‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 117 sur 339 · Ps: CxITTe · texte numérisé non relu

Ps: CxITTe

maison, il allait loger dans un monastère de religieux ou chez le curé.

En se dirigeant vers le lieu choisi pour sa demeure, il chantait avec ceux de sa compagnie les litanies de la Vierge ou quelques prières pieuses.

Malgré les fatigues du voyage, le Saint ne se reposait pas en entrant dans la maison qu’il devait habiter. Il continuait ses exercices dans l’ordre accoutumé, jeûnait, gardait l’abstinence, faisait l’oraison, lisait la sainte Ecriture, et prenait une collation très-frugale. On le sait, la Règle des Frères Prêcheurs n’oblige sous aucune peine de péché, et nous ajoutons ceci : hors du couvent elle admet une dispense presque générale des observances qui constituent la vie monastique ; notre excellent religieux y était pourtant aussi fidèle que le plus fervent novice. Il en gardait toutes les austérités ; il y en ajoutait même d’autres. Ainsi il portait continuellement un rude cilice ; chaque soir, avant sa collation, il s’administrait une discipline sanglante ; et quand il était trop faible pour agir lui-même, il priait un de ses compagnons, au nom de la Passion du Sauveur, de lui rendre ce bon office et de ne pas l’épargner.

L'homme de Dieu se couchait tard, et il s ’accordait cinq heures de sommeil seulement; son lit ordinäire était la terre ou quelques faisceaux de menues branches. Une pierre ou le livre sacré des Ecritures lui servait d’oreiller. 11 se levait toujours à minuit pour dire Matines, et il récitait son office à genoux, très-distinctement et avec beaucoup de dévotion.

Sa chasteté était admirable. Jamais il ne regarda de femme en face ; jamais, durant trente ans, il ne vit de tout son corps que ses mains nues. Il avait un si grand amour pour la pauvreté évangélique, qu’il exhortait tout le monde à l’embrasser ; beaucoup de personnes fort riches, de toutes sortes de conditions, distribuèrent leurs biens aux pauvres pour suivre Jésus-Christ pauvre, à l'exemple de son serviteur.

Emue par les miracles du Sauveur, et désireuse d’entendre sa doctrine, une grande foule suivait ses pas à travers la Judée et la Samarie, où il allait, préchant le royaume de Dieu. Ce fut un sentiment semblable qui groupa autour de saint Vincent Ferrier quelques personnes, heureuses de le suivre et de marcher sous sa direction dans les voies du salut. Le Saint crut devoir permettre à ces personnes de s'attacher à lui. Leur nombre ne tarda pas à s’accroître ; bientôt il fallut compter par milliers les dévots pèlerins qui s’associèrent à ses courses. La troupe de notre Saint comprenait trois catégories principales : la première formée de ses coadjuteurs dont le nombre s'élevait à une cinquantaine de religieux ou prêtres ; la seconde, composée d’un nombre assez considérable de Tertiaires de l'Ordre de Saint-Dominique ; la troisième, réunissant une multitude de pénitents dont le nombre a quelquefois atteint le chiffre énorme de dix mille. Le spectacle des vertus héroïques pratiquées par ces pieux pèlerins était une prédication qui parlait aux yeux avec autant d’éloquence, que les sermons du maître retentissaient aux oreilles. On recevait à la fois le précepte et l'exemple de la piété chrétienne. Ce nombreux personnel accélérait le mouvement religieux. Les uns instruisaient les ignorants, les autres donnaient à chacun en particulier les conseils que saint Vincent donnait à tous en général. Ils excitaient les uns et les autres à une prompte imitation, et ils ajoutaient aux grands exercices religieux une pompe, un enthousiasme qui, de proche en proche, ne tardait pas à gagner tous les cœurs par une salutaire contagion.

Le Saint avait prescrit de très-sages règlements, soit pour l'admission des fidèles dans cette sainte compagnie, soit pour leur manière de vivre. On repoussait Ceux qui ne jouissaient pas d’une bonne réputation. Les pécheurs

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publics devaient faire auparavant une pénitence publique très-rigoureuse, et encore ils formaient une section à part, appelée des disciplinants, où l’on voyait des voleurs, des assassins, des courtisanes, des magiciens, des sorcières qui expiaient leurs crimes par des austérités édifiantes. La confession et la communion étaient d'usage au moins une fois par semaine. Cette double pratique contribuait à unir les cœurs à Dieu par des liens plus étroits, et à resserrer entre les membres de la société les nœuds de la charité chrétienne.

