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LE B. VITAL, FONDATEUR DE L'ABBAYE DE SAVIGNY

Le bienheureux Vital, fils de Rainfroi et de Roharde, naquit dans le diocèse de Bayeux, au village de Tierceville, et fut élevé dans la maison paternelle avec les soins les plus tendres. Lorsqu’il fut parvenu à un âge avancé, la profonde connaissance qu'il avait de la théologie et du droit

1. Ce fait a éte raconté à l’auteur de cette notice pas des témoins oculaires.

civil, son éloquence admirable et surtout la pureté de ses mœurs, le firent rechercher de Robert,

comte de Mortain (Manche), qui l’attacha à sa personne en qualité de chapelain. Il demeura longtemps à la cour de ce prince ; mais, ennuyé du bruit du monde et soupirant après le silence de la retraite, il finit par se retirer dans un désert appelé Dampierre (1088).

Ce lieu, situé sur la paroisse de Mantilly (Orne), à peu de distance de l’érmitage fondé par saint Guillaume Firmat, semblait disposé par la Providence pour élever l'âme à la contemplation : tout y respirait le calme et la paix. Oubliant, dans cette solitude, le monde et ses vanités, le bienheureux Vital s’appliqua courageusement à porter, avec une fidélité plus grande encore, le joug de Jésus-Christ, et à marcher à sa suite, comme les Apôtres, par la voie royale de la pauvreté, de

‘l'humilité et de la mortification. Il était adonné continuellement au jeùne et à l’oraison. Plusieurs personnes, désireuses de travailler à leur perfection, vinrent se ranger sous sa conduite ; parmi elles il faut citer surtout saint Bernard d’Abbewlle, qui fonda dans la suite l’abbaye de Thiron. Le bienheureux Vital ne tarda pas à voir les trésors de vertu que Dieu avait déposés dans cette âme et les talents extraordinaires qu’il lui avait donnés pour la prédication. 11 résolut d’en profiter pour l'exécution d’un grand dessein qu'il avait formé depuis quelque temps. À cette époque, il régnait dans presque toutes les provinces de France une licence effrayante. Le clergé séculier, quoique luttant courageusement contre le mal, ne parvenait pas à le réprimer suffisamment. Dieu inspira à plusieurs fervents religieux la pensée de venir au secours de son Eglise, en travaillant par leurs prédications à la conversion des pécheurs. Au premier rang de ces ouvriers apostoliques fut le, bienheureux Vital. Doué d’une éloquence et d’une énergie extraordinaire, il ne craignait jamais de dire aux pécheurs toute la vérité. Il n’épargnait pas plus les riches que les pauvres, les grands que les petits. La foule se pressait sur ses pas pour entendre sa parole, puis elle s’en retournait pénétrée de repentir et de confusion. Il poursuivait le vice à outrance, et mettait sous les yeux des pécheurs toute l’ignominie de leur conduite. Il parvenait ainsi à soumettre à Jésus-Christ les plus fiers chevaliers et les populations les plus perverties.

Cependant Raoul de Fougères, à qui appartenait la forèt de Mantilly, voyant que le nombre des ermites allait toujours croissant, leur désigna, pour y établir leur demeure, une forêt située sur la paroisse de Savigny. Le bienheureux Vital et ses compagnons, laissant dans leur première solitude un très-petit nombre de frères, allèrent se fixer dans cette nouvelle retraite (1105). Ils y bâtirent un monastère qui, cinq ans après sa fondation, vit le nombre de ses religieux se monter à plus de cent quarante. Comme il fallait des terres considérables pour nourrir une si nombreuse communauté, Raoul de Fougères accorda au Bienheureux toute la forèt de Savigny et plusieurs terres environnantes (1112).

L'œuvre à laquelle le bienheureux Vital donna le plus particulièrement son attention, ce fut le bon ordre et la régularité de son monastère. Il donna à ses religieux la Règle de Saint-Benoît à laquelle il ajouta quelques constitutions particulières d’une très-grande austérité. Dieu bénit tellement cette communauté que, dans l’espace de quarante ans, elle donna naissance à une trentaine d’autres abbayes, qui édifièrent la France, l’Angleterre et lIrlande par leurs pieuses austérités. Parmi celles qui s’élevèrent en Normandie, on compte les abbayes de la Trappe, de Saint-Andréen-Gouffer, de Villers-Canivet, d’Aulnay, de Barbery, de Beaubec, de Foucarmont, de Bival, de Bondeville, du Trésor, du Breuil-Benoit, de Thorigny, et des Dames-Blanches-de-Mortain 1.

Ces nombreuses et pénibles occupations n’empèchaient pas le Bienheureux de se livrer à la prédication de la parole de Dieu. Notre-Seigneur lui donna des grâces particulières pour travailler à la conversion des femmes de mauvaise vie. Toujours charitable, même envers les plus grands pécheurs, il avait cependant quelques ennemis; mais Dieu fit tourner constamment leurs mauvais desseins à la gloire de son serviteur.

En 4118, le bienheureux Vital entreprit un voyage en Angleterre, où l’appelaient les intérêts de son église. Il parcourut plusieurs provinces de ce royaume pour y établir des maisons de son Ordre, et appeler à la pénitence les peuples de cette contrée. À son retour, il fut pressé par ses religieux, dont le nombre allait toujours croissant, de redemander la terre de Mortain qu’il avait autrefois cédée à l'abbé de Saint-Etienne de Caen. Celui-ci rendit cette terre avec joie au bienheureux Vital et à ses bons religieux, parce qu'ils étaient trop pauvres pour se suffire à eux-mêmes. L'année suivante, Henri, roi d'Angleterre, lui donna à perpétuité la terre de Dampierre, située sur la paroisse de Mantilly, afin qu'il y établit un prieuré de son Ordre.

