SAINT MACAIRE D’ALEXANDRIE
Ceci arriva peu de temps avant le Carême, et saint Macaire, attentif à tout ce qui se pratiquait pour le faire servir à son avancement spirituel, remarqua que les religieux, suivant chacun l’ardeur qu’ils avaient pour la pénitence, s'étaient proposé, les uns de ne manger que le soir durant la sainte quarantaine, les autres une fois en deux jours, et les autres après cinq jours. Il observa encore que quelques-uns, après être demeurés assis tout le jour occupés à leur travail, passaient toute la nuit debout.
Ces exemples de mortification animèrent tellement sa ferveur, qu'il fit tremper une grande quantité de feuilles de palmier pour son travail et se retira dans un coin où il se tint debout tout le Carême, sans jamais s’asseoir ni même s'appuyer, sans prendre un morceau de pain, mais seulement le dimanche quelques feuilles de choux toutes crues, et en si petite quantité, qu'il les mangeait plutôt pour éviter la tentation de vanité que pour se nourrir. Il garda pendant tout ce temps un rigoureux silence, et lorsqu'il était contraint de sortir, il retournait aussitôt à son travail, conservant toujours son esprit et son cœur élevés vers Dieu.
Saint Pacôme, occupé au gouvernement général de l'Ordre, ne s'était pas aperçu de la façon dont il avait vécu. Mais les autres religieux, et surtout ceux qui étaient les plus austères, y avaient pris garde, et ils en furent si frappés, qu'ils en portèrent leurs plaintes à leur abbé, disant qu’il avait amené un homme qui vivait comme s’il n’était qu’un pur esprit, sans chair et sans os, et qui semblait n'être venu chez eux que pour les condamner. Ils le prièrent en conséquence de le congédier, et avouèrent que s’il demeurait davantage, ils ne pouvaient plus eux-mêmes y tenir.
Le saint abbé s’informa sur ces plaintes du détail de sa conduite. Il en fut tout étonné ; il comprit qu'il y avait quelque chose d’extraordinaire dans cet'inconnu et qu’il n’en était pas à commencer les travaux de la vie religieuse. Il ne leur en dit pourtant rien ; mais il eut recours à la prière, pour obtenir de Dieu qu’il Le lui fit connaître. Il lui fut révélé que c’était Macaire, dont la réputation était répandue dans tous les déserts. Après qu’il eut fini son oraison, il alla droit à lui, le prit par la main, le conduisit à la chapelle où était l’autel, et l’embrassant tendrement, il lui parla ainsi : « C’est donc vous, Ô vénérable vieillard ? Vous êtes Macaire, et vous me l’avez caché. Il y a longtemps que j’ai entendu parler de vous et que je désirais vous voir. Je vous dois des actions de grâces d’avoir humilié mes enfants. Vous leur avez Ôté par votre exemple tout sujet de s’enfler de vanité et d’avoir des sentiments trop avantageux d'eux-mêmes à cause de leurs austérités. Retournez, je vous supplie, à votre solitude, et priez pour nous ».
Cet homme insatiable de pénitences se proposa un jour de combattre le sommeil, pour éprouver s’il pourrait le surmonter. Il le racontait depuis à Pallade, et lui disait : « Je passai pour cela vingt jours et autant de nuits à découvert; étant brûlé durant le jour par la chaleur, et transi par le froid durant la nuit. Mais au bout de ce temps je fus obligé de me jeter promptement dans une cellule, où je m’endormis, sans quoi je serais tombé en défaillance ».
L’ennemi du salut lui donna, dans une autre rencontre, par des tentations contre la pureté dont il l’assiégea, l’occasion de pratiquer une mortification terrible. I] alla au marais de Scété s’exposer nu aux moucherons, dont les aiguillons dans cet endroit sont si pénétrants, que la peau même des sangliers n’est pas à l'épreuve de leurs piqûres. Il pratiqua cette pénitence durant six mois, et ces insectes couvrirent son corps de tant de pustules et d’ampoules, que quand il revint à sa cellule on ne put
le reconnaître qu’au son de sa voix, et que plusieurs crurent qu'il avait la lèpre.
Un autre acte de mortification, bien moindre que celui-là, et que Pallade rapporte, nous fait connaître en même temps combien les religieux qu'il avait sous sa discipline étaient fidèles à sacrifier à Dieu les satisfactions des sens. C’est ici un exemple des plus édifiants et qui mérite d’être rapporté, quoiqu'il soit commun au Père et aux disciples.
