‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 150 sur 339 · SAINT GAUTIER, ABBÉ · texte numérisé non relu

SAINT GAUTIER, ABBÉ

pelle dédiée aux saints Cosme et Damien‘, que saint Gautier crut pouvoir, loin du regard des hommes, se livrer à toute l’ardeur de ses mortifications ; là encore il fut trompé dans son espérance ; la renommée publia bientôt les vertus du solitaire : on venait solliciter ses conseils, admirer ses exemples ; on lui apportait de nombreux présents qu’il sempressait de distribuer aux pauvres, habitués à prendre le chemin de son ermitage. Un jour, il leur donna ses livres à vendre ; une autre fois, il se dépouilla pour eux de la tupique et de la coule que lui avaient données les moines de Marmoutiers.

Un pèlerin, nommé Garin, qui, selon la coutume du temps, voyageait pour visiter les sanctuaires renommés, reconnut Gautier et signala aussitôt sa retraite aux moines de Pontoise. Ceux-ci accoururent à Tours, se jetèrent aux pieds de leur Abbé et le supplièrent de reveni: or rendre la vie à son abbaye qui dépérissait. Gautier se rendit à leurs prières ; mais, peu de temps après (1075), il partit pour Rome et, après avoir vénéré les tombeaux des Apôtres, il conjura le pape Grégoire VII de Le décharger du fardeau qui l’accablait et de l'honneur dont il se proclamait indigne. Le souverain Pontife, en le retenant quelques jours, put apprécier l’exagération de son humilité ; il lui reprocha alors de ne pas mettre en œuvre les aptitudes qu’il avait reçues de la Providence et lui enjoignit, sous peine d’anathème, de reprendre la direction de son troupeau abandonné. Le saint Abbé renonça dès lors à ses prédilections et, retournant au bercail, ne songea plus désormais à déserter les devoirs que lui avait imposés le suprême arrêt du Pontife.

Plus d’une fois, l’abbé de Pontoise eut occasion de mettre la fermeté de son caractère au service de la justice. Ainsi, il ne craignit point de reprocher ouvertement à Philippe I‘ ses investitures simoniaques: « Il ne vous est point permis », lui dit-il, « de trafiquer des choses saintes : en vendant ainsi les bénéfices, vous autorisez les autres à en faire un commerce sacrilége, et vous vous rendez coupable de toutes les simonies qu’encouragent vos exemples ».

Gautier ne montra pas moins d'énergie pour faire respecter par le concile de Paris (1092) la décision du Saint-Siége qui interdisait d'entendre la messe d’un prêtre concubinaire. Les évêques l’accusèrent d’être en cela rebelle aux ordres du roi et le firent mettre en prison ; mais l'intervention de ses amis lui rendit bientôt la liberté qu'il avait été heureux de sacrifier pour la cause de la justice ?.

Ce n’était certes point par esprit d’ostentation qu'il se déterminait à contrecarrer l’autorité des puissances civiles et religieuses ; il aimait au contraire le silence et l'oubli, quand la voix de sa conscience ne lui prescrivait point d'affirmer nettement ses convictions. Son humilité était si réelle que sa main gauche ignorait ce qu'avait donné sa main droite ; c'était par l'entremise des autres qu’il distribuait ordinairement ses libéralités, Un jour, recevant la visite d'un prêtre et d’un diacre de Pontoise, il les chargea de donner aux indigents une forte somme qu'il feignit d’avoir reçue d’un ami, pour cette destination, et leur demanda le secret sur l’origine de ce don. En d’autres circonstances, il usait de la même dissimulation pour déguiser sa charité. S'il était abordé par un mendiant, en face de témoins, il le repoussait avec une vivacité qui pouvait le faire accuser de dureté ; mais, bientôt après, il rejoignait le pauvre, sans qu’on l’aperçût, et le

1. C'est cette île de Saint-Côme que devait bientôt rendre célèbre le séjour et la mort de l'hérégigrque Bérenger, qui y mourut repentant en 1088.