Son oraison était continuelle ; et la présence de Dieu lui était si familière qu’il n’en détournait jamais ni son esprit ni son cœur. Il ne donnait que cinq petites heures au sommeil, encore pouvait-il dire, comme l’épouse, que si ses sens étaient alors assoupis, son cœur ne laissait pas d’être éveillé ; car il ne cessait point, durant tout ce temps-là, de penser à Dieu et de s’occuper des vérités éternelles. Il avait toujours le crucifix à la main, ou pendu au cou, pour mieux conserver la mémoire de la Passion de son Sauveur : et il l’appelait sa grande bible, parce qu’il y trouvait tous les trésors de la science et de la lumière de Dieu, qui sont répandus dans les saintes Ecritures. Il se confessait tous les jours avant de célébrer la sainte messe; et, lorsqu'il était au Canon, l’onction de la grâce dont son âme était remplie se dilatait si fort, qu’il versait des larmes en abondance. La dévotion envers la Sainte Vierge s’accrut toujours en lui avec l’âge, et il travaillait sans cesse à l’implanter dans le cœur de ses pénitents et de ses auditeurs. Lorsqu'il arrivait en un lieu, il ne manquait jamais, quelque heure qu’il fût, d'aller à l’église saluer le Saint Sacrement, comme un enfant bien né qui n’entre point dans la maison de son père sans lui rendre ses devoirs et le saluer.

Le plus souvent l’église était trop petite pour contenir son nombreux auditoire. Il choisissait alors une vaste place ou une plaine voisine, et y faisait dresser une estrade assez large pour supporter à droite un autel et à gauche une chaire. Il célébrait tous les jours une messe solennelle, accompagnée du chant de plusieurs clercs habiles et de la musique grave d’un orgue qui le suivait partout.

Après la messe, montant sur la chaire ornée de tapis précieux et d’un baldaquin qui le protégeait contre les rayons du soleil, et en même temps permettait à sa voix d’arriver avec plus de force jusqu'aux extrémités de son nombreux auditoire, Vincent prenait la parole, et se laissant aller à toute l’ardeur de son zèle, il exposait avec une force irrésistible, une éloquence toute divine, les grandes vérités de la religion.

Après le sermon, il s’arrêtait quelque temps au pied de la chaire pour donner ses mains à baiser au peuple et bénir les malades qu’on lui présentait en foule. Il récitait sur eux des prières, qui souvent leur rendaient miraculeusement la santé. Une cloche avertissait le peuple de cet instant, et on l’appelait a cloche des miracles.

Quand il avait terminé cette œuvre de charité, notre Saint se rendait à l’église avec d’autres prêtres, ses compagnons, pour y entendre les confessions de ceux qui s'étaient convertis, et il y demeurait jusqu'à midi, heure de son repas. Tout en pourvoyant aux nécessités de la vie par une frugale nourriture, il se faisait faire une lecture de l’Ecriture sainte ; son repas terminé, il continuait lui-même cette lecture, ou il méditait en silence pendant une heure. La lecture finie, et Vêpres récitées, il prêchait encore au peuple un grand sermon. Le reste de la journée était employé à écouter les confessions, à prêcher en particulier aux moines, aux religieuses, aux prêtres, à certaines réunions particulières, où l’inspiration divine le condui-

sait ; là, souvent il ébranlait les personnes endurcies, réconciliait les adversaires, faisait restituer les biens acquis injustement, et consolait les affligés.

Vers le soir, il disait à un de ses frères de sonner /a cloche des miracles. A ce son bien connu, les malades se rassemblaient à l’église pour recevoir la santé. Enfin, à l'entrée de la nuit, il présidait une procession de pénitents qui se donnaient publiquement la discipline, et c’est par cette cérémonie que Vincent terminait les exercices publics de son ministère !,

Outre les grâces sanctifiantes, il était admirablement avantagé de celles que nous appelons gratuites, et qui sont données pour le salut du prochain. Entre autres, il possédait éminemment celle de parler avec clarté, avec force, avec onction et avec une divine éloquence. Lorsqu'il traitait un sujet de compassion et d'amour, il le faisait avec une si grande douceur et une parole si pathétique, qu’il attendrissait tous les cœurs. Mais lorsqu'il prêchait sur le péché, la mort, le jugement, le purgatoire ou l'enfer, c'était avec un zèle si fort et si foudroyant, qu’il jetait la terreur dans les âmes les plus endurcies. C’est ce qui lui arriva un jour à Toulouse : préchant sur le jugement dernier, et répétant ces paroles de saint Jérôme : « Levez-vous, morts, et venez au jugement ! » il effraya tellement ses auditeurs, qu’il les fit tous trembler et frémir. Une autre fois, parlant encore sur le même sujet au milieu d’une place publique, plusieurs milliers de personnes qui l’écoutaient furent saisies d’une si grande frayeur, qu’elles tombèrent en défaillance. Pendant la plupart de ses sermons, on entendait les cris et les gémissements d’un grand nombre des assistants, en sorte qu’il était souvent obligé d'interrompre ses prédications et de s'arrêter tout court, jusqu’à ce que les sanglots de ses auditeurs eussent cessé. Ses discours n'étaient ie seulement affectifs : il les fortifiait encore de raisonnements si puissants, et de tant d’autorités tirées de l’Ecriture et des Pères de l'Eglise, que l’on aurait dit qu'il savait par cœur ou qu’il avait devant les yeux tous les livres saints. Sa voix était tout à la fois forte et agréable, et quelque grande que fût la multitude de ses auditeurs, les plus éloignés l’entendaient aussi aisément que ceux qui étaient le plus près. Il est même arrivé quelquefois, par un grand miracle, que des personnes éloignées de plusieurs lieues, qui n'avaient pu venir à son sermon, l'ont entendu aussi distinctement que si elles eussent été au milieu de l’assemblée. Il avait si éminemment le don des langues, que celle dont il se servait en chaire devenait intelligible à toutes sortes de nations, et qu’il n’y avait personne en son auditoire, soit Français, soit Italien, soit Allemand, Anglais, Grec ou Barbare, qui ne l’entendît et ne conçût aussi parfaitement ce qu’il disait, que s’il eût parlé la propre langue de tous ces différents pays.

