Jérémie, v
qu'on en est redevable ou à la sollicitude des Saints? N’en doutons pas, c’est par leurs prières que la justice divine s’est laissée fléchir ; c’est grâce à leur puissante intercession que nous avons été réservés à une indulgence miséricordieuse, lorsque nous ne méritions qu’une colère implacable.
« Je vous en conjure, mes bien-aimés, laissez-vous toucher par cette réflexion du Sauveur, qui, après avoir guéri les dix lépreux, fit observer qu’il n’y en avait qu'un seul parmi eux qui fût revenu pour le remercier : marquant par là que les neuf autres, qui avaient aussi recouvré la santé, sans en témoigner la même reconnaissance, n’avaient pu manquer à ce devoir de piété sans une impiété manifeste. Ainsi, mes bien-aimés, pour qu’on ne puisse vous appliquer le même reproche d’ingratitude, revenez au Seigneur: comprenez bien les merveilles qu’il a daigné opérer parmi nous; gardezvous d’attribuer notre délivrance à l’influence des étoiles, comme l’imaginent les impies : mais rapportez-la tout entière à la miséricorde ineffable d’un Dieu tout-puissant, qui a daigné adoucir les cœurs furieux des Barbares. Recueillez toute l’énergie de votre foi pour graver dans votre souvenir un si grand bienfait. Une négligence rare doit être réparée par une satisfaction plus éclatante encore. Profitons de la douceur du maître qui nous épargne pour travailler à nous corriger, afin que saint Pierre et tous les autres saints qui nous ont secourus dans une infinité d’afflictions et d’angoisses, daignent seconder les tendres supplications que nous adressons pour vous au Dieu de miséricorde, par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il ! ».
Ce langage prouve évidemment que saint Léon croyait « à la délivrance de Rome par un secours visible de la divine Providence et par la protection efficace des saints apôtres ».
La mémoire de celte miraculeuse délivrance de Rome fut confiée, par saint Léon lui-même, à une célèbre statue en bronze, qui représente le chef des Apôtres, et se trouve aujourd’hui dans l’église Saint-Pierre. Raphaël en a fait aussi le sujet d’un de ses chefs-d’œuvre : c’est un magnifique tableau, faisant partie des peintures à fresque, exécutées de 1510 à 1515, dans la seconde salle du Vatican. En 1649, sous le pontificat d’Innocent IX, a eu lieu l'inauguration solennelle d’un bas-relief colossal, à Saint-Pierre de Rome, dans lequel Raphaël Algardi, un des célèbres artistes de cette époque, a représenté l’entrevue de saint Léon et d’Attila. Voici comment le Père Doissin, de la compagnie de Jésus, décrit ce bas-relief dans son poëme latin de la sculpture :
«J'en prends à témoin un bas-relief exécuté avec une rare perfection, où le ciseau ingénieux d’un habile artiste a représenté le souverain Pontife saint Léon, remarquable par son aspect auguste, et la tête ceinte du triple diadème, abordant Le roi des Huns, qui médite la ruine de la nation romaine, et qui se prépare à passer les habitants de Rome au fil de l’épée. Le saint Pape apaise par ses discours le prince barbare, et, le prenant par la main, il lui défend de porter plus loin sa marche téméraire, pendant que saint Pierre, et saint Paul, son fidèle compagnon, envoyés par le roi suprême du ciel au secours de Rome, paraissent dans l’air, environnés d’une nue, et armés d’un glaive terrible, menaçant Attila d’une prompte mort, sil ne lève
1. Voyez serm. 81e. — Quesn. — Plusieurs historiens pensent que cette homélie n'a été prononcée qu'après la prise de Rome par Genséric; mais il suffit de la lire avec attention pour se convaincre que le langage de saint Léon ne peut s'appliquer à ce dernier événement, Le Pape parle de la délivrance de la ville, qu’elle a élé sauvée, arrachée à la captivilé; ox, aucune de ces expressions ne se comprend, si on suppose qu'elles ont été prononcées après le pillage et le sac de Rome par Genséric, quand soixante mill dc ses citoyens étaient trainés en captivité.
