‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 113 sur 339 · SAINTE JULIENNE ET LA FÊTE-DIEU · texte numérisé non relu

SAINTE JULIENNE ET LA FÊTE-DIEU

de vénération, moins elle se jugeait digne de servir d’instrument aux desseins de Dieu.

Elle prit enfin le parti de s’en ouvrir à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin de Liége, et elle le pria de vouloir bien prendre l’avis des hommes éminents qu’il avait sans cesse l’occasion de voir. Tout fut donc soumis, exposé à Jacques Pantaléon, alors archidiacre de l’église de Trèves, depuis Urbain IV, de sainte mémoire : à Hugues de Saint-Cher, prieur provincial de l'Ordre des Frères Précheurs, depuis cardinal ; à Guyard, évèque de Cambrai ; au chancelier de l'Université de Paris ; aux frères Ecgidius, Jean et Renaud, professeurs de théologie à Liége.

L'avis unanime fut que rien dans la loi divine ne s’opposait à l’établissement d’une fête spéciale du Saint Sacrement. :

Cependant Julienne ne se bornant pas à recueillir le jugement de tant d'hommes éclairés, voulut avoir celui d’une femme, d’une simple religieuse comme elle. Il y avait alors une recluse, nommée Isabelle, qui, sans l’avoir désirée, jouissait d’une haute réputation de piété. Julienne l’attira au Mont-Cornillon ; elle lui communiqua son dessein, et eut la douleur de voir que celle-ci n’en était pas frappée; mais, un an après, Isabelle eut ellemême une vision. Transportée au ciel parmi les gloires éternelles, il lui sembla qu’elle entendait les bienheureux agenouillés demander avec supplication à Dieu l’établissement d’une solennité qui devait raffermir la foi des hommes. A cette nouvelle, grande fut la joie de Julienne, et dès lors les deux Sœurs commencèrent à unir étroitement leurs vœux et leurs pensées.

Cependant cette parole du Prophète devait une fois de plus s’accomplir : « J'ai nourri et élevé en dignité mes fils, et ils m'ont méprisé.. Le bœuf connaît son maître, et Israël ne m’a point connu, et mon peuple ne m'a point compris ». Une persécution, aussi violente qu’injuste, fut ourdie contre Julienne. On la traitait de visionnaire ; ses bonnes intentions étaient inculpées, sa modestie traitée d’orgueil, son entreprise de folie. Ce fut au point que la pieuse Abbesse en vint à douter d’elle-même, à s'interroger avec effroi, à craindre d’avoir trop présumé de ses forces, et de s’être attribué une mission surhumaine. Une inspiration naquit en son esprit : ce fut de se rendre à Cologne avec quelques-unes de ses Sœurs ; à Cologne, la ville, par excellence, dés âmes ferventes, la sainte nécropole des Confesseurs, des Martyrs, des Vierges. Ici, les Acta Sanctorum rapportent un fait, qui peut-être provoquerait le sourire dédaigneux de l’incrédulité moderne, mais que nous aimons à enregistrer. C'est que l'ennemi du monde, Satan, furieux de ce pèlerinage, mit tout en œuvre pour l’entraver ; qu’il se jeta dans les chevaux afin de les effrayer, et, au retour, donna un si rude choc au chariot, qu’il le renversa. Mais les saintes voyageuses n’éprouvèrent aucun mal; et Julienne avait, au pied de l’autel de saint Pierre, repris toute sa force et tout son courage. Au reste, elle en avait plus besoin que jamais ; car plus que jamais aussi la persécution allait se réveiller avec violence. La voix publique accusa Julienne d’avoir caché les chartes et dilapidé les revenus du monastère. Excité contre la vénérable prieure, le peuple de Liége brise les portes du couvent, pénètre jusqu’à l’oratoire de Julienne, le saccage, soi-disant, pour trouver ces chartes. Julienne avait dû s'éloigner ; elle chercha un asile dans la cellule d’une religieuse nommée Eve, qui était devenue sa plus intime confidente ; puis Jean de Lausanne lui offrit sa maison, et le digne évêque de Liége, Robert de Torote, la prit sous sa protection. Robert, en effet, ee à la vertu de Julienne : : déjà, en 4946,

il avait, par une lettre adressée à tout son clergé, ordonné que la fête du Saint Sacrement serait célébrée tous les ans le jeudi après l’octave de la Trinité, avec jeûne la veille. L'année suivante, les chanoïnes de Saint-Martin avaient les premiers inauguré cette solennité. Hugues de Saint-Cher, pommé cardinal du titre de Sainte-Sabine et envoyé en Allemagne avec pouvoirs de légat, avait voulu célébrer la nouvelle fête à Saint-Martin du Mont. Enfin, deux ans après, le cardinal Capoce, aussi légat, étant à Liége, ayait également sanctionné la fête.

