‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 178 sur 339 · RELIQUES ET CULTE DE SAINTE GODEBERTE · texte numérisé non relu

RELIQUES ET CULTE DE SAINTE GODEBERTE

Dieu voulut témoigner de la sainteté de sa fidèle servante par le grand nombre de miracles qu’il accomplit bientôt sur son tombeau.

On a toujours invoqué sainte Godeberte dans les calamités. Toutes les fois que, dans les sécheresses ou les pluies excessives, sa chässe a été exposée, on a vu, avant la fin de la neuvaine, les effets de la protection de la Sainte. Un fait éclatant s’est produit en 1866. La fièvre typhoïde faisait d’affreux ravages; trois cents personnes avaient été atteintes. Le 23 mai, un des notables de Noyon, dont le fils venait d’être victime du fléau, alla trouver le curé et lui dit: « Nos pères, dans les calamités, recouraient à sainte Godeberte ; jamais on n’a imploré en vain sa protection. Comment se fait-il qu’on n’ait point encore exposé sa châsse et commencé la neuvaine ? » Le lendemain, au son des cloches, la châsse fut exposée et on commença une neuvaine de prières. A dater de ce jour, 24 mai, pas un seul nouveau cas de fièvre typhoïde n'a été constaté. On fit observer ce fait à MM. les médecins de la localité ; aucun n’a pu le contester. Une procession s0lennelle d'actions de grâces, présidée par Mgr Gignoux, eut lieu six semaines après. La châsse de sainte Godeberte y fut portée en triomphe, au milieu d’une foule immense et profondément émue,

L'élévation du corps de sainte Godeberte eut lieu le 27 avril 1468, par Bauduin, évêque de Noyon, qui transféra les reliques à la cathédrale.

Pendant la Révolution, les reliques de sainte Godeberte furent enfouies dans le préau du cloître de la cathédrale, par un pieux fidèle nommé Eustache. Après le rétablissement du culte, elles fu-

rent reconnues et authentiquées par l'autorité épiscopale. Elles sont aujourd’hui contenues dans une châsse en bois qui a la forme d'une église. Son chef est à part dans un reliquaire d’un goût exquis donné en 4852 par M. Ch. Hannonet de la Grange.

Une relique de la Sainte a été donnée récemment à l’église de Salency par M. Carbonnier, ancien vicaire de Noyon.

On peut considérer comme une espèce de relique de sainte Godeberte la clochette qui va être prochainement appendue dans sa chapelle, à la cathédrale de Noyon.

La tradition raconte que notre Sainte s’en servait pour convoquer ses religieuses aux exercices de la communauté. Au point de vue historique, cette tradition est conforme à l’usage qu’on suivait en Ecosse dans les monastères régis, comme celui de Noyon, par la règle de saint Colomban. Au point de vue archéologique, rien n'empêche de faire remonter ce curieux monument au vite siècle. Cette clochette portative, faite en feuilles de métal battu, jointes par des clous rivés, et ayant la forme d’un tronc pyramidal à base rectangulaire, mesure vingt-six centimètres de haut sur vingt de large à son extrémité inférieure. L’anse plate, recourbée en arc, offre une ornementation qui ressemble à ce qu'on appelle aréle de poisson.

Le trésor de la cathédrale de Noyon prétendait posséder l’anneau d’or dont saint Eloi fiança sainte Godeberte à Jésus-Christ. Il est mentionné par un inventaire de 1462.

Sainte Godeberte est la patronne de la ville de Noyon, où son culte a toujours été populaire. On l’invoque spécialement dans les fléaux publics et aux époques de pluie trop abondante ou de sécheresse continue. En souvenir de la contagion qu’elle fit cesser, dans le cours de sa vie, on l’invoqua souvent dans les pestes si fréquentes des xive et xve siècles, occasionnées par la misère et les maux de toute nature qu'engendraient les guerres incessantes de ces malheureuses époques.