sur-le-champ le siége d’une ville protégée par Dieu même, et s’il n’a soin de remettre dans le fourreau son épée sacrilége. Attila lève les yeux vers les deux Apôtres; mais ses regards ne peuvent soutenir un si grand éclat ; sa paupière débile en est éblouie. Cest ainsi que lorsqu'on veut fixer le soleil au milieu de son cours, et par un temps serein, sa lumière trop brillante blesse la vue, et les rayons de cette clarté qui importune offensent la membrane de l’œil. Une suite nombreuse de prêtres, revêtus d’un costume pompeux, accompagne le Pontife et le suit lentement, sans négliger aucun des devoirs de leur charge, et sans quitter leur rang, l’esprit plein d’une sainte confiance, et prêts à sauver leur malheureuse ville, ou à s’exposer, pour sa délivrance, à une mort certaine. Dans une autre partie du bas-relief, les soldats d’Attila se serrent autour de leur roi éperdu, et comme lui, le cœur glacé par la crainte, ils se hâtent de battre en retraite, et de quitter précipitamment et en désordre les frontières de l'Empire romain. Un bruit confus se fait entendre au loin dans le camp: la terre épouvantée tremble sous les pieds de la cavalerie et de l'infanterie ; au milieu du tumulte, un nuage de poussière s’élève en tourbillonnant, et obscurcit l’atmosphère de ses flots onduleux t ».
Cependant Rome si ingrate envers Dieu qui l’avait sauvée de la fureur d’Attila, devait être châtiée : saint Léon le lui avait prédit. D'ailleurs les ‘derniers vestiges de l'empire romain, devenus un obstacle à la société chrétienne, devaient disparaître. En 455, Genséric, roi des Vandales, qui s’était déjà emparé de l’Afrique, de la Corse, de la Sardaigne, de la Sicile, marcha sur Rome, avec une armée formidable ; l’empereur, le sénat, les fonctionpaires cherchent leur salut dans la fuite ; personne ne songe à se défendre ; les portes de Rome sont ouvertes, et les citoyens tremblants attendent la mort. Saint Léon va trouver Genséric, et obtient de lui qu’il se contentera de piller la ville, sans y verser le sang, sans y mettre le feu. Les Vandales se retirèrent au bout de quinze jours, emportant un butin immense, emmenant un grand nombre de prisonniers. Le saint Pape pourvut aux besoins spirituels et corporels de ces derniers, en envoyant en Afrique des prètres zélés et des aumônes considérables ; il rendit propres au culte les églises dévastées, les pourvut de vases et d’ornements sacrés : car on n’avait pu sauver du pillage que ceux des églises de saint Pierre et de saint Paul.
Saint Léon employa le reste de sa vie à réparer les abus qui s'étaient glissés dans la discipline ecclésiastique, à la suite de l'invasion des Barbares. I mourut le 10 novembre 461, après avoir siégé vingt-et-un ans, un mois et treize jours. Son corps fut enterré en l’église Saint-Pierre ; on le leva ensuite de terre pour le transporter dans un autre endroit de la même église. Cette cérémonie se fit le 41 avril, jour auquel son nom se trouve dans le calendrier romain. Il y eut une nouvelle translation de ses reliques en 1745; on les renferma dans une boîte de plomb, et on les mit sur l’autel dédié sous l'invocation de saint Léon, dans l’église du Vatican ?.
Un auteur, qui se plaît à lancer contre les Papes les traits de la satire la plus envenimée, n’a pu s'empêcher de payer un tribut de louanges à saint Léon. « C'était », dit-1l, « un homme qui avait des talents extraordinaires. Il a surpassé de beaucoup tous ceux qui l'avaient précédé dans le
1. Le Père Doissin, né en Amérique en 1721, est mort à Paris en 1753. Outre son poëme sur la Sculpture, il en a composé un autre sur la Gravure. Ces deux ouvrages se distinguent par la facilité, la pureté, l'élégance et la chaleur du style, la beauté du coloris.
2. Voir, sur cette translation, Benoît XIV, de Canonis., 1. 1v, ce. 22, t. 1v, p. 212, 213,
gouvernement de l’Eglise romaine, et il y en à eu peu parmi ses successeurs dont le mérite ait approché du sien t ».
Saint Léon doit à ses écrits une partie de la gloire dont il a toujours joui dans l'Eglise. Ils sont en effet les monuments les plus authentiques de sa piété, de son savoir et de son génie. Ses pensées sont vraies, pleines d'éclat et de force. Ses expressions ont une beauté et une magnificence qui charment, étonnent, transportent. Il est partout semblable à lui-même ; partout il se soutient, sans jamais laisser paraître d’inégalités. Sa diction est pure et élégante; son style est concis, clair et agréable. Ce qui passerait pour enflure dans un écrivain ordinaire, n’est que grandeur dans saint Léon, On remarque dans les endroits même où il est le plus élevé, une facilité qui écarte toute apparence d'affectation, et qui montre qu’il ne faisait que suivre l'impression d’un génie naturellement noble et porté au sublime.