C'étaient tous ces témoignages honorables qui excitaient si particulièrement la haine et l’envie contre Julienne. Le bon évêque Robert étant mort, les violences s’enhardirent, et une seconde irruption eut lieu dans le monastère du Mont-Cornillon. Encore une fois, l’oratoire de la Sainte fut saccagé ; on saisit Julienne, on la jeta dans une salle basse ; à travers les fenêtres on lui lançait des pierres, tandis que, semblable à saint Etienne, elle se contentait de prier pour ses bourreaux.

À quelque temps de là, les Liégeois furent frappés de plusieurs calamités ; le malheur public fit parler leur conscience.

Julienne, insensible au danger personnel, avait charge d’âmes ; elle devait compte à Dieu du salut des colombes qui l’entouraient. Réunissant donc cette troupe timide, elle partit sans ressources, sans asile, n’ayant plus de patrie ; mais ses yeux se levaient au ciel, la patrie éternelle; mais, à défaut des hommes, Dieu était là !

A Namur, enfin, elle trouva un asile et une chapelle. Ce fut là qu’elle reçut la visite bien inattendue, mais bien douce pour son cœur, d’un de ses plus ardents persécuteurs, dom Jean, supérieur des deux couvents de Mont- Cornillon. Il venait lui exprimer et son repentir et son admiration ; elle ne voulut que s’unir en prières avec lui. Pendant le retour, dom Jean tomba malade et mourut en route. A l’heure même où le prieur fermait les yeux, Julienne entendit le chœur des Anges et elle reconnut particulièrement la voix de dom Jean. Elle le dit à ses compagnes. Plus tard, en effet, il fut démontré que cette sainte vision avait exactement coïncidé avec la mort de dom Jean.

Cependant le moment approchait où la noble femme, pour qui la vie «avait été un combat », devait enfin jouir du repos, laissant après elle une œuvre impérissable. Le 5 avril 4258, Julienne fermait les yeux sur la terre d’exil. Elle mourait pleine de foi et d'espérance, sans avoir rien perdu de son humilité.

Comme elle l'avait désiré, son corps fut porté dans l’abbaye de Villers et déposé derrière le maître-autel. Elle n’a point été canonisée dans les formes ; mais on la trouve qualifiée de Sainte dans quelques martyrologes et dans les offices propres de la cathédrale de Liége. Son culte est aussi établi en Portugal depuis le xvrr° siècle, avec un office propre pour la fête, approuvé par la congrégation des Rites, à l’occasion de la translation de quelques-unes de ses reliques qui furent portées de Rome à Lisbonne, Ces reliques, transférées depuis à Anvers, y ont été conservées dans l’abbaye de Saint-Sauveur ; elles reposent actuellement dans l’église paroissiale de Saint- André.

« Foi céleste ! foi consolatrice ! tu fais plus que de transporter les montagnes, tu soulèves les poids accablants qui pèsent sur le cœur de l’homme!»

1 Chateaubriand.

Une simple religieuse avait conçu l’idée admirable de la fête du Saint Sacrement : une pauyre recluse en poursuivit sans relâche l’exécution ; Eve continua Julienne.

Et ce fut un saint pontife, Urbain IV — qui n’avait pas oublié les jours de sa vie écoulés à Liége, — ce fut cet illustre Pape français, digne contemporain de saint Louis, qui, le 8 septembre 1264, fit l'institution réelle de cette fête.

Ajoutons que, reconnaissant le zèle inspiré de la recluse Eve, il daigna lui envoyer la bulle avec l'office qu’il avait fait composer tout exprès par saint Thomas d’Aquin, en y joignant une lettre trop paternelle et trop touchante pour que nous n’en traduisions pas les quelques lignes suivantes :

« URBAIN, serviteur des serviteurs de Dieu, à Eve, recluse de Saint- Martin de Liége, notre fille en N.-S. J.-C., salut et bénédiction apostolique.

« Nous savons, Ô fille bien-aimée, que votre âme a désiré avec ardeur que la fête solennelle du très-saint Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ fût instituée dans l'Eglise de Dieu, pour être perpétuellement célébrée par les fidèles. Cest pourquoi, Nous vous annonçons pour votre satisfaction que Nous avons jugé qu’on pouvait l’établir pour l’affermissement de la foi !catholique, et qu’il était utile que, indépendamment du souvenir quotidien que l’Eglise voue à ce Sacrement si admirable, une solennité particulière et plus auguste encore y fût attachée. Que ce jour apporte donc à tous les chrétiens la joie d’une nouvelle fête, et qu’il soit fêté avec une grande joie, comme Nous le recommandons amplement dans les Lettres apostoliques que Nous envoyons dans le monde entier. Réjouissez-vous, parce que le Seigneur tout-puissant a exaucé le vœu de votre cœur, et que la grâce céleste a répondu dans sa plénitude aux prières de vos lettres ».

En 1312, la bulle d’Urbain IV fut confirmée au concile de Vienne sous Clément V, et dès lors la célébration de la Fête-Dieu fut générale.