Le monastère de Sainte-Godeberte, détruit par les Normands, ne put jamais se relever de ses ruines, quoiqu'il y restät encore quelques religieuses au xe siècle, Les bâtiments étaient à peu près abandonnés, en 977, lorsque j’évêque Lindulphe Ier en fit don au Chapitre de la cathédrale, qui contracta l'obligation de déléguer quatre de ses membres pour chanter l'office près du corps de sainte Godeberte. Ce fut sans doute pour se soustraire à ce dérangement qu’on transféra, en 1167, dans la cathédrale, le précieux dépôt qui était resté quatre siècles et demi dans l’oratoire de Saint-Georges. C’est aussi à cette époque que le Chapitre fit construire, au même emplacement, une église paroissiale qui prit le nom de Sainte-Godeberte. Elle continua à être un rendez-vous fréquenté de pèlerinage, à cause d’une fontaine qui était salutaire aux enfants malades. Cette fontaine n’existe plus, mais on garde le souvenir de son emplacement.

Les évêques de Noyon, à leur première entrée solennelle, s’arrétaient à l’église Sainte-Godeberte, quittaient leurs habits de voyage et, après avoir revètu leurs vêtements pontificaux, entraient par la porte septentrionale qui ne s’ouvrait que pour cette circonstance.

L'église Sainte-Godeberte a été détruite pendant la Révolution. Le souvenir de son emplacement s’est longtemps perpétué par la procession qui y stationnait le 44 avril.

Sur le territoire de Matigny (canton de Ham), se trouve un lieu dit : Vallée de Sainte-Godeberte.

Sa fête est marquée au 13 février dans les bréviaires d'Amiens de 17146 et de 1840 (simple); au 5 mai, dans ceux de Noyon et de Saint-Quentin; au 41 avril, dans le Propre de Beauvais /double). On la célébrait à Noyon le dimanche qui suivait le 41 avril ; mais comme les fêtes réservées, qui abondent à cette époque de l’année, faisaient souvent remettre cette solennité, on a obtenu un indult (2 avril 1857) qui la fixe au cinquième dimanche après Pâques.

Le chanoine Le Vasseur, doyen du chapitre de Noyon et auteur des Annales de cetie église, qui s’imaginait que la cathédrale de Noyon datait du temps de Charlemagne, à consacré un chapitre de cinq pages à résoudre cette question : S? le pourtraict de notre sainte Godeberte, qui se voit au grand portail de nostre église, fut faict à l’advanture ou selon son prototype. I se prononce, bien entendu, pour l’affirmative et y voit un portrait exact et à peu près contemporain.

On croyait reconnaitre, à l’église Sainte-Godeberte, dans une pierre tumulaire portant l'effigie d’une religieuse, l’ancien tombeau de la patronne de Noyon.

Au portail gauche de la même cathédrale, aujourd’hui mutilé, on voyait jadis une domestique qui, sur le commandement de sainte Godeberte, portait dans le pan de sa robe des charbons ardents qui se changèrent en roses et en autres fleurs. Ce miracle, uniquement connu par la tradition noyonnaise, n’est pas mentionné dans le texte de Radbod.

Dans une des niches du magnifique rétable en pierre de la chapelle de Notre-Dame de Bon- Secours, à la cathédrale de Noyon, on remarque une ancienne statue de sainte Godeberte tenant un anneau à la main.

Deux tableaux assez vieux, mais de peu de mérite, conservés dans la même église, représentent, l’un le portrait desainte Godeberte, en costume de religieuse; l’autre, le miracle de l'incendie arrêté. Un troisième tableau, de date récente, nous montre la jeune vierge fiancée à Jésus-Christ, en présence du roi, par l’anneau de saint Eloi.

Un monument beaucoup plus curieux est conservé dans la salle haute du Trésor : c’est une armoire du x1ve siècle où sainte Godeberte est peinte à côté de saint Eloi qui la bénit. M. Viollet le Duc en à publié la chromo-lithographie dans son Dictionnaire du mobilier frangçats, t. 1, Meubles, pl. 1.

Une belle gravure de Picart, dans la collection des Figures de Saints, au Cabinet des estampes de Paris, t. Vir, fo 212, représente sainte Godeberte debout, tenant un livre et un anneau. Cette figure est reproduite dans la biographie de la Sainte par Montigny.

Nous ne trouvons plus à mentionner qu’un vitrail moderne de l’église de Villers-Bretonneux ; une statue de la cathédrale de Noyon, due aux offrandes spontanées des fidèles, à la suite de A cessation de l’épidémie dont nous avons parlé, et bénie le 25 février 4867 par Mgr Gignoux ; et les vitraux représentant la légende de la Sainte, que doit bientôt exécuter, pour sa chapelle, M. Claudius-Lavergne.