1. Cette abbaye, ainsi appelée à cause de la couleur des habits qui furent donnés aux religieuses par le bienheureux Vital, fut rachetée vers 1825 pour y fonder un petit séminaire. Cet établissement, entière ment rebâti, est aujourd'hui très-florissante

LE BIENHEUREUX VITAL, FONDATEUR DE L'ABBAYE DE SAVIGNY. 645 ph

La sainteté de cet humble serviteur de Jésus-Christ ne lui attirait pas seulement le respect des rois, des princes et des puissants de ce monde, les souverains Pontifes eux-mêmes se plaisaient à lui donner des marques de leur estime et de leur affection. Il passa encore quelques années sur la terre à procurer la gloire de Dieu, à défendre les pauvres contre leurs oppresseurs, et surtout à conduire dans les voies du salut le troupeau bien-aimé que Notre-Seigneur avait confié à sa garde. Toujours attentif à veiller et à prier, on eût dit qu'il se hâtait de faire le bien et d’amasser des mérites pour le ciel, dans la prévision d'une mort prochaine. Cette pensée de la mort, loin de lui inspirer de la crainte, faisait au contraire sa joie et sa force; car il appelait de tous ses vœux le moment où son âme, délivrée des liens du corps, irait au ciel s’unir à son bien-aimé. Quelques jours avant ce moment heureux, il partit pour le prieuré de Dampierre, où l’appelait une affaire importante. C’est là qu’il rendit son âme à Dieu, le 46 septembre 1122.

À sa mort, on vit apparaître un nuage lumineux au milieu de l’église, et un parfum des plus suaves remplit toute la maison. Son corps fut transporté par les religieux à Savigny où on le conserva pendant trois jours. On le déposa ensuite dans un tombeau et on le descendit dans une large fosse pratiquée au milieu de la chapelle septentrionale de l'église abbatiale. Les grâces et les miracles obtenus à son tombeau devinrent si nombreux que l’abbé et les religieux de Savigny réso-

- lurent de lever de terre le corps du serviteur de Dieu. On le transféra dans la chapelle de Sainte- Catherine, le 30 mars 1182, en présence d’un grand nombre de fidèles. En 4243, le corps fut transféré dans la grande église abbatiale et déposé près du grand autel,

Outre le chef du bienheureux Vilal, l’église abbatiale possédait un très-grand nombre d’autres reliques, dont l'avait enrichie la piété des évêques et des princes. On y vénérait surtout du bois

- de la vraie Croix, des reliques du prophète Daniel, de saint Joseph, de saint Jean-Baptiste, de saint Pierre, de saint Matthieu, de saint Barthélemi, de saint Jacques, apôtres, de saint Victor, de saint Bernard, de saint Guillaume Firmat, de saint Thomas de Cantorbéry, de la chasuble de saint Pierre, et de la chasuble de saint Vital. Toutes ces reliques étâient conservées dans une grande et magnifique châsse que l'on portait tous les ans en procession le mardi de Pâques, à deux croix élevées dans la forêt de Savigny. Le chef du bienheureux Vital était porté à part. Cette belle cérémonie attirait un nombre considérable de pèlerins, qui venaient de très-loin pour honorer le Bienheureux. Ce culte religieux, rendu pendant plus de six siècles à la mémoire du serviteur de Dieu, porta, en 1138, le chapitre général de Citeaux ? à établir une fête en l'honneur de ce saint abbé. Elle était célébrée dans l’église de Savigny, le 16 septembre, et ne fut interrompue qu’à l’époque de la Révolution, qui chassa les religieux du bienheureux Vital de leur vénérable sanctuaire.

Les reliquaires de l'abbaye furent alors solennellement transférés à l’église paroissiale. Après avoir été exposées à la vénération des fidèles, les saintes reliques furent placées sous l'autel du chœur. Mais, en 1793, quelques impies, animés d’une fureur sacrilége, brisèrent les reliquaires et dispersèrent leurs précieux ossements sur le pavé. Quelques jours après, ils furent pieusement recueillis, puis placés dans de grandes caisses en bois et déposés sous le grand autel, où ils restèrent jusqu’en 1803. À cette époque, on fit préparer de grands reliquaires en forme de tombeau dans lesquels on plaça toutes les reliques du bienheureux Vital et de ses compagnons. À partir de ce moment, elles furent exposées à la vénération des fidèles et portées tous les ans en procession le jour de l’Ascension. En 1833, elles furent reconnues authentiques par l’évêque de Coutances.

Aujourd'hui, l'antique et belle église abbatiale de Savigny est détruite. Il ne reste qu’un monceau de ruines de cet illustre monastère. Le tombeau du Bienheureux n’a pas été épargné ; il fut brisé, en 4791, afin d’en extraire les reliques que l’on y conservait encore, et que l’on transféra dans l’église paroissiale de Savigny-le-Vieux. Une partie de ce tombeau brisé fut perdue pendant la Révolution et l’on n’en conserve plus aujourd’hui que des fragments. Mais le respect et la dévotion pour le bienheureux Vital sont encore gravés profondément dans le cœur des habitants de Savigny et des populations voisines. Comme dans les siècles précédents, les fidèles viennent en grand nombre prier devant ses reliques.

Extrait des Vies des Saints du diocèse de Séez, par M, l'abbé Blin, curé de Durcet.

1. L'abbaye de Savigny, et toutes les abbayes qui en dépendaient, furent réunies à l'Ordre de Cîteaux, en 1147,

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