Légende céleste, Godescard, etc.

SAINT VINCENT FERRIER, DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE, CONFESSEUR 4357-1419. — Papes : Innocent VI; Martin V. — Roi de France : Charles VI.

Après les premiers Apôtres, Vincent est de tous les hommes apostoliques celui qui a fait le plus de fruit dans la parole de Dieu.

Louis de Grenade.

Ii fut l'ange de l'Apocalypse, volant au milieu du ciel, pour annoncer le jour redoutable du jugement dernier. :

Pie I, Bulle de la canonisation.

La ville de Valence, en Espagne, très-féconde en Saints, donna au monde Vincent, de l’ancienne famille de Ferrier, le 23 janvier 1357. Guillaume Ferrier, son père, et Constance Miguel, sa mère, étaient des personnes fort pieuses, et l’on peut croire que ce fut par les grandes aumônes

qu’ils faisaient aux pauvres qu'ils méritèrent d’avoir un tel fils. Notre-Seigneur leur fit connaître, avant sa naissance, l’excellence du présent qu'il leur voulait faire. Un religieux, vêtu de l’habit de Saint-Dominique, apparut au père et l’assura qu’il aurait un fils du même Ordre que lui, qui brillerait dans l'Eglise par l'intégrité de sa vie, par la pureté de sa doctrine et par la grandeur de ses miracles ; et, pour sa mère, contre son ordinaire, elle ne sentit aucune douleur en le portant ; de plus, elle entendit souvent, pendant sa grossesse, comme un petit chien qui aboyait dans ses entrailles ; l'archevêque de Valence, son parent, interpréta ce signe et lui dit que l'enfant qu’elle mettrait au monde serait un excellent prédicateur. Son baptême se fit avec beaucoup de solennité, et il fut appelé Vincent : il devait, en effet, remporter d’insignes victoires sur les trois ennemis de notre salut : le démon, la chair et le monde t.

A peine eut-il l’usage de la raison, que ses parents, qui l’aimaient tendrement et en voulaient faire quelque chose de grand, l’envoyèrent aux écoles ; il y fit des progrès si remarquables, qu’on le jugea capable, à douze ans, d'entrer en philosophie, et à quatorze, d’entrer en théologie; dans ces sciences, non-seulement il surpassait tous ses condisciples, mais il égalait même ses professeurs et s’acquit la réputation d’un grand philosophe et d’un excellent théologien. On vit paraître dès lors en lui l’inclination qu’il avait pour la prédication : car il prenait plaisir à assembler ses compagnons et à réciter devant eux les sermons qu’il avait entendus dans les chaires de Valence. Son amour était encore plus grand pour la piété que pour l'étude. Il fréquentait les églises et y passait tous les jours beaucoup de temps en oraison ; il ne manquait jamais de jeûner le mercredi et le vendredi : pratique qu’il observa inviolablement tout le reste de sa . vie. Sa tendresse et sa dévotion pour la sainte Vierge étaient extrêmes, et un prédicateur lui semblait toujours avoir bien prêché lorsqu'il avait publié les louanges de cette Reine des Anges. Les larmes qui coulaient alors de ses yeux faisaient voir la joie dont son cœur était rempli. La passion et la mort de Notre-Seigneur étaient un autre objet de sa dévotion : il ne pouvait rien lire ni entendre sur ce sujet qu'il ne pleurât d'amour et de compassion ; aussi ne manquait-il jamais de réciter les Heures de la Croix et celles de Notre-Dame. Loin de faire tort à ses études, cette régularité lui méritait du Ciel l'ouverture de l'esprit et les lumières nécessaires pour réussir. Il avait aussi une très-grande charité pour les pauvres ; il leur donnait tout ce qui était en son pouvoir, les menait librement dans la maison de ses parents pour y recevoir l’aumône ; et, ayant reçu de ces mêmes parents la troisième partie de ce qu’il pouvait espérer de leur héritage, il n’employa que quatre jours à tout distribuer aux nécessiteux, et surtout aux maisons religieuses, qu’il regardait comme des compagnies bienheureuses de pauvres évangéliques.

Lorsqu'il eut dix-sept ans, son père lui fit trois propositions. La première, d'entrer dans l’ordre de Saint-Dominique, selon la vision qu’il en avait eue avant qu'il vint au monde. La seconde, de se marier, ce qu'il pourrait faire fort avantageusement, ayant beaucoup de biens et les qualités de corps et d'esprit nécessaires pour faire une grande fortune dans le siècle. La troisième, d'aller à Rome ou à Paris, pour y faire valoir les talents extraordinaires que Dieu lui avait donnés. Vincent ne délibéra pas beaucoup sur ces trois choses : il dit tout d’un coup à son père qu’il choisissait la première, à laquelle Dieu Pavait destiné de toute éternité. Ce choix causa une

Page 1