Saint Macaire eut l’envie une fois de manger desraisins. Il le fit connaître, et on lui en apporta aussitôt une grappe toute fraîche ; mais, quand il la vit, il voulut s’en priver, et joignant la charité à l’abstinence, il la fit porter à un frère qu’il croyait en avoir plus besoin que lui, parce qu’il ne jouissait pas d’une grande santé. Celui-ci témoigna d’abord de la joie de ce présent, qui lui était envoyé par un si saint homme ; mais quoiqu'il eût bien désiré d’en manger, il en fit le sacrifice à Dieu, à qui il rendit des actions de grâces, et la porta à un autre, qui également mortifié et charitable n’y toucha point, et la porta aussi à un troisième qui en fit de même. Enfin cette grappe de raisin fut ainsi portée de main en main dans toutes les cellules du désert, qui étaient en grand nombre et assez éloignées les unes des autres, jusqu’à ce que le dernier à qui elle fut offerte, l’envoya à saint Macaire comme un présent qui lui serait agréable, ignorant qu’il l'avait reçu avant tous les autres.
Le Saint reconnut d’abord la grappe, mais il voulut mieux s’en assurer ; et quand il apprit qu’elle avait passé par toutes les cellules sans qu'aucun frère y eût touché, il conçut une grande joie et remercia Dieu de voir tant de mortification et de charité dans ces saints solitaires. Il ne voulut pas non plus la mang-r, et cela lui servit de motif de pratiquer les exercices de la vie spirituelle avec une ardeur nouvelle.
Cet homme de pénitence était aussi un grand homme d’oraison, l’une conduisant à l’autre. Mais l’ordre qu'il gardait dans ses exercices était trèspropre à lui en obtenir de Dieu le précieux don. Il distribuait la journée en trois temps, dont l’un était employé à différentes heures, à la prière et àla contemplation, et il ne faisait pas moins de cent oraisons par jour. Il passait l’autre partie du temps au travail des mains, et la troisième à exercer la charité envers les frères, leur donnant les avis et les instructions dont ils avaient besoin.
En partageant le temps entre ces différents exercices, on peut dire qu'il ne perdait point Dieu de vue, soit qu’il priât, soit qu'il agît, conservant dans une grande paix la pureté de son âme par la pureté d'intention quisanctifiait ses œuvres, et ayant toujours le cœur élevé vers Dieu, quelque chose qu'il fit. Il y avait d’autres solitaires qui faisaient un plus grand nombre d’oraisons que lui. Les uns en faisaient trois cents, d’autres en faisaient jusqu’à sept cents. Pour lui, il suivait l'attrait que Dieu lui ayait donné, en mêlant la vie active avec la contemplative, et il n’était point jaloux que d’autres fissent plus d’oraisons que lui. On peut même dire, avec un savant historien, que la ferveur des siennes compensait bien ce défaut.
C'était dans des oraisons sublimes que ce Saint puisait des lumières extraordinaires, soit pour distinguer les véritables révélations des illusions du démon ; soit pour pénétrer dans les secrets des consciences des frères, et de ceux qui s’adressaient à lui. Le démon vint une fois frapper à la porte de sa cellule et lui dit : « Levez-vous, abbé Macaire, et allons avec les frères faire la prière de la nuit ». Mais, dit Rufin qui rapporte ceci, « le Saint, qui était rempli de Dieu, connut aussitôt l’artifice du démon et lui répondit : 0 esprit de mensonge et ennemi de toute vérité, qu'y a-t-il de commun entre
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toi et cette assemblée de Saints? » — « Tu ignores donc, à Macaire, lui répondit le démon, que jamais les solitaires ne s’assemblent pour la prière, sans que nous nous y trouvions ? Viens-y seulement, et tu verras nos œuvres ». — « Esprit impur, répliqua le Saint, Dieu veuille réprimer ta malice et dompter ta puissance ! » |
Il se mit ensuite en oraïison et pria le Seigneur de lui faire connaître si ce dont le démon se vantait était véritable. Puis il s’en alla à l’assemblée où les frères faisaient l'office durant la nuit, et renouvela la même prière à
Dieu. Alors il vit comme de petits enfants éthiopiens extrêmement laids, répandus dans toute l’église, qui couraient de tous côtés, et avec tant de vitesse qu'on eût dit qu'ils avaient des ailes.