La Vie de sainte Godeberte, écrite longtemps après sa mort, est attribuée à Radbod II, élu évêque de Noyon en 1067. C'est une espèce de panégyrique qu'on lisait sans doute à l'église le jour de sa fête. — Nous avons emprunté la plus grande partie de la vie de sainte Godeberte à l'Hagiographie d'Amiens, par M. Corblet.

XIF JOUR D'AVRIL

MARTYROLOGE ROMAIN

A Vérone, le supplice de saint ZÉNON, évêque, qui gouverna cette église avec une admirable constance parmi les tempêtes de la persécution, et fut couronné du martyre au temps de l’empereur Galère. — En Cappadoce, saint SABAS, Goth, qui, au temps de l’empereur Valens, lorsque Athanaric, roi des Goths, persécutait les chrétiens, fut, après d’horribles supplices, jeté dans la rivière. Dans le même temps, au rapport de saint Augustin, un très-grand nombre de Goths orthodoxes furent honorés de la couronne du martyre. 312. — A Braga, en Portugal, saint Victor, martyr, qui, n'étant encore que catéchumène, pour avoir refusé d’adorer une idole et avoir confessé avec un grand courage Jésus-Christ, fut décapité après plusieurs tourments et eut ainsi le bonheur d'être baptisé dans son propre sang. Vers 300, dans la persécution de Dioclétien. — A Fermo, dans la marche d’Ancône, sainte Vissia, vierge et martyre!, — À Rome, sur la voie Aurélienne, la naissance au ciel de saint JULES, pape, qui travailla beaucoup pour la foi catholique contre les Ariens, accomplit nombre de choses remarquables, et, célèbre par sa sainteté, se reposa en paix. 852. — À Gap, saint CONSTANTIN, évêque et confesseur. Vers 455. — A Pavie, saint Damien, évêque ?. 710.

MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ

À Angers, fête de la translation de saint René, évèque et patron secondaire du diocèse. — A Nice, au monastère de Saint-Pons, sainte Simplicie, vierge et martyre. — A Saint-Omer, saint ERKEMBODE, évêque de Thérouanne, qui avait été abbé de Saint-Bertin. 142. — A Auxerre, saint Tétrique, martyr, abbé de Saint-Germain, d’abord, puis évêque d'Auxerre, dont il enrichit l’église. Il fut mis à mort par un des siens. vire s. — À Arles, le bienheureux décès de saint Florentin, premier abbé du monastère des Saints-Apôtres. Son éloge est contenu dans une longue épitaphe que l'on lit encore aujourd’hui sur son tombeau à l’église Saint-Pierre. 553. — Près de Foigny, en Thiérache, la vénérable Mechtilde d’Ecosse, vierge, solitaire, Vers 1205. — Près de Salerne, en Italie, saint ALFIER, moine de Cluny, puis fondateur et abbé de la célèbre abbaye de Cave, dans les Apennins, qui mourut le jeudi saint, à l'issue de la messe, à l’âge de cent

vingt ans. 1050.

1. Les reliques de sainte Vissia sont conservées dans la cathédrale de Fermo. Ses Actes sont perdus. On pense qu'elle a été martyrisée au 1rre siècle, sous Dèce.

2. Saint Damien est honoré en ce jour, dans le vaste diocèse de Pavie, par un office du rit double. Lorsqu'il n'était encore que simple prêtre, il composa une lettre de réfutation contre les monothélites, Jaquelle fut lue au concile de Constantinople, tenu sous le pape saint Agathon pour condamner ces hé rétiques. I1 fit construire un hospice pour les pauvres, des fonts baptismaux et une église en l'honneur de saint Nazaire. La peste ayant éclaté dans sa ville épiscopale, il se procura des reliques de saint Sébastien et les opposa au fléau. Il siégea de 681 environ à 710.

MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX

Martyrologe des Chanoïnes réguliers. — Les saints martyrs Domnion, évêque, et huit soldats, dont le martyre est marqué hier ; leurs corps sont conservés dans l’oratoire de la bienheureuse Vierge Marie, près des Fonts de l’église de Latran.

