SAINT PLATON, ABBÉ DE PITHYNIE
bien qui était considérable. Deux causes avaient du reste contribué à augmenter le patrimoine que lui avait laissé sa famille : son habileté dans ce que nous appellerions aujourd’hui les affaires, habileté acquise à l’école de son oncle, et la parfaite sobriété de sa vie. Une partie de ce bien fut distribuée aux pauvres. Il employa l’autre à l’établissement de ses sœurs : celles-ci vécurent avec piété dans l’état du mariage, et devinrent mères de plusieurs enfants, qui se distinguèrent par la pratique de toutes les vertus chrétiennes.
Le Saint, que rien n’arrêtait plus dans le monde, quitta ses amis et sa patrie à l’âge de vingt-quatre ans. Il ne prit avec lui qu’un domestique fidèle, encore le renvoya-t-il lorsqu'il fut en Bithynie, après lui avoir donné tous ses habits. Il se revêtit d’un manteau noir, et gagna le monastère des Symboles, bâti sur le mont Olympe. Ayant été admis au nombre des frères, il se fit un devoir de marcher sur les traces de ceux qui se distinguaient le plus par la pratique de l'humilité, de l’obéissance, de la mortification et des autres vertus qui caractérisent les véritables moines. L'abbé, nommé Théoctiste, le faisait passer par les épreuves les plus délicates, afin qu’il apprit à mourir entièrement à lui-même. Il le reprenait souvent des fautes qu’il n'avait point commises et lui imposait des pénitences comme s’il eût été coupable. Platon, au lieu de chercher à se justifier, se soumettait humblement à son supérieur, et souffrait avec joie un traitement qui lui fournissait l’occasion d’exercer des actes de patience et d’'humilité. Il était charmé lorsque, dans les heures destinées au travail, on lui assignait les plus bas emplois de son monastère; il s’y livrait sans regretter son occupation ordipaire, qui consistait à copier des livres : car personne n’écrivait plus rapidement et mieux que lui. Il ne se bornait pas d’ailleurs au rôle de simple copiste : il faisait aussi de doctes et judicieux recueils des plus beaux endroits des saints Pères, dont il multiplia tellement les copies, que les monastères de l'Orient en furent approvisionnés pour longtemps.
L'abbé Théoctiste étant mort en 770, Platon, qui avait alors trente-six ans, fut élu pour lui succéder dans le gouvernement du monastère des Symboles. Il s’opposa inutilement à son élection; il se vit forcé d’accepter le fardeau dont on le chargeait. La place de supérieur le rendit encore plus humble et plus pénitent. Il ne buvait jamais que de l’eau, encore était-il quelquefois deux jours sans en boire. Du pain, des fèves et quelques herbes sans huile étaient toute sa nourriture. Il ne mangeait qu’à l’heure de None, même les jours de dimanche. Son travail lui fournissait non-seulement de quoi pourvoir à ses besoins, mais encore de quoi assister plusieurs pauvres.
Tandis que saint Platon conservait la paix de Dieu et l’union de la charité parmi ses frères, l’empereur Constantin Copronyme exerçait une persécution atroce contre les défenseurs des saintes images et surtout contre les moines. Aussi ne fut-on pas peu étonné lorsque douze ans après avoir abandonné le monde, on le vit reparaître à Constantinople où des affaires indispensables l’avaient appelé (775) : Dieu l'avait sans doute réservé pour consoler les fidèles après la tempête. La foule, toujours mobile, se pressait sur ses pas : chacun voulait l’'embrasser. Il profita de cette disposition des esprits pour prêcher le règne de Dieu. Par ses exemples et par ses discours, il ranima l'esprit de piété et de ferveur dans toutes les conditions. Il bannit les vices, entre autres les jurements et les blasphèmes; il porta les pauvres à faire un saint usage de leur état, et les riches à soulager les malheureux par d’abondantes aumônes. Paul, patriarche de Constantinople !, voulut le faire évèque de Nicomédie; mais il ne put jamais obtenir son consentement, le
1. Fleury dit que ce fut le patriarche Taraise; mais il se trompe.
Saint refusa même de recevoir les ordres sacrés {. Ses affaires étant terminées, il quitta Constantinople et reprit la route de son monastère.
Il fut obligé, en 782, de sortir de sa solitude, pour venir gouverner le monastère de Saccudion, situé auprès de Constantinople. Ce monastère avait été fondé par les enfants d’une de ses sœurs, nommée Théoctiste, lesquels avaient tous renoncé au monde. Platon y établit la règle de saint Basile, et y exerça douze ans les fonctions de supérieur; il se démit ensuite de sa place en faveur de saint Théodore, son neveu.
Ce fut vers ce temps-là que l’empereur Constantin répudia Marie, sa femme légitime, pour épouser Théodote, parente de Platon. Le patriarche saint Taraise voulut s'opposer à ce mariage scandaleux, en employant les exhortations et les menaces. Platon et Théodore, son neveu, désapprouvèrent encore plus hautement la conduite du prince. Joseph, économe de l'Eglise, et plusieurs autres personnes, tant du clergé que de l’état monastique, essayèrent de faire mollir notre Saint et de lui faire approuver le divorce de l’empereur; mais leurs sollicitations furent inutiles : Platon ne relâächa rien de sa fermeté. Constantin, auquel il avait osé parler de l’énormité de son crime, le punit de sa généreuse liberté en ordonnant qu’on le renfermât dans une étroite prison. Le Saint ne se découragea point; il souffrit avec joie la prison et plusieurs autres mauvais traitements, jusqu’à la mort de l’empereur, arrivée en 797.
Les incursions des Sarrasins, qui venaient jusqu'aux portes de la capitale, obligèrent les moines de Saccudion à quitter leur solitude. Ils se retirèrent dans le monastère de Stude, qui était au milieu de Constantinople, mais qui avait été presque entièrement détruit par la persécution de Constantin Copronyme. Platon s’y renferma dans une petite cellule, et y vécut en simple religieux, sous la conduite de Théodore, son neveu. La prière et le travail des mains faisaient son unique occupation. Il s'était attaché aux pieds une grosse chaîne de fer, qu’il avait soin de cacher sous sa robe quand on venait le voir.
Saint Platon était fort zélé pour la discipline ecclésiastique. Nicéphore, homme de grande vertu, mais laïque, avait été élu, en 806, patriarche de Constantinople. Le Saint désapprouva hautement son élection, parce que les canons déclaraient irrégulière l’ordination des néophytes. Sa fermeté lui attira l’année suivante une nouvelle persécution.
L'empereur Nicéphore venait de faire rétablir dans tous ses droits Joseph, économe de l’église patriarcale, déposé par saint Taraise, pour avoir célébré le mariage scandaleux de Constantin avec Théodote. Saint Platon condamna ce rétablissement comme contraire à la vigueur de la discipline ecclésiastique. L'empereur irrité le mit entre les mains d’une troupe de mauvais moines et de soldats insolents, qui le firent beaucoup souffrir pendant une année entière; il lui ordonna ensuite de comparaître devant un concile composé d’évêques vendus à la cour, qui le trailèrent d’une manière indigne et le condamnèrent enfin sur d’horribles calomnies. En vertu de la sentence inique rendue par le concile, l’empereur exila le Saint, et le fit ignominieusement traîner d'étape en étape, dans les îles du Bosphore, durant l’espace de quatre ans. Platon, malgré le mauvais état de sa santé, souffrit les fatigues de son exil avec une patience admirable. L’empereur en fut touché de compassion et résolut même de le rappeler de son exil; mais il ne put exécuter sa résolution, ayant été surpris et tué par les Bulgares en 811.