Les prédictions et les miracles qu’il faisait à tous moments montrent assez qu'il avait le don de prophétie, et ces grâces gratuites qui donnent le pouvoir de guérir les maladies et d'opérer toutes sortes de prodiges. Il prédit à la mère d’Alphonse Borgia, lorsqu'il n’était encore qu’un enfant, et depuis à Alphonse Borgia même, qu’il serait Pape, et que dans cette souveraine dignité il lui ferait un très-grand honneur ; ce qui s’est trouvé véritable : car, après la mort de Nicolas V, Alphonse, qui était devenu un grand jurisconsulte, et qui avait été fait évêque de Valence et cardinal, fut enfin créé Pape, sous le nom de Calixte III, et canonisa notre Saint. Un jour, lorsqu'il prêchait à Alexandrie, ville de Ligurie, il s’arrêta tout court au milieu du sermon, et dit à son auditoire : «Je vous fais savoir une bonne nouvelle dont Notre-Seigneur m’a fait part aujourd’hui ; c’est qu’il y a parmi nous un jeune

1. Ranzano, Nider, Antist, Razzi, Diago, Vittoria, Miguel, etc, historiens du Saint, cités par le P. Pradel, VIES DES SAINTS, — TOME IV, 15

liomme qui sera un jour l'honneur de la Congrégation de Saint-François, et qui, parses prédications et sa sainteté, rendra de très-grands services à l'Eglise: on l’invoquera publiquement par des prières avant moi ». (était saint Bernardin de Sienne, la lumière de l'Italie et de l'Ordre de Saint-François, lequel fut canonisé par Te Pape Nicolas V, l’an 4540, cinq ans avant ce saint Prédicateur. Il avertit deux religieux, l’un de son Ordre et l’autre des Ermites de Saint-Augustin, de se confesser promptement, parce qu’ils mourraient subite ment le jour même ; ils Le firent, et, quelques heures après, ils moururent comme il le leur avait prédit. Par le même esprit prophétique, il voyait les choses absentes, quoiqu’elles fussent extrêmement éloignées. Le décès de son père et celui de sa mère lui furent révélés pendant qu’il préchait, afin qu’il les pût recommander aux prières de ses auditeurs.

Un de ceux qui s'étaient engagés parmi les pèlerins qui suivaient PApôtre de Dieu, avait l’esprit assez mal fait pour mettre en doute intérieurement les miracles et les conversions qu’il voyait opérer par le thaumaturge. IL observait toutes ses paroles et toutes ses actions pour y trouver à redire, à la manière des Pharisiens, dont les yeux étaient toujours fixés sur le Sauveur des hommes dans l'espoir et la volonté de le prendre en faute. Un jour Vincent l’accoste, le regarde fixement, et commence à lui découvrir par son discours toutes les pensées de son cœur, toutes les critiques et tous les doutes qui se pressaient en son âme à l’ég gard de sa conduite apostolique ; il le fit avec tant de vérité et de , que le disciple, confus et repentant, se jeta à ses pieds et lui demanda humblement pardon. Vincent le lui accorda de bon cœur; mais en même temps il lui adressa un avertissement paternel : : « Pensez », lui dit-il, « à'ce que vous faites vousmême, et non à ce que font les autres ».

Non- seulement Vincent pratiquait cette vertu qui … l’homme aimable à ceux qui vivent avec lui, mais il l’insinuait aux autres avec beaucoup d'adresse. Un jour, une femme vint le trouver, se plaignant vivement des mauvais traitements qu’elle endurait de la part de son mari. « Enseignezmoi, mon bon Père », ajouta-t-elle, « un moyen efficace pour avoir la paix dans la maison, afin que cet homme ne me maltraite pas continuellement de parole et de fait ». Le Saint la laissa parler à son aise ; il comprit bientôt la cause du mal dont elle réclamait le remède ; c'était seulement sa loquacité et sa pétulance ; elle excitait la colère de son mari par son bavardage et ses répliques insolentes. Alors le Saint lui dit : « Si vous désirez mettre un terme à ces dispositions fâcheuses, allez trouver le frère portier de notre couvent, et faites-vous donner dans un vase de l’eau du puits qui est au milieu du cloître. Lorsque votre mari entrera dans la maison, prenez aussitôt une gorgée de cette eau sans Pavaler, et gardez-la longtemps dans votre bouche. Si vous faites cela, je vous l’assure, votre mari ne se mettra plus en. colère et deviendra doux comme un agneau ». Aussitôt la femme s’empressa d'exécuter le conseil du Saint, trouvant que le remède n'était pas. difficile. Lorsque le mari entra dans la maison, commençant à s’irriter, elle courut au vase et but sa gorgée d’eau, qu’elle retint aussi longtemps qu’elle put; ce qui fit que, ne trouvant pas de réponse, le mari se tut à son tour. Il ut lui-même émerveillé de ce qu’elle ne disait rien, et il remercia Dieu de lui avoir changé le cœur et fermé la bouche, d’où provenaient toutes leurs disputes. Quand le fait se fut produit plusieurs fois, toujours avec le même succès, la femme retourna trouver saint Vincent, et le remercia avec effusion de lui avoir enseigné un pareil remède. Alors le Saint, lui parlant avec douceur, mais avec clarté, lui dit : « Le remède que je vous ai enseigné,