Martyrologe des Franciscains. — À Coni, en Piémont, le bienheureux ANGE DE CIvASS0, confesseur, de l'Ordre des Mineurs, remarquable par sa doctrine, sa prudence et sa charité, qui s’acquitta plusieurs fois avec succès de la préfecture de son Ordre en Italie, et de légations apostoliques ; puis s’envola aux célestes demeures, et éclata après sa mort par la gloire des miracles.

Martyrologe des Augustins. — Saint Léon, pape.

ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES

A Trieste, dans l’Istrie, saint Lazare, diacre et martyr. Il eut la tête tranchée après avoir eu le corps meurtri au moyen de bâtons noueux, sous le règne d’Antonin. — Chez les Grecs, les saints Mène, David et Jean, moines et martyrs, qui furent percés de flèches, probablement par les Sarrasins, en Palestine. — A Parium, en Mysie, saint Basile, confesseur, qui défendit la foi catholique contre les profanateurs des images de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de Marie, sa Mère immaculée, notre glorieuse Souveraine, Mère de Dieu et toujours Vierge, et de tous les Saints. Vers le 1xe 5. — A Monte-Plano, dans le diocèse de Pistoie, en Toscane, le bienheureux PIERRE, solitaire, de l'Ordre de Vallombreuse. Son corps fut levé en 1350, et placé sous un autel, dans l’abbaye de Notre-Dame-de-Monte-Plano. An 1098.

312.— Pape: Saint Damase. — Empereurs : Valentinien Ier et Valens. —Roi des Goths : Athanaric.

Les Saints sont les ramifications et la continuation de Jésus-Christ. x

L'Eglise des Goths à l'Eglise de Cappadoce, et à tous les chrétiens de l'Eglise catholique, la miséricorde, la paix et la charité de Dieu, le Père, et de son Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cette parole de saint Pierre est très-véritable : De quelque nation que soit un homme, s’il craint Dieu, et s’il aime la justice, il est agréable à Dieu. Cette parole, disons-nous, a été accomplie en la personne de saint Sabas, illustre par sa vertu, plus illustre par son martyre. Car étant Goth de nation, né dans une terre barbare, élevé et nourri au milieu d’une nation perverse, il sut toutefois se former sur les plus grands saints, et il cultiva avec tant de soin et d’application toutes les vertus, qu’il brillait parmi ses compatriotes comme une étoile dans une nuit obscure. Il avait embrassé la religion chrétienne dès sa première jeunesse, et il conçut pour la piété une estime si sincère, qu’il s’étudia toute sa vie à l’acquérir dans toute sa perfection, se formant autant qu’il pouvait sur Jésus-Christ même, qu'il se proposa toujours pour modèle. Et parce que toutes choses réussissent par un effet de la bonté de Dieu, à l'avantage de ceux qui l’aiment, Sabas, après avoir combattu contre les puissances de l'enfer, et contre les maux de la vie, victorieux des uns et des autres, mérita de remporter le prix dû à sa valeur et à sa persévérance. Ce serait donc en quelque sorte vouloir dérober à Dieu sa propre gloire, que de supprimer celle de son serviteur ; et envier aux siècles à venir un grand sujet d’édifi-

cation, que d’ensevelir dans le silence la mémoire de Sabas et de ses vertus. C’est ce qui nous a engagé à mettre par écrit celles qui ont le plus éclaté durant sa vie, et qui ont le plus contribué à rendre sa mort glorieuse.

Sa foi fut pure sans aucun mélange d’erreur : son obéissance fut prompte sans précipitation ; sa douceur fut humble sans bassesse. Il avait une éloquence naturelle, que l’art n’avait ni cultivée ni polie ; son discours avait de la force, quoique négligé et sans affectation : sa science n’avait pas moins de profondeur que d’étendue. Affable envers tout le monde, mais avec dignité ; véritable, intrépide, et sans ménagements pour les ennemis de sa religion ; modeste, parlant peu, d’une humeur paisible, mais vif pour tout ce qui regardaït les intérêts de Dieu ; se plaisant à chanter ses louanges dans l’église, prenant soin d’y maintenir l’ordre, et procurant de tout son pouvoir la propreté des ornements et la décoration des autels. Sans attache aux biens de la fortune, sobre, chaste, évitant d’avoir aucun entretien avec des femmes, persuadé que tout commerce avec le sexe, quelque innocent qu’il paraisse, peut avoir des suites très-dangereuses. Passant les jours et les nuits dans la prière, et toute sa vie dans les exercices continuels d’une pénitence sérieuse ; fuyant la vaine gloire, portant tout le monde à l’amour de la vertu par ses paroles et par ses exemples ; s’acquittant avec une grande fidélité des devoirs de son état; enfin, joignant à tant de vertus un désir ardent de glorifier Jésus-Christ, l’ayant confessé généreusement par trois fois, et ayant scellé par son sang sa troisième confession !.

