LÉ A
dénoncée par le saint Religieux, elle voulut mettre son honneur à couvert, en criant de toutes ses forces que son confesseur avait voulu lui faire violence ; mais Dieu, le vengeur des injures faites à ses serviteurs, permit au démon d’entrer dans son corps, et de la tourmenter avec tant de cruauté, qu'il était bien visible que c'était un châtiment de sa calomnie. Les exorcismes furent employés pour la guérir ; mais elle ne put l’être que par les prières de saint Vincent.
Certains envieux, irrités des éloges qu’on ne cessait de donner à sa vertu, et poussés par une inspiration diabolique, décidèrent une femme de mauvaise vie, par l’appât d’une grande somme d’argent, à s’introduire secrètement dans la cellule du Saint. Ils l’aidèrent à s’y rendre un soir d’hiver qu'il prolongeait sa prière à l’église. Quand Vincent ouvrit la porte de sa cellule et trouva assise au pied de son lit cette misérable, il crut d’abord à une supercherie du démon qui voulait le tenter sous cette forme séduisante. Il fit le signe de la croix, et il s’écria : « Que fais-tu là, Satan, ennemi de Dieu ? — Je ne suis pas Satan, répondit la courtisane ; mais une jeune fille qui ne peut plus résister à l’amour qu’elle a pour toi »… ŒElle allait continuer, mais le Saint l’interrompit, et d’un ton bref et impérieux : « Vat-en, scélérate », lui cria-t-il, « et prends garde qu’une mort soudaine ne te punisse de ton affreuse iniquité ! Comment as-tu osé tenter de souiller mon corps et mon âme, que dès mon enfance j'ai consacrés à Jésus-Christ ? » Soit effroi, soit excès d’audace, la malheureuse demeurait immobile. Alors Vincent répandit à terre des charbons ardents contenus dans un brasier, et, s’agenouillant sur les charbons, il dit à la courtisane : « Viens, si tu l’oses, viens te jeter sur ce feu ; il n’est pas aussi terrible que celui de l’enfer ». A ce spectacle la femme tomba à demi-morte, pleurant, sanglotant, demandant pardon au Saint, et lui promettant de changer entièrement de vie. Elle lui révéla le nom de ceux qui l’avaient portée à cet acte. Vincent la fit sortir, en lui ordonnant de tenir cachés les noms de ses complices. Mais elle ne promit pas le silence. Dès le lendemain elle raconta tout, et couvrit de honte ceux qui avaient voulu calomnier et déshonorer le Saint. La pécheresse fit une sincère conversion.
Cette double victoire ne lassa point l'esprit tentateur. Il porta un vieux pécheur, que le Saint avait repris, à se déguiser sous l’habit religieux, pour aller ensuite voir, de nuit, une femme mal famée. Celle-ci, avant qu’il repartit, voulut savoir son nom : Je m’appelie Vincent Ferrier, dit-il malicieusement, mais je vous conjure de ne parler de notre entrevue à personne. Elle le promit, puis s’empressa de le publier avec des circonstances si particulières que les amis mêmes de Vincent ne savaient qu’en penser.
Le Saint s'était humilié devant le Seigneur ; il attendait dela miséricorde divine sa justification et se prosternait, plein de résignation, au pied des autels, avec l’espoir que son innocence triompherait de cette odieuse calomnie. En effet, Boniface, son frère, alors magistrat à Valence, profita d’une occasion solennelle pour faire reconnaître le coupable à la personne qui le recherchait. On montra à celle-ci le Père Vincent, mais elle répondit qu’elle connaissait bien le serviteur de Dieu, quoiqu’elle ignorât son nom, qu’elle l’avait entendu prêcher quatre fois, et que celui qu’elle demandait était déjà sur le retour de l’âge. L’imposteur fut découvert, et son infâme stratagème donna un nouvel éclat à l’innocence du Saint.
On dit qu’à la fin ce vieillard, frappé de la mansuétude de Vincent, se convertit, et, chose rare, il abandonna dans un âge avancé les habitudes de sa Jeunesse qui avaient vieilli avec lui.