ma fille, ce n’est pas l’eau du puits, comme vous le croyez, mais le silence. En vous taisant vous avez mis la paix entre vous et votre mari. À peine dans la maison, vous l’irritiez par des demandes importunes, et il s’en allait en colère ; c'était votre faute si cette colère allait croissant ; vos répliques insolentes en étaient la cause. À l’avenir gardez le silence, et vous serez toujours en paix avec votre mari ». De Ià le proverbe commun à Valence ; lorsqu'une femme se plaint de son mari, on lui répond : « Remplissez votre bouche d’eau, et il vous arrivera ce qu'a dit saint Vincent ! ».

Quand il confessait les pécheurs, Vincent les aidait miraculeusement à découvrir les fautes qui ne leur étaient point venues à la pensée. Mais ce qui est plus singulier encore, c’est que pendant ses prédications il lui arrivait de fixer les yeux sur certaines personnes qu'il n'avait jamais vues et dont il n'avait jamais entendu parler, et alors il entamait la question des péchés dans lesquels elles tombaient ordinairement, et il entrait dans des circonstances si particulières et si individuelles, que les pécheurs avaient coutume de dire de lui : « Get homme est vraiment un saint, il connaît tout ce qu'il y a de plus caché dans notre intérieur ». Etait-ce un usurier, un adultère, un larron, un assassin, un homme coupable de forfaits abominables ? La parole de Vincent allait si droit à la blessure de l'âme, elle découvrait tellement le secret du cœur, qu’à la fin, aidé par des raisonnements serrés et par une éloquence enflammée de l’amour, il réussissait à les convertir des vices dans lesquels ils étaient plongés, et à les rendre à la voie de la justice et de la pénitence. Dieu avait montré au prophète Ezéchiel Les abominations de son peuple au temps où vivait ce prophète, afin qu’il l’exhortât à la pénitence. Il donna à Vincent Ferrier les mêmes lumières. Partout où il allait prêcher, il voyait les péchés du peuple et les plaies des âmes ; c’est ce qui donnait à sa parole üne direction si sage, si prudente, si efficace pour la correction des désordres. S'il n’en avait pas été ainsi en aucun des lieux où s’exerça son apostolat, Vincent n'aurait pu connaître les péchés particuliers, les secrets abominables de plusieurs ; il n'aurait pu fixer les Fensrds sur eux, les convaincre de leur scélératesse, et les porter efficacement à la pénitence.

Des miracles éclatants appuyèrent sa mission; le nombre en est incalculable. Plus de huit cent soixante sont relatés dans une enquête faite à Avignon, Toulouse, Nantes et Nancy; lui-même, à Salamanque, avoua qu’il en avait déjà opéré plus de trois mille. Dieu semblait obéir à la volonté, et ‘pour ainsi dire aux ordres de son apôtre. Pendant la période de son apostolat, il en opérait régulièrement chaque matin après sa prédication : Sonne la cloche des nuracles ?, disait-il à un de ses disciples. Parfois, inspiré intérieurement, il né guérissait pas tous ceux qui se présentaient; mais lorsqu'ils revenaient à l’heure assignée, ce qu’ils ne manquaient pas de faire, il finissait toujours par leur rendre la santé. N’eût-il fait dans le cours de ces vingt ans que huit miracles par jour, on arriverait au chiffre de cinquantehuit mille quatre cents. Mais ce calcul est évidemment trop faible, puisque, c’est un fait constant, notre Saint en opérait non-seulement dans les assemblées publiques et en chaire, mais encore en marchant, en demeurant au logis, à tout instant, pour ainsi dire; d’où cette parole commune parmi les historiens de sa vie : « C’était un miracle quand il ne faisait pas de miracles, et le plus grand miracle qu'il fît était de n’en point faire ». La parole grave de saint Louis Bertrand confirme leur témoignage : « Dieu », dit ce Saint,