Les principaux d’entre les Goths et leurs magistrats étaient païens : ils entreprirent de détruire la religion chrétienne dans la Gothie. La persécution commença par obliger les fidèles à manger des viandes offertes aux idoles. Quelques Gentils, qui avaient des parents chrétiens, les voulant sauver, leur faisaient présenter, par les ministres des faux dieux qu'ils avaient gagnés, des viandes communes et qui n’avaient point été immolées. Sabas, ayant appris la chose, non-seulement refusa de toucher aux viandes offertes, mais, paraissant en public, il protesta hautement que si quelque chrétien mangeait de ces viandes supposées, il n’était plus chrétien. Et il empécha par ce moyen plusieurs chrétiens de donner imprudemment dans les piéges du démon. Cela ne plut pas à ceux qui avaient inventé cette tromperie qu’ils croyaient innocente ; ils trouvaient Sabas trop sévère et trop scrupuleux ; ils le chassèrent du bourg où il demeurait, mais quelque temps après ils le rappelèrent.

La persécution ayant recommencé et un commissaire du roi étant venu au bourg de Sabas pour y faire une perquisition des chrétiens, quelques habitants offrirent de jurer sur les victimes, que dans tout le bourg il n’y avait pas ua seul chrétien. Mais Sabas se montrant une seconde fois, et s’approchant de ceux qui voulaient faire ce serment : « Que personne », dit-il, « ne jure pour moi, car je suis chrétien » ; le commissaire d’Athanaric ne laissa pas d’ordonner que le serment serait fait. Sur quoi les principaux habitants ayant fait cacher leurs parents qui faisaient profession du christianisme, jurèrent que dans tout le bourg il n’y avait qu’un seul chrétien. Le commissaire ordonna que ce chrétien comparût, et Sabas se présenta hardiment. Le commissaire demanda à ceux qui l’environnaient ce que cet . homme pouvait avoir de bien ; on lui répondit qu'il ne possédait autre chose que l’habit qu’il portait : ce qu’entendant, le commissaire ne fit pas grand

1. Les Grecs modernes le font soldat, quoique ses Actes n'en disent rien : mais ils le confondent avec un autre Sabas, aussi Goth de nation, qui, en effet, était officier dans l'armée d'Aurélien, et qui fyé martyrisé sous lui avec soixante-dix autres, à Rome, le 24 d'avril.

cas de lui, disant qu’un homme de cette sorte était sans importance, et qu’il ne pouvait nuire. Il le laissa aller sans lui dire autre chose.

