Vincens, homme qui est toujours en action de vaincre
joie extrême tant à son père qu’à sa mère : ils ne cessèrent tout le jour de lui en témoigner leur satisfaction, bien différents de ces parents cruels qui détournent leurs enfants de la profession religieuse, et aiment mieux les voir dans l’engagement des vices du monde que dans cette condition sainte, où l’on fait état de les combattre et de les surmonter.
Le lendemain, son père le conduisit lui-même au couvent de Saint- Dominique, et le présenta au prieur. Toute la communauté le reçüt et l’admit au nombre des postulants, et trois jours après, le 5 février 1367, fête de sainte Agathe, il prit l’habit de religion avec un contentement extrême de son âme, et au milieu de la joie générale des assistants : on vit bien que sa vocation avait Dieu pour auteur : aussi le considéra-t-on comme une lumière qui se levait sur l'horizon de l'Eglise. Son noviciat fut une imitation perpétuelle de la vie de saint Dominique, qu’il lut avec beaucoup d’assiduité et d'application ; de sorte qu’il n’eut pas de peine, au bout de l’an, d’être reçu à faire profession.
Après ses vœux, comme il savait que, pour réussir dans la prédication de l'Evangile, la fin de sa vocation religieuse et celle de son Ordre, trois choses lui étaient nécessaires : l’oraison continuelle, l’étude de la théologie et la lecture de l’Ecriture sainte, il s’y appliqua sérieusement, et amassa, par ce moyen, un trésor de lumières et d’onction qui lui devait servir dans la suite à éclairer toute l’Europe, à toucher et convertir une infinité de cœurs. On l’obligea, quelques années après, à enseigner la philosophie aux jeunes religieux de son monastère ; et il s’en acquitta de telle sorte que plus de soixante-dix séculiers y venaient aussi pour Pentendre.
Ses supérieurs, admirant de plus en plus son érudition, l’envoyèrent à Barcelone, où les plus savants hommes de leur Ordre étaient alors ; et de là à l'université de Lérida, où, n’ayant encore que vingt-huit ans, il fut fait docteur par le cardinal Pierre de Lune, en ce temps-là légat en Espagne, et depuis en France, à la cour du roi Charles VI. Ayant été honoré du bonnet de docteur, il réyint à Valence, lieu de sa naissance et de sa profession, où il fut reçu avec grand respect par plusieurs personnes de qualité, qui allèrent au-devant de lui, et lui témoignèrent une singulière estime. Quelques jours s'étant écoulés, l’évêque, avec son chapitre et les magistrats de la ville, le prièrent d'exposer publiquement l’Ecriture sainte et de faire des leçons de théologie. Il le fit avec tant de succès, et prêcha au peuple avec tant de zèle et d’édification, qu’on venait de tous côtés pour l’entendre. Etudiant, professeur ou prédicateur, il pratiqua toujours le conseil qu’il donne lui-même dans son admirable Traité de la vie spirituelle : « Quelque étendue d'esprit qu’on croie avoir, dit-il, il ne faut jamais omettre les pratiques de la dévotion ; en lisant et en étudiant, on doit toujours élever son cœur à Jésus-Christ, pour lui demander la grâce de l'intelligence ; et il est nécessaire de retirer souvent ses yeux du livre pour se cacher intérieurement dans les plaies du Crucifix ».