1. Teoli, lib. 11, tratt. 8, c. 13, 2. « Tocau a milacre ». Paroles mêmes du Saint. Teoli, lib. 11, tratt. 1, e. 20.

« a autorisé la doctrine de Vincent Ferrier par tant de miracles, que, depuis les Apôtres jusqu’à nos jours, il n’est point de Saint qui en ait opéré davantage. Dieu seul en connaît le nombre, comme seul il connaît le nombre des étoiles qui peuplent le firmament ! ». Sa vertu était si souveraine en matière de guérisons, qu’il la communiquait aux autres, et même aux objets inanimés qui avaient été à son usage. Souvent le peuple se rassemblait pour lui demander une grâce de ce genre; Vincent se tournait vers un de ses compagnons et lui disait : « Aujourd'hui j'ai assez fait de miracles, et j'en suis fatigué. Faites vous-même ce qu’on me demande; le Seigneur qui opère par moi, opérera aussi par vous ». Quatre cents malades recouvrèrent la santé en se couchant seulement sur le lit où il était mort. Nous rapporterons ici quelques-uns de ces miracles, pour donner à comprendre quelle devait être l’admiration des populations qui étaient les heureux témoins de ces merveilles.

Un des principaux fut la résurrection d’un enfant que sa mère avait tué, mis en morceaux et fait rôtir dans un emportement de frénésie, auquel elle était sujette. Son père, qui logeait le Saint pendant la mission, et qui, en ce temps-là, assistait à son sermon, étant revenu chez lui, fut saisi d’une si grande horreur et d’une douleur si véhémente, qu’il était comme hors de lui-même et ne savait à quoi se résoudre; mais Vincent l'ayant suivi, et étant arrivé à son logis, le consola, l’assurant que Dieu n’avait permis un accident si tragique que pour en tirer sa gloire. En effet, s'étant fait apporter les membres du mort, il les réunit tous les uns aux autres, et par l’effcacité de ses prières et la force du signe de la croix, il rétablit ce corps en entier et lui rendit la vie : prodige si singulier, qu’on n’en trouve presque point de semblable dans toute l’histoire ecclésiastique. On dit que cette merveille arriva en Gascogne ou en Languedoc ?.

À Valence, on présenta à Vincent une mendiante, infirme et muette. Le Saint fit le signe de la croix sur le front et sur la bouche de cette femme et lui demanda ce qu’elle voulait. « Je demande trois choses », dit-elle, « la santé du corps, le pain de chaque jour, et l’usage de la parole ». L'homme de Dieu lui répliqua : « De ces trois choses, deux vous sont accordées, la troisième ne vous convient pas pour le salut de votre âme ». La suppliante répondit : Amen, et redevint muette comme auparavant.

À Ezija en Andalousie, une juive fort riche vint par curiosité l'entendre prêcher ; mais ne goûtant pas sa doctrine, elle entra en fureur, puis se dirigea vers la porte. Le peuple s’opposait à son passage : « Qu’on la laisse sortir », s’écrie Vincent, « et que tous se retirent du portique de l’église ». À l'instant le portique croule sur la tête de la juive; on la retrouva brisée et morte; mais le Saint, du haut de la chaire, se mit en prière et la ressuscita au nom de Jésus de Nazareth. Les premières paroles de l’Israélite furent qu’il n’y avait de véritable religion que celle des chrétiens. Elle se convertit, et pour perpétuer la mémoire de cet événement, elle établit en cette église une fondation pieuse.

Nous ne marquons point ici en particulier les malades qu’il a guéris, les aveugles à qui il a donné la vue, les sourds qu'il a fait entendre, les muets qu'il à fait parler, les femmes enceintes qu’il a soulagées dans leurs douleurs, ni les paralytiques qu’il a remis en état d’agir et de marcher. Ce qu’il

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2. Ce prodige, rapporté par Ranzano (voir Bolland., april. t. 1), fut du nombre des huit cent soixante qu'on allégua pour la canonisation du saint. Il en est fait mention dans la quatrième antienne de Laudes, de l'office de saint Vincent Ferrier, dans la liturgie dominicaine.

ne faut pas omettre, c’est qu’il a souvent multiplié si prodigieusement un peu de pain et de vin, qu’il s’en est trouvé suffisamment pour nourrir tantôt deux mille, tantôt quatre mille ou six mille personnes : après cette distribution le pain et le vin étaient aussi entiers, et même plus abondants qu'auparavant. Cela nous montre que Notre-Seigneur n’opère pas de moindres miracles par ses serviteurs que ceux qu’il a faits par lui-même.