La persécution s’étant rallumée pour la troisième fois vers la fête de Pâques, Sabas songea comment et en quel lieu il pourrait célébrer ce saint jour. Il lui vint en pensée d’aller trouver un prêtre de sa connaissance, nommé Guttica, qui demeurait dans une autre ville. Mais s'étant mis en chemin, il rencontra un homme d’une taille extraordinaire et d’un aspect vénérable, qui l’arrêta et lui dit: « Retournez d’où vous êtes parti, et célébrez la fête avec Le prêtre Sansale ». Sabas répondit : « Le prêtre dont vous parlez n’est pas au bourg où il demeure ordinairement ». Il est vrai que Sansale en était sorti et s'était réfugié dans la Romanie, pour s’y mettre à couvert de la persécution ; mais il y était retourné depuis à cause de la fête de Pâques; et c’est ce que Sabas ignorait. Ainsi, sans vouloir déférer à l'avis de cet inconnu, il se mettait en devoir de poursuivre son chemin, lorsque tout à coup il tomba une si grande quantité de neige du côté où il voulait aller, quoique l’air n’y eût aucune disposition, que la terre en fut couverte à une telle hauteur, qu’il fut impossible à Sabas de passer outre. Ce prodige lui ouvrit les yeux, et lui fit connaître que la volonté de Dieu était qu’il retournât chez lui, et qu'il y fit la pâque avec le prêtre Sansale. Il retourna en même temps sur ses pas, en rendant grâces à Dieu. Et étant venu plein de joie trouver Sansale, il lui raconta, et à plusieurs autres fidèles, ce qui venait de lui arriver. Ils célébrèrent tous ensemble la grande fête de Pâques. Mais trois jours après la fête, Atharide, fils de Rotheste, qui avait en ces quartiers-là une petite souveraineté, entra à l’improviste avec une troupe de brigands dans le bourg où demeurait saint Sabas. Ils allèrent d’abord au logis du prêtre Sansale, le surprirent comme il dormait sans se douter de rien, et l’ayant lié, ils le jetèrent dans un chariot. A l’égard de Sabas, l'ayant arraché de son lit, ils le traînèrent tout nu parmi des épines, où ils avaient mis le feu, le frappant sans cesse , et lui meurtrissant tout le corps à coups de fouet et de bâton, tant était grande la rage dont ces hommes impitoyables étaient animés contre les serviteurs de Dieu. Mais elle exerça la foi et la patience de Sabas d’une manière extraordinaire : car le jour ayant paru, et le Saint voulant glorifier Dieu, parla de cette sorte à ses persécuteurs : « Ne m’avez-vous pas fait marcher les pieds nus par des lieux tout couverts de ronces et tout semés d’épines : voyez si mes pieds ont la moindre égratignure; venez, touchez mon corps, y trouvez-vous une seule contusion, après tous les coups que vous m'avez donnés ? » Eux, n’apercevant en effet sur sa chair aucune marque de leur cruauté, bien loin d’être touchés d’un miracle si évident, n’en furent que plus envenimés contre notre Saint. Ils lui mirent sur les épaules un des essieux du chariot ; ils y attachèrent ses deux mains. Ils prirent ensuite l’autre essieu, où ils lui lièrent les pieds, les écartant avec violence et les tirant de toute leur force pour les faire aller jusqu'aux extrémités de l’essieu. En cet état ils le poussèrent rudement, et le renversèrent sur la place, où ils le tourmentèrent une partie de la nuit.

Mais ses bourreaux s’étant endormis, une femme survint, qui le détacha ; il ne songea point à se sauver ; mais, restant au même lieu, il aidait cette femme à préparer le déjeûner pour quelques domestiques.

Le cruel Atharide, s'étant réveillé au point du jour, lui fit lier les mains derrière le dos, et ordonna de le suspendre ainsi à une poutre du logis. Il y était depuis peu de temps, lorsque des gens d’Atharide arrivèrent, portant des viandes qui avaient été immolées aux idoles. « Voici », dirent-ils à saint

Sabas et au prêtre, « ce que le grand Atharide vous envoie, afin que vous en mangiez, et que par là vous mettiez votre vie à couvert ». Le prêtre répondit : « Nous ne mangerons point de ces viandes ; cela ne nous est pas permis. Vous pouvez donc dire à Atharide qu’il peut nous faire attacher à une croix, ou nous faire mourir par tel autre genre de supplice qu’il voudra ». Le bienheureux Sabas ajouta : « Qui est celui qui nous envoie ces viandes ? » Ces hommes répondirent : « C’est le seigneur Atharide ». — « Il n’y a que Dieu », répliqua Sabas, «qui doive être appelé proprement Seigneur, car il l’est du ciel et de la terre. A l’égard de ces viandes que vous nous présentez, elles sont impures et profanes comme celui qui nous les envoie ». Ce discours de Sabas mit si fort en colère un des esclaves d’Atharide, qu'il lui porta en même temps la pointe de son javelot dans le corps. Tous ceux qui étaient là crurent que le coup avait percé de part en part; mais le Saint, surmontant par sa vertu la douleur que lui devait causer sa blessure, s'adressant à celui qui la lui avait faite : « Vous avez cru», lui dit-il, « m’avoir tué; je vous assure que je n’ai pas senti plus de mal que si vous m’aviez jeté un flocon de laine contre la poitrine ». Et il y a de l’apparence qu’il n’exagérait pas, puisqu’en effet il ne jeta aucun cri lorsqu'il fut frappé, et, ce qui est plus merveilleux, c’est qu’il ne parut point que son corps eût été entamé en aucun endroit, le javelot, quoique lancé avec raideur, ne lui ayant pas même effleuré la peau.