En ce temps, Clément VIT, qui s'était toujours porté pour successeur de saint Pierre contre le pape Urbain VI, étant mort, le célèbre Pierre de Lune, dont nous avons déjà parlé, fut élu en sa place par les suffrages des cardinaux de ce parti, et se fit nommer Benoît XIII. Une des premières choses qu’il fit après son couronnement fut d'envoyer vers saint Vincent, dont il connaissait les grands mérites, et de l’obliger de venir à sa cour. Lorsqu'il fut arrivé, il le prit pour son confesseur, et lui donna la charge de maître du sacré palais. Le Saint avait en aversion ces honneurs qui le tiraient souvent de son cloître et le détournaient des exercices de l’étude, de l’oraison et de la prédication ; néanmoins, il les accepta par obéissance, sachant bien que Dieu l’en ferait sortir selon l’ordre invariable de ses desseins, quand il lui plairait. Si l’on s’étonne qu’un homme si saint et si rempli de l'amour et de la lumière de Dieu, ait suivi le parti d’un pape schismatique, et ait même été son confesseur, on doit considérer que Dieu n’éclaire ses plus grands serviteurs qu'autant qu’il lui plaît et que dans le temps qu’il lui plaît; d’ailleurs, l'affaire de la légitime succession de saint Pierre était alors extrêmement embrouillée et difficile à résoudre, chacun des trois qui se disaient papes prétendant être le vrai Pape; le parti de Benoît était suivi de la France et de l'Espagne, et jugé le meilleur par un grand nombre de personnes éminentes en savoir et en sainteté. Nous tenons sans doute pour article de foi que, comme il n’y a qu’une Eglise catholique, il ne peut aussi y avoir qu’un seul souverain Pontife ; la foi ne nous oblige pas néanmoins de croire que ce souverain Pasteur soit celui qui est reconnu pour tel par une partie des fidèles, lorsque les autres fidèles en reconnaissent un autre, lorsque l'affaire est obscure et difficile d’ellemême, et n’a point encore été décidée par le jugement de l'Eglise.
Cependant, un grand nombre de princes et de prélats, ayant inutilement travaillé pour faire cesser ce grand schisme, jetèrent les yeux sur notre Saint pour négocier une affaire de cette importance. Il fit plusieurs voyages pour ce sujet, tant vers l’empereur Sigismond, qui était alors en Catalogne, que vers Charles VI, roi de France, et vers Martin, roi d'Aragon ; il avait même persuadé à Benoît XIII de renoncer volontairement à cette suprême dignité, et de fouler aux pieds les honneurs du monde pour donner la paix à l'Eglise. Mais ce pape ne persévéra pas dans une si sainte pensée ; il ne consentit pas plus que ses antagonistes de Rome : Boniface IX, Innocent VII, Grégoire XII; pas plus que les papes du concile de Pise, Alexandre V et Jean XXIII, ou moins encore, à abdiquer, pour l’unité et la paix de l'Eglise, une charge qui, rompue en deux ou trois, mise en lambeaux, usurpée, était bien moins puissante à éloigner l’anarchie et la discorde du corps mystique de Jésus-Christ. Ces malheurs ne cessèrent qu’en 1417, par l’élection de Martin V, comme unique pape.
Quand il vit Les efforts inutiles qu’on faisait pour amener le Pape à déposer la tiare, Vincent fut saisi d’une profonde douleur. Le séjour de la cour pontificale lui devint à charge, et il obtint de se retirer dans le couvent des religieux de son Ordre à Avignon. Telle fut sa tristesse qu'il tomba gravement malade ; la fièvre le dévora ; aucun remède ne put diminuer l’intensité du mal qui l’épuisait. Il était alité depuis douze jours, et il attendait la mort, qui devait mettre un terme aux amers chagrins qui le consumaient. La veille de la fête de saint François, 3 octobre 1396, il eut une si forte crise, que tous ceux qui entouraient son lit de douleur furent consternés, et crurent qu'il allait rendre le dernier soupir. Mais Dieu voulut alors vérifier en son serviteur ce qu’il avait ait dans le livre de Job: « Quand tu te croiras
sur le point de périr sans ressource, alors tu te lèveras comme l'étoile du matin :». Tout à coup la cellule de Vincent fut remplie d’une lumière prodigieuse et d’une céleste splendeur.