2. I1 nest fait mention de ce concile que dans la biographie de saint Gautier et dans une charte de Philippe Ier (1092), dont l'authenticité est contestée. V. Bolland., Propyl. ad tom. 1x, n. 66.

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comblait de ses bienfaits. Quand il lavait les pieds des pèlerins, ce n’était jamais en public, mais alors que ses religieux, retenus par les exercices de la communauté, ne pouvaient pas être témoins de son humble charité. Plus d’une fois il lui arriva de vider sa bourse entre les mains des mendiants, et, quand il n’avait plus rien, de leur donner jusqu’à son couteau, jusqu’à ses chaussures.

Une natte recouverte d’un cilice, sans oreiller, sans traversin, lui servait de lit: c’est là qu'il reposait, tout habillé, et qu’il se donnait de violents coups de discipline. Des manches de toile dissimulaient la vue de son rude cilice. Ce n’était que lorsque ses grossiers habits tombaient en lambeaux qu'il en prenait de nouveaux.

Toujours disposé à servir les autres, Gautier remplissait volontiers les fonctions de lecteur hebdomadaire au réfectoire, et même de cuisinier et de boulanger. Un jour, exténué par la fatigue, il tomba en défaillance devant l'ouverture du four et fut trouvé en cet état par les moines, qui s’empressèrent de le transporter à sa cellule.

Quand, par hasard, Gautier partageait au réfectoire le repas commun, il trouvait moyen, et sans que personne s’en doutât, de substituer de l’eau à sa portion de vin. Mangeait-on du poisson, il feignait d’être fort occupé à en extraire les arêtes, afin que l’on ne s’aperçût point qu'il s’abstenait de cet aliment. On lui portait habituellement dans sa cellule du pain et des fèves cuites à l’eau : tout le pain était réservé pour les pauvres. Une cruche d’eau qu’on lui remettait le samedi lui servait pour toute la semaine.

L’Abbé s’asseyait rarement dans l’église : quand ses forces le trahissaient, il s’appuyait sur son bâton pastoral. Tandis que les autres allaient prendre quelque repos après l'office de nuit, lui, il restait devant l’autel, plongé dans la méditation; mais le sommeil réclamant parfois ses droits, on le trouvait souxent, le lendemain, endormi sur le parvis, le front prosterné contre terre.

Gautier, ayant réuni un jour toute la communauté, s’accusa de ses fautes dans le Chapitre, et demanda à chacun de ses religieux de le battre de verges. Cet acte d’'humiliation de la part de leur supérieur fit beaucoup de peine aux religieux et ils s’y opposèrent autant qu’ils purent; mais sa constance l’emporta sur leurs scrupules, et les trente religieux de l'abbaye remplirent les pénibles fonctions que leur imposait l’obéissance ; pour leur témoigner sa reconnaissance, il dina avec eux, ce jour-là, au réfectoire.

Vers l’an 1092, la bienheureuse Vierge Marie lui apparut et lui dit : « Lève-toi, Gautier, rends-toi à Bertaucourt et construis-y un monastère, J'ai choisi cet endroit pour qu’une communauté de vierges s’y consacre à mon service ». L'apparition s'étant évanouie, Gautier craignit d’être le jouet d’une illusion, et différa d'agir ; mais une seconde vision vint lever tous ses doutes; cette fois, comme témoignage d’une réalité irrécusable, il garda plusieurs jours sur ses joues l’empreinte des doigts de la Vierge qui lui avait appliqué un souflet. [gnorant le chemin de Bertaucourt, il s’en remit à la garde de Dieu ; guidé par quelques renseignements obtenus sur sa route, il arriva à cette localité, située à cinq lieues d'Amiens.

Arrivé dans un bois, près de la rivière de la Fieffe, Gautier bâtit une petite maison et une chapelle ‘ où l’on accourut bientôt de toute part recueil-

1. Un certain nombre d'églises du moyen âge ont été bâties par suite de révélations de ce genre. À simple titre de rapprochement, nous noterons que diverses inscriptions d'autels romains, au musée lapidaire de Bonn, mentionnent que des déesses-mères ont apparu en songe à des soldats romains et leur ont ordonné de leur élever des autels.

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