La procession des desciplinants était capable à elle seule d’attendrir les âmes les plus endurcies. Elle se faisait tous les soirs au coucher du soleil, quelque temps qu'il fit, par la pluie même, la neige, le vent, la tempête. On y voyait des gens de toutes les conditions, nobles et roturiers, grands et petits, même des enfants de quatre à cinq ans qui ne craignaient pas de se frapper avec une sainte cruauté, afin d’expier les péchés du peuple. Cette troupe sortait de l’église, divisée en deux parties, celle des hommes et celle des femmes. On marchait deux à deux, pieds nus, le visage voilé, le sac de la pénitence aux reins et les épaules découvertes, de manière cependant que la modestie ne fût point offensée. Chaque pénitent se frappait avec une discipline, en pensant à la Passion du Sauveur. Le sang coulait, et même, emportés par la ferveur, un grand nombre allait jusqu’à entamer la chair et en détacher des lambeaux par la violence des coups. Et toutefois, chose vraiment surprenante, Dieu le permit ainsi! jamais aucun de ces austères pénitents ne souffrit dans sa santé à la suite de cet exercice ; notre Saint l’a fait remarquer lui-même, afin de montrer au peuple combien cette démonstration de pénitence sensible était agréable à Dieu ; en douze ans il n’était pas encore mort une seule des personnes qui formaient la compagnie spéciale des disciplinants.

Pendant que cette procession traversait les rues de la ville, on rassemblait dans l’église des femmes de mauvaise vie, et un des compagnons de saint Vincent leur prêchait sur le péché, sur la pénitence, sur l’enfer. Beaucoup de ces malheureuses ne résistaient pas aux pressantes exhortations qui leur étaient adressées. On les voyait le lendemain rompre tous les liens qui les attachaient au vice, et faire partie de la procession de pénitence publique.

Que résultait-il de tout cela ? C’est que dès l’entrée de Vincent dans une ville, cette ville prenait l’aspect de Ninive alors que Jonas y prêchait la pénitence. On pleurait quand on entendait la messe du Saint, mais surtout on versait d’abondantes larmes quand il exhortait ses auditeurs au repentir. C'était alors des soupirs brûlants, des sanglots profonds, des cris qui retentissaient dans les airs. On eût dit que chacun pleurait la mort d’un premier-né, d’un père ou d’une mère. Les places et les plaines que couvrait: son auditoire donnaient une idée du jugement universel : c'était, en effet, comme la terreur future et la plainte lamentable de toutes les tribus de la terre dans la vallée de Josaphat. Or, remarque Nicolas de Clémangis, témoin oculaire, l'émotion atteignait les âmes les plus froides, et les cœurs de pierre s’amollissaient au point de fondre en pleurs, en gémissements et en accents déchirants.

Qu’on se figure en outre l’affluence extraordinaire des populations. L’auditoire du Saint n’était pas composé seulement par les habitants de la ville où il prêchait. Il lui arrivait souvent de voir autour de sa chaire plus de cinquante mille personnes, quoiqu'il ne prèchât que dans de petits villages. On faisait volontiers plusieurs lieues pour l’entendre. Pendant qu'il prèchait, tous les artisans abandonnaient leurs travaux, et les négociants leurs magasins. Dans les villes d'étude, les maîtres suspendaient leurs leçons. Le mauvais temps, le vent, la pluie, n'empêchaient pas la foule de se rendre

sur les places publiques où le Saint devait parler. Les malades qui avaient assez de force pour marcher abandonnaient leurs hôpitaux, d’autres se faisaient porter ; tous espéraient que leurs corps seraient guéris en même temps que leurs âmes, et cette espérance était souvent réalisée.

On peut juger en quelque sorte, par le fait suivant, de l’ardeur que la parole du Saint inspirait au peuple pour la pénitence : partout où Vincent arrivait, les places publiques étaient envahies par des marchands dont le commerce consistait uniquement en disciplines, en cilices, en chaînes de fer, en sacs de pénitence et en autres instruments de mortification.

Faut-il donc s'étonner si sa parole a produit tant de fruit, et si l’on dit qu’il a converti dix-huit mille Maures, Turcs ou Sarrasins ; vingt-cinq mille hérétiques ou schismatiques, et des milliers sans nombre de paysans qui n'étaient pas moins grossiers et ignorants dans les choses de la foi que les païens mêmes ? Certes, ce grand prédicateur s’abaissait jusqu’à caiéchiser et instruire les idiots et les enfants ; il leur apprenait à faire le signe de la croix, à dire le Pater, V'Ave, le Credo, le Confiteor et le Salve, Regina ; et à invoquer souvent les très-saints noms de Jésus et de Marie. Enfin il a retiré du vice, dans le cours de sa mission, plus de cent mille pécheurs. Il ne fallait pas craindre, lorsqu'il avait prêché en quelque lieu, d'y voir dans l’église des femmes avec un extérieur contraire à la modestie chrétienne et au respect qu’elles doivent aux anges ; car il emportait toujours cet avantage sur les personnes de ce sexe, qu’elles renonçaient au luxe, à la vanité et à tout ce qui n’était pas selon les règles de la pudeur. Saint Vincent prèchant un jour en la ville de Tortose, contre le schisme de Benoît XIII, devant la reine Marguerite, veuve de Don Martin, roi d'Aragon, cette princesse se sentit si vivement touchée de regret d’avoir soutenu cet antipape, qu'elle en pleura amèrement devant toute l’assemblée, et entra depuis dans un monastère près de Barcelone, où elle a fini ses jours dans la pratique d’une grande humilité.