Atharide apprit ce miracle sans en être touché ; il résolut, au contraire, de se défaire du Saint sans différer davantage. Il renvoya le prêtre Sansale, et fit conduire Sabas sur le bord du fleuve Mussée‘, pour y être jeté. Le Martyr ne voyant point Sansale, et se souvenant du précepte du Seigneur, qui veut que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes, demanda aux soldats où était le prêtre. Et quel péché a-t-il commis, ajouta-t-il, pour ne pas mourir avec moi ? Ils lui répondirent : « Ce n’est pas là votre affaire ». Alors il s’écria dans un saint transport : « Soyez béni, Seigneur, et que le nom de votre Fils, Jésus-Christ, soit béni aussi dans tous les siècles. Amen. — Vous permettez, Ô mon Dieu, que l’infortuné Atharide se condamne luimême à une mort éternelle, pendant qu’il me procure une vie qui ne finira jamais. C’est ainsi, Seigneur, qu’il vous plaît d’en user avec vos serviteurs ». Cependant les soldats qui le conduisaient se disaient l’un à l’autre : — « Ferons-nous mourir cet homme ? il est innocent ; laissons-le aller : Atharide v’en saura rien ». — Mais le bienheureux Sabas leur dit : « À quoi sert tout ce badinage ? Faites ce qui vous est ordonné. Vous ne voyez pas ce que je vois: Voilà ceux qui doivent recevoir mon âme et la conduire au séjour de la gloire, qui n’attendent pour cela que le moment qu’elle sortira de mon corps ». Les soldats le prirent donc et le précipitèrent dans le fleuve. Lorsqu’il fut au fond, ils lui enfoncèrent dans l’estomac l’essieu qu’ils lui avaient attaché au cou. Ainsi, mourant par l’eau et par le bois, il exprima, par ce double genre de supplice, le véritable symbole du salut des hommes, a Croix et le Baptême. T1 n’était âgé que de 38 ans. Son martyre arriva le cinquième jour de la première semaine après Pâques, et le jour de devant les Ides d’avril, sous l’empire de Valentinien et de Valens, et le consulat de Modeste et d’Arinthée (12 avril 372).

On retira le corps de l’eau, et on le laissa sur le rivage sans sépulture, mais sans que les bêtes osassent toutefois en approcher, les frères le gardant nuit et jour, jusqu’à ce que l’illustre Junius Soranus, duc de Scythie et grand

1. Fleuve de Valachie, nommé aujourd'hui Mussovo, qui, après avoir arrosé les environs de Turgoviséque, séjour ordinaire du Vaivode, se jette dans le Danube au-dossus de Rebnik.

serviteur de Dieu, l’eût fait enlever par des personnes fidèles qu’il envoya exprès sur les lieux pour le lui apporter dans la Romanie. Depuis, voulant graiifier son pays d’un don si précieux, il l’envoya à l’église de Cappadoce, du consentement de celle de la Romanie, et par une disposition particulière de la providence de Dieu, qui répand ses grâces et ses bienfaits sur ceux qui le craignent et qui espèrent en lui. « Ne manquez donc pas, nos très-chers frères, de lui offrir le divin sacrifice le jour que le saint Martyr a été couronné ; faites-le savoir aux autres fidèles, afin que tous ceux qui composent l'Eglise catholique et apostolique, se réjouissant saintement dans le Seigneur, unissent leurs voix pour le louer et le bénir. Saluez de notre part tous les Saints. Ceux qui souffrent avec nous pour la foi vous saluent. Gloire, honneur, puissance, majesté soient à celui qui, par sa bonté et Le secours de sa grâce, peut nous couronner dans le ciel, où il règne avec son Fils unique et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen ».

On représente saint Sabas 1° suspendu par un doigt à un arbre, car ses actes disent qu'on lui tira violemment les mains et les pieds ; 2° tenant en main un fagot d’épines pour rappeler qu’il fut traîné au milieu des ronces ; 3° plongé dans l’eau. Il est spécialement honoré par les catholiques de la Valachie.

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