnaturelles, il avait vu, durant son sommeil, un livre où les trois règles que nous venons de rapporter étaient écrites en lettres d’or. Par ces trois degrés, cette bienheureuse est arrivée à une si éminente vertu, que nous pouvons assurer sans crainte qu’elle a possédé tout ce qui peut faire une parfaite religieuse. On peut même dire que si le martyre a manqué à sa volonté, sa volonté n’a pas manqué au martyre, puisqu'elle regrettait souvent d’être née en un temps où l’on ne faisait plus de Martyrs. En effet, elle le rechercha avec tant d’ardeur, qu’entendant parler de l’irruption des Barbares en Hongrie, qui faisaient trembler tout le monde, elle voulait bien prier Dieu qu’il les arrêtât en faveur du peuple; mais d’ailleurs, elle souhaïtait pour elle qu’ils vinssent, afin qu’ils la fissent martyre. « Que je serais heureuse », disait-elle, « d’être mise en pièces et d’être brûlée pour l’amour de mon Sauveur. Je souhaiterais que, pour prolonger davantage mes douleurs, chaque endroit de mon corps souffrit, l’un après l’autre, quelque tourment particulier ».
Si Marguerite avait tant de ferveur et d'amour pour son époux Jésus- Christ, il ne manquait pas, de son côté, de lui communiquer les grâces et les faveurs les plus extraordinaires qu’il fait à ses bien-aimées; car elle eut le don des miracles pendant sa vie et après sa mort et aussi le don de prophétie : elle prédit au roi, son père, qu’il remporterait une glorieuse victoire sur Frédéric, duc d'Autriche, contre qui il menait une puissante armée. Notre-Seigneur la favorisa en outre d’un don si parfait d’oraison que les nuits ne lui étaient pas assez longues pour y satisfaire. De là vient que ses prières étaient accompagnées d’une telle abondance de larmes que ses mouchoirs n'étaient pas suffisants pour les essuyer; son voile de religieuse en était aussi tout trempé, surtout quand elle entendait lire ou qu’elle méditait la Passion du Sauveur. Alors elle n’était plus à elle-même; mais bientôt elle jetait les hauts cris, et elle demeurait comme morte. Un jour de vendredi saint, on vit plusieurs fois son corps élevé de terre de plus d’une coudée, ce qui lui est aussi arrivé d’autres jours, particulièrement en la fête de tous les Saints et de l’Assomption de la Vierge; une autre fois, au temps de l’Avent, un globe de feu parut la nuit sur sa tête tandis qu’elle priait. Ces insignes faveurs font assez connaître que cette vertueuse fille, qui vivait ainsi cachée dans son monastère, était la bien-aimée de Jésus ; cependant elle ne laissa pas, par une permission de Dieu qui voulait éprouver sa fidélité, d’être encore recherchée en mariage, particulièrement par Georges, roi de Bohême. Ce prince, l’ayant voulu voir à cause de sa grande réputation, pria le roi et la reine de Hongrie de le mener au monastère de l’île de Sainte-Marie. Mais aussitôt qu’il vit la princesse, il fut si épris de sa beauté, qu’il la demanda en mariage, à condition, non-seulement de ne prendre aucune dot, mais de lui donner tout son bien avec son royaume, assurant qu'il serait bien aise, dans la vue de cimenter la paix entre leurs Etats, d'obtenir du Pape la dispense nécessaire.
Le roi, voyant ces grands avantages, en parla à sa fille; maiselle lui fit cette sage réponse : « Mon père, je me souviens qu’à l’âge de sept ans, vous me fites une semblable proposition pour le roi de Pologne, et, vous ne l'avez pas oublié, je vous dis que je désirais être uniquement à celui que vous m'aviez donné pour époux avant même que je vinsse au monde; com-