Le Sauveur du monde, accompagné d’une multitude d’anges et des glorieux patriarches Dominique et François, se présenta au malade. « Lève-toi sain et sauf, Vincent », lui dit-il, «et console-toi : le schisme finira bientôt, et ce sera lorsque les hommes auront mis un terme aux nombreuses iniquités dont ils se souillent. Lève-toi donc, et va prêcher contre les vices; c’est pour cela que je t'ai choisi spécialement. Avertis les pécheurs de se convertir, parce que mon jugement est proche ». Le Sauveur lui parla encore de trois choses. Il lui dit premièrement que, pour le rendre capable d'entendre et de poursuivre l’apostolat dont il le chargeaït, il le confirmait en grâce : faveur singulière, qui dut extraordinairement réjouir une âme aussi pleine d’humilité et de crainte. Il ajouta qu'il sortirait victorieux de toutes les persécutions suscitées contre lui, et que dans ses combats le secours divin ne lui manquerait jamais, jusqu’à ce qu'après avoir prêché le jugement dans une grande partie de l’Europe, avec un grand fruit pour les âmes, il finit saintement sa vie aux extrémités de cette partie du monde. Enfin il lui donna diverses instructions sur la manière dont il devait exercer son ministère apostolique. Ses historiens ne nous en ont pas transmis les détails, mais il est facile de les deviner à l’ordre admirable invariablement suivi par le nouvel apôtre dans l’exercice de son ministère miraculeux. En cessant de parler au Saint, le Seigneur, en signe &’amour, lui toucha le visage avec sa maïn droite. « O mon Vincent, lèvetoi », lui dit-il une seconde fois ; puis il disparut. L’attouchement divin avait produit son effet. Soudain Vincent se sentit parfaitement guéri et son cœur fut rempli d’ ineffables consolations.
Cette apparition merveilleuse, racontée par les plus anciens biographes du Saint, est d’autant plus digne de foi que le Saint lui-même l’a confirmée dans une lettre qu’il écrivit à Benoît XIII, quinze ans plus tard.
La cellule où saint Vincent Ferrier reçut une grâce aussi remarquable et une mission aussi miraculeuse, fut changée en une chapelle qui devint l’objet d’une grande dévotion. Le cataclysme révolutionnaire la détruisit avec le couvent qui la renfermait.
Le lendemain de sa guérison miraculeuse, Vincent se rendit auprès du Pape. Celui-ci fut aussi joyeux que surpris de voir en parfaite santé celui que la veille même, dans une visite bienveillante, il avait vu aux portes de Ja mort, Il fut plus surpris encore, mais moins joyeux, lorsqu'il entendit le Saint lui demander la permission de quitter la ville, et d’aller prêcher librement et pauvrement l'Evangile de contrée en contrée. Benoît XIII ne crut pas devoir lui donner cette permission pour le moment : il avait besoin de lui. Vincent ne voulut pas désobéir ; il savait que les révélations particulières doivent être soumises au contrôle de l'Eglise de Dieu; il se résigna donc à renvoyer à un autre moment l'exécution de son projet. Cette attente fut longue. On le retint deux ans, durant lesquels il servit avec une patience héroïque et une fidélité exemplaire, dans l'office de maître du sacré palais, celui qu’il regardait comme le véritable vicaire de Notre-Seigneur. Enfin il obtint le juste sujet de ses demandes. Pour le retenir et l’attacher à jamais à la cause des papes d'Avignon, on lui avait offert l’évêché de Lérida et le chapeau de cardinal ; Vincent avait refusé. « Je dois exécuter », disait-il, « l’ordre que j’ai reçu de Dieu, et Dieu m’a commandé d’aller prêcher le