Or, c'était la coutume des solitaires que dans la prière, tous les frères étant assis, il y en avait un qui récitait un psaume et les autres qui l’écoutaient et répondaient à chaque verset. Ces petits éthiopiens courant deçà et delà, faisaient diverses malices à ceux qui étaient assis. Ils fermaient les paupières aux uns, qui s’endormaient aussitôt ; ils en faisaient bâiller d’autres en leur mettant le doigt dans la bouche. Ensuite, lorsque le psaume était achevé, les frères se prosternant à terre, selon l’usage, pour faire oraison, ils couraient à l’entour d’eux, paraissant à l’un sous la figure d’une femme,
à un autre comme bâtissant quelque maison ou portant quelque chose, et enfin à d'autres en d’autres manières; ce qui faisait que ces solitaires roulaient dans leur esprit tout ce que les démonsleur représentaient ense jouant.
Mais ils ne réussissaient pas de même envers tous; car voulant s’approcher de quelques-uns, ils en étaient si vivement repoussés, qu'ils tombaient par terre, et ne pouvaient après cela ni demeurer debout, ni repasser auprès d'eux; au lieu qu'ils marchaient sur la tête et sur le dos de quelques autres frères dont la dévotion était faible, et se moquaient d'eux parce qu'ils n'étaient pas attentifs à leur oraison.
Saint Macaire voyant cela, jeta un profond soupir, et dit à Dieu en répandant beaucoup de larmes : « Considérez, Seigneur, comme le démon nous tend des piéges. Faites-lui entendre votre voix puissante, et les effets de votre colère. Levez-vous, afin que vos ennemis soient dissipés et s’enfuient devant votre face, puisque vous voyez comment ils remplissent nos âmes d'illusions ».
Cependant la prière étant achevée, le Saint voulut approfondir davantage la vérité, et appela en particulier les uns après les autres ceux des frères à qui il avait remarqué que les démons avaient apparu sous diverses formes, et il leur demanda si pendant la prière ils n'avaient pas pensé à des bâtiments, à des voyages ou à d’autres choses semblables. Ils lui en firent l’aveu, et il connut alors que les vaines pensées qui nous viennent à l’esprit dans l’oraison, sont, la plupart du temps, causées par l'illusion des démons, repoussés par ceux qui veillent avec soin sur eux-mêmes; « parce que, ajoute Rufin , une âme qui est unie à Dieu et qui dans le temps de l’oraison a une attention particulière vers lui, ne peut souffrir que rien d’étranger ni rien d’inutile entre dans elle pour l’en détourner ».
Si saint Macaire fut grand par l’éminence de ses oraisons et de ses lumières surnaturelles, il ne le fut pas moins par le don des miracles, et il ne le céda pas en cela au célèbre Macaire d'Egypte, que les historiens nous représentent comme le thaumaturge de son temps. Nous avons dit quel était le pouvoir que Dieu lui avait donné sur les démons. Il délivra un si grand nombre d’énergumènes par sa parole accompagnée d’une foi vive, que l’historien de sa vie dit qu’il serait bien difficile de les compter.
On peut voir dans la vie de Macaire l’Ancien quelques circonstances de la vie de Macaire d'Alexandrie qui sont communes aux deux saints solitaires. Enfin, saint Macaire d'Alexandrie, après avoir passé au moins soixante ans dans la solitude, termina par sa mort (394 ou 395 d’après Tillemont), une vie de sainteté et de prodiges, et laissa après lui, avec le souvenir de ses vertus, la mémoire d’un des plus célèbres solitaires qui ait sanctifié les déserts par son amour pour Dieu et par la pratique d’une sévère pénitence.
On représente saint Macaire le Jeune : 1° avec le sac ou cabas dont il se servait pour transporter du sable et ainsi mater son corps par la fatigue ; 2° près de lui une lionne lui apportant son lionceau qui est aveugle. Le saint homme iui rend la vue, et le lendemain, la mère reconnaissante lui apporte une peau de bélier. L'homme de Dieu accepte le présent à condition qu’à l'avenir elle ne fera plus de mal aux pauvres gens de la campagne. Cette peau de bélier passa plus tard, dit-on, entre les mains de sainte Mélanie; 3° entouré d’un grand nombre d’autres animaux féroces, pour exprimer qu’il s’enfonça très-avant dans le désert; 4° portant une fiole suspendue à son cou. Cette fiole contenait l'huile bénite avec laquelle il faisait une onction sur ceux qui étaient possédés du démon, pour les délivrer !.