Ses exhortations au confessionnal étaient si efficaces, que des pénitents sont morts à ses pieds par l’excès de la contrition qu’il avait excitée dans leurs cœurs. Lorsque saint Vincent Ferrier était en France, il se trouvait à Béziers un homme qui avait commis de grands crimes, entre autres celui de l’inceste, et de plus ii désespérait presque entièrement de la miséricorde divine. Le Saint étant allé prêcher dans la ville habitée par ce grand ceriminel, celui-ci alla l’entendre, et il fut tellement pénétré du feu de ses paroles, qu'il vint, tout contrit et humilié, se jeter à ses pieds pour lui faire l’accusation de ses péchés. Effectivement il se confessa avec une contrition si grande, que saint Vincent, lui ayant imposé sept années de pénitence, il s’écria : « Comment, mon Père ! pour des péchés si graves une si légère pénitence ! — Oui, mon fils, répondit Le Saint, et je veux même vous la diminuer. Votre pénitence ne sera pas un jeûne de sept ans, mais seulement de trois jours au pain et à l’eau ». La douleur de ce vrai pénitent s’accrut en entendant le Saint diminuer ainsi une pénitence qui lui paraissait déjà trop faible, et il répondit : « Mais, mon Père, est-il possible que pour des fautes si graves vous m'imposiez une satisfaction si légère ? » À ces paroles saint Vincent répondit avec une sainte résolution : « Allons, mon fils, je ne veux vous imposer d'autre pénitence que celle-ci : trois fois la récitation du Pater ». Le pénitent sincère et soumis, inclina humblement la tête, et se mit à réciter ses trois Pater. Mais sa douleur fut si grande, sa contrition si parfaite que, ne pouvant terminer sa pénitence, il tomba mort aux pieds du saint confesseur, La nuit suivante, l’âme glorieuse de ce pénitent apparut à

Vincent : « Par la grande miséricorde de Dieu, dit-elle, et à cause de ma contrition parfaite, le Seigneur m'a octroyé son pardon complet, et je suis. entré dans le paradis sans passer par les flammes du purgatoire t ».

Dans un autre lieu, une femme qui menait une vie scandaleuse était venue à l’église pour entendre prêcher le Saint. Mais comme elle y était allée pour tout autre motif que celui d'entendre la parole divine, elle se mit à une place bien apparente, afin d’être mieux vue de ses admirateurs.

L'homme de Dieu monte en chaire, et il se met à prêcher contre les vains ornements des femmes et contre les péchés des sens. Il exhorte avec force ses auditeurs à les détester comme autant d’offenses de Dieu très-grièves. O puissance admirable de la parole divine !.. les exhortations du Saint pénétrèrent le cœur de la courtisane, au point que la contrition dont elle fut saisie lui fit verser une grande abondance de larmes de repentir ; sa douleur fut même si vive, qu’elle en fut suffoquée : elle tomba morte par terre à la vue de tout l’auditoire. Tous ceux qui étaient présents avaient été témoins de sa douleur et de ses larmes, mais néanmoins ils tremblaient pour le salut de son âme. En la voyant mourir ainsi subitement, ils prirent cette mort soudaine pour un châtiment de Dieu, et ils déploraient sa perte, qui pouvait être éternelle. Mais le saint orateur les consola promptement : «Mes braves gens », leur dit-il, « ne craignez pas pour le salut de cette femme, parce que sa contrition parfaite l’a sauvée. Priez pour elle ». A ces paroles, le saint prédicateur fut interrompu par une voix venue du ciel qui lui dit : « Il n’est plus nécessaire de prier pour elle, mais priez qu’elle intercède pour vous, parce qu’elle est déjà en paradis ». Ainsi fut confirmé ce qu'avait annoncé le Saint, que la contrition parfaite avait sauvé cette femme, et que déjà elle jouissait de la couronne de gloire parmi les âmes des vrais pénitents qui sont dans le ciel.

Reprenons maintenant, en peu de mots, le cours de sa vie, depuis la grande maladie qu’il eut à Avignon, où Notre-Seigneur lui apparut, le chargea des fonctions de l’apostolat et lui rendit une parfaite santé (1398). Etant sorti d'Avignon, il parcourut les royaumes de Valence et d'Aragon, où, en moins de deux ans, il fit des conversions innombrables, et rétablit de tous côtés la piété dans les villes, les bourgs et les villages.

Au commencement du xv° siècle, notre saint Missionnaire passa en France. La faiblesse de Charles VI, les divisions scandaleuses des plus puissants seigneurs de ce royaume, les suites funestes du schisme, avaient réduit l'Eglise gallicane dans un état digne de pitié ; l'ignorance et la corruption des mœurs y exerçaient les plus grands ravages. Il fallait élever la voix, tonner avec force, ranimer la foi, remuer les consciences, arracher les pécheurs à leur vie criminelle. C'était une rude tâche ; Vincent s’en acquitta en apôtre.