La manière dont saint Léon rend ses idées, mérite encore moins d’attention que l'importance des sujets qu’il a traités. On trouve dans ses sermons et dans ses lettres une piété consommée et une connaissance parfaite de la théologie, ce qui fait que le lecteur est tout à la fois instruit et édifié. On peut les comparer à une espèce d’arsenal où l'Eglise trouvera dans tous les siècles des armes propres à confondre les hérétiques. Le Saint explique, avec autant de solidité que de clarté, la doctine orthodoxe sur l’Incarnation, et prouve, contre les Eutychiens, que Jésus-Christ a un vrai corps, parce que son corps est véritablement reçu dans l’Eucharistie. En déplorant les maux spirituels qui régnaient à Alexandrie durant la persécution des Eutychiens, il ne voit rien de comparable à l'interruption du sacrifice et de la bénédiction du saint chrème ; il est très-formel sur la primauté de saint Pierre et sur celle de ses successeurs. Souvent il se recommande aux prières des Saints qui règnent dans le ciel, et surtout à celles de saint Pierre ; il exhorte aussi les fidèles à réclamer leur intercession avec une ferme espérance d’être exaucés. Il se montre fort religieux envers leurs reliques et leurs fêtes, et nous apprend qu’on entretenait des lampes dans les églises dédiées sous leur invocation. Il pense, comme l’Eglise d'aujourd'hui, sur le jeûne du Carême et des Quatre-Temps, etc.
Benoît XIV fait de grands éloges du profond savoir et de la sainteté éminente de saint Léon. On les lit dans le décret qu’il publia en 1744, pour ordonner de dire le jour de sa fête la messe propre des docteurs.
Il nous reste à dire que la liturgie doit beaucoup à saint Léon; il a introduit dans le canon de la messe ces paroles : sanctum sacrificium, immaculatam hostiam ? ; il sut faire régner dans les cérémonies saintes un ordre, une pompe, une majesté admirables. Fleury nous donne cette belle description de la solennité célébrée la veille de Pâques, par saint Léon :
« Représentons-nous les fidèles de Rome assemblés la veille de Pâques, sous le pape saint Léon, dans la basilique de Latran. Après la bénédiction du feu nouveau, lorsqu'un nombre incroyable de lumières rendait cette saine nuit aussi belle qu’un beau jour, c'était sans doute un charmant spectacle de voir cet auguste lieu rempli d’une multitude innombrable de peuple, sans tumulte et sans confusion, chacun étant placé selon l’âge, le sexe et le rang qu’il tenait dans l'Eglise. On y regardait, entre autres, ceux qui devaient recevoir le baptême en cette même nuit, et ceux qui,
1. Voir l'apostat Bower, dans ses Vies des Papes, sur saint Léon, t. 11.
2. On peut voir, dans M. de Saint-Chéron, les autres usages qu'on lui attribue. Æistoire du pontificat de saint Léon, t. 11, p. 260. C'est cet ouvrage qui nous a le plus servi pour refaire l'histoire de cette vie, tout à fait incomplète dans le Père Giry.
deux jours auparavant, avaient été réconciliés à l'Eglise après avoir accompli leur pénitence.
« Les yeux étaient frappés de tous côtés par les marbres et les peintures, et par l'éclat de l'argent, de l’or et des pierreries qui brillaient sur les vaisseaux sacrés, particulièrement près du saint autel. Le silence de la nuit n’était interrompu que par la lecture des prophéties, distincte et intelligible, et par le chant des versets qui y sont entremèêlés, pour rendre l’une et l’autre plus agréables. Par cette variété, l’âme frappée tout à la fois de grands et beaux objets, était bien mieux disposée à profiter de ces lectures divines, y étant préparée d’ailleurs par une étude continuelle.
« Quelle était la modestie des diacres et des autres ministres sacrés choisis et élevés par un tel prélat, et servant en sa présence, ou plutôt en la présence de Dieu, que la piété leur rendait toujours sensible ! mais quelle était la majesté du Pape lui-même, si vénérable par sa doctrine, son éloquence, son zèle, son courage et toutes ses autres vertus ! Avec quel respect et quelle tendresse de piété prononçait-il sur les fonts sacrés ces prières qu’il avait composées, et que ses successeurs ont trouvées si saintes, qu’ils nous les ont conservées dans la suite de douze siècles ! Je ne m'étonne plus si les chrétiens oubliaient en ces occasions le soin de leurs corps, et si, après avoir jeûné tout le jour, ils passaient encore toute cette sainte nuit de la résur-
.rection en veilles et en prières, sans prendre de nourriture que le lende- Man ».
Une fresque peinte par Raphaël, au Vatican, et souvent reproduite par la gravure, représente saint .Léon allant au-devant d’Attila. C’est Raphaël qui a rendu pour ainsi dire classique la présence de saint Pierre et de saint Paul, signifiant à Attila d’avoir à exaucer le vicaire de Jésus-Christ. Angelico di Fiesole à peint le saint Pape en pied : son tableau est aussi au Vatican.