C'était là la méthode qu’il gardait en étudiant, principalement après qu'il se fut entièrement consacré à l'exercice de la prédication, qui était son principal talent ; car il composait ordinairement ses sermons aux pieds du crucifix, pour tirer des plaies de Jésus-Christ crucifié la lumière et le feu dont il avait besoin pour toucher ses auditeurs, et, après le sermon, il se mettait encore aux pieds du crucifix pour en rapporter tout le succès à sa gloire et pour renouveler ses résolutions de pratiquer le premier ce qu’il avait enseigné aux autres. Un jour, comme un grand seigneur devait assister à sa prédication, au lieu de suivre cette méthode, il se prépara avec
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travail, et avec une grande application d’esprit, mais il ne réussit pas à son ordinaire. Se faisant entendre le lendemain devant le même seigneur avec les dispositions qu’il avait coutume d’apporter, il prêcha incomparablement mieux et avec beaucoup plus d’onction et de force. Ce prince, qui s’en aperçut, lui en demanda la raison; il lui répondit ingénûment que c’était parce que Vincent avait prêché la première fois, et que Jésus-Christ avait prêché la seconde. Il ne faut donc pas s'étonner si ce zélé prédicateur faisait tant de bruit par ses sermons, et si l’on n’en sortait jamais qu'avec componction de cœur, et dans le dessein de quitter le péché et de commencer une meilleure vie.
Le démon, ne pouvant souffrir qu’il marchât à si grands pas dans le chemin de la perfection, et qu’il lui enlevât tous les jours un si grand nombre d’âmes dont il croyait être le maître, se servit de divers moyens pour le perdre ou pour l’arrêter dans l’heureux progrès de sa course. Un jour, il lui apparut sous la figure d’un anachorète : il disait être un de ces anciens solitaires qui avaient vécu avec tant de sainteté dans les déserts de la Thébaïde ; il raconta qu’étant jeune, il s’était donné du bon temps, mais que cela ne l’avait pas empêché d’arriver, dans la suite, à une grands pureté de vie ; il lui conseilla de ne pas tant s’affaiblir dans sa jeunesse par les austérités et par les veilles, mais de donner quelque chose à la faiblesse et aux nécessités du corps, d'autant plus qu’il avait besoin de force pour la prédication, et que la discrétion était la mère de toutes les vertus. Il n’y avait rien de plus plausible ni de plus artificieux que cette tentation ; mais le Saint, l’ayant découverte, repoussa courageusement le démon, tant par le signe de la croix, qu’en lui disant : « Va, Satan, je ne veux pas moins donner ma jeunesse à Dieu que ma vieillesse ». Une autre fois, cet ennemi des . hommes lui apparut sous la figure d’un éthiopien, et le menaça de lui faire une guerre continuelle, dont enfin il sortirait victorieux ; mais les menaces ne lui réussirent pas mieux que les ruses, et le Saint le confondit en lui répondant que celui qui lui avait donné la force de commencer, lui donnerait aussi le courage de persévérer. Enfin, Vincent ayant lu, dans le livre de saint Jérôme, sur la virginité de la Mère de Dieu, ces paroles du Sage : « Personne ne peut être continent si Dieu ne le soutient de sa grâce », et s’étant mis aussitôt à genoux devant une image de Notre-Dame, pour lui demander la conservation de sa virginité, ce monstre infernal eut l’effronterie de former une voix du côté de cette image, qui disait qu’il avait été vierge jusqu'alors, mais qu’il perdrait bientôt une fleur si précieuse. On ne peut pas concevoir quelle fut la douleur et la confusion de ce fervent Religieux en entendant ces paroles ; mais la Sainte Vierge, qui ne le voulait pas laisser longtemps en peine, lui apparut aussitôt avec une beauté admirable, et lui fit connaître que la première voix venait de l’ennemi, et que, pour elle, elle ne l’abandonnerait jamais. L’esprit présomptueux fut couvert d’une telle confusion, qu’il n’osa plus se servir des mêmes armes pour l’altaquer.
Mais comme son orgueil monte toujours et ne se rend jamais jusqu’à notre mort, il prit d’autres mesures pour faire la guerre au Serviteur de Dieu. Il mit dans l'esprit d’une femme de faire la malade, de le mander chez elle pour la confesser, et là, de témoigner pour lui une passion violente et criminelle. Le Saint lui dit qu’elle devait rougir d’une si grande effronterie ; et, sans se trop appuyer sur ses forces, ni prétendre demeurer auprès du feu sans se brûler, il prit incontinent la fuite, et laissa cette impudente pleine de confusion et de fureur. Cependant, comme elle craignit d’être