Il évangélisa d’abord la Provence, le Dauphiné, puis il passa en Piémont et de Piémont en Lombardie : partout il produisit les mêmes fruits de salut. Etant dans le Piémont, les habitants de Montcallier se plaignirent que, tous les ans, une tempête ruinait leurs vignes lorsqu'ils étaient près de faire la vendange. Il leur donna, pour remède, d'y jeter de l’eau bénite : ce qui eut un si bon effet, que la tempête étant survenue, elle ne put nuire aux vignes qui en avaient été aspergées, tandis qu’elle ravagea celles des maîtres incrédules qui avaient négligé le moyen que le Saint avait donné. Du Piémont il vint en Dauphiné, l’an 1402, qu'il évangélisa plusieurs fois. Trois vallées surtout furent le théâtre de ses travaux et des miraculeux succès de sa pré-

1, Teoli, lib. 11, trait. 2, c. 4.

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dication : l’Argentière, Freyssinières et Vallouise, toutes trois situées sur la rive droite de la Durance, entre Embrun et Briançon. Elles étaient alors peuplées d’hérétiques, renommés par leurs violences, par leur profonde immoralité, et connus sous le nom de Vaudois.

Les récits que l’on fit à notre Saint sur les habitudes dissolues et barbares de ces hérétiques et sur les dangers d’une mission, au milieu des gorges sauvages qu’ils habitaient, loin de le décourager en l’effrayant, enflammèrent son zèle d’une sainte ardeur. Il pénètre donc chez eux; prêche, il s’élève avec force contre les monstrueuses erreurs de leur foi et les infâmes désordres de leur vie. Trois fois ils attentent à ses jours, trois fois il est divinement protégé. Enfin, ces hommes, vaincus par les vertus et l’éloquence du pieux missionnaire, abjurent leurs croyances et rentrent en foule dans le giron de l'Eglise. La transformation fut telle, que l’une de ces vallées quitta son nom de Va/-Pute ou Vallée-de-Corruption, et prit le nom de Val-Pure ou Vallée-de-Pureté, nom qu’elle échangea, sous Louis XI, contre celui de Vallouise, qu’elle retient encore.

Du Dauphiné, il entra dans la Savoie. Sa mission de Savoie est des années 1402 et 1403. En 1402 se rencontrait le septième jubilé septenaire ou grand pardon de Notre-Dame de Liesse, à Annecy, qu’il prêcha. On remarque que dans ce pays le Saint eut à combattre le culte du Grand-Orient, probablement déjà une secte maçonnique. À Chambéry, il fonda un couvent de son Ordre. Il parcourut ensuite le Piémont et le diocèse de Lausanne, où il détruisit le culte du soleil, établi parmi les paysans. Passant sur les frontières d'Allemagne, il se rendit en Lorraine, où l’on voit encore à Toul la chaire où il annonçait la parole de Dieu. A Gênes, l'an 1405, et bien qu'il parlât sa langue naturelle, qui était l’espagnol, les étrangers de toutes sortes de nations, qui étaient dans cette ville marchande, ne laissaient pas de l’entendre parfaitement. Il revint en France, où étant passé par Paris, il continua sa mission jusqu’en Flandre, dont il éclaira tout le pays par la lumière de ses prédications. Le roi d'Angleterre l’ayant pressé de venir aussi dans ses Etats, il s'embarqua pour l’Angleterre, l’Ecosse et l'Irlande ; il les parcourut durant les années 1406 et 1407. Ensuite il repassa en France, et prêcha dans le Poitou et la Gascogne jusqu’au Carême de l’année 1408, qu’il employa à prêcher dans l’Auvergne. Ce fut là qu’il reçut des lettres d’Aben-Ava-Macoma, roi de Grenade, qui le suppliait de se transporter dans son royaume, afin de l’instruire des mystères de la foi, qu’il avait dessein d’embrasser. Ce fervent prédicateur, voyant une si belle occasion de combattre l’Alcoran et de bannir le Mahométisme d’Espagne, ne manqua pas d’y voler, et, en trois semaines qu’il prêcha devant le roi, il le gagna si bien, qu’il en obtint aussi permission de travailler à la conversion de ses vassaux. Mais les grands de son Etat, animés par le démon, l’ayant menacé de faire soulever tout le peuple contre lui, et de lui faire perdre sa couronne, s’il ne chassait promptement ce nouveau prédicateur, ce roi pusillanime, saisi d’une vaine crainte, congédia saint Vincent sans se faire baptiser, et mourut misérablement, peu de temps après, dans son infidélité.

Le Saint laissant Grenade, vint à Barcelone et dans tout le pays de Catalogne et de Valence, où il fit faire des restitutions et des réconciliations qui paraissaient impossibles. Il dut consoler Don Martin, roi d'Aragon, de la perte funeste de son fils unique, roi de Sicile, mort au sein d’une insigne victoire remportée sur les peuples de Sardaigne. Il prédit aussi la mort du même roi d'Aragon, en prêchant à Morelle, près de Valence. Après la mort de ce roi, de grands troubles s'étant élevés en Espagne, pour la succession

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