ÉVANGÉLISATION DES GOTHS ; —— ULPHILAS
Les Goths étaient originaires de la Gothie ou Gothland, en Suède. Ils passèrent d’abord dans la Poméranie et s’y établirent, au rapport de Tacite ; ils s’avancèrent ensuite vers les Palus-Méotides, où Caracalla les défit en 215. Cela ne les empècha pas de s'étendre le long du Danube, ainsi que dans la Thrace et la Grèce. Après de fréquentes incursions sur les terres des Romains, ils renversèrent l'empire d'Occident, et élevèrent sur ses ruines les royaumes des Ostrogoths ou Goths orientaux, et des Visigoths ou Goths occidentaux. Les premiers étaient maîtres de l'Italie, et les seconds de la partie méridionale de la France et de l'Espagne.
Les Goths reçurent les premiers rayons de la lumière évangélique vers le règne de Valérien (253-260) : ils en furent redevables à quelques prêtres, et à d’autres chrétiens qu'ils avaient faits prisonniers dans la Galatie et la Cappadoce, et qu'ils avaient emmenés avec eux. Les guérisons qu'ils virent opérer sur leurs malades par ces missionnaires, fixèrent leur attention sur la nouvelle doctrine qu’on leur prêchait, et il y en eut plusieurs d’entre eux qui demandèrent le baptème. C’est ce que nous apprenons de Sozomène, 1. 11, c. 6, et de Philostorge, 1. 11, c. 5. Saint Basile, ép. 338, dit que la semence de l'Evangile fut portée parmi les Goths de la Cappadoce, par le bienheureux Eutychius, homme d’une éminente vertu, lequel, avec le pouvoir et le don du Saint- Esprit, avait touché les cœurs de ces barbares. Saint Cyrille de Jérusalem comptait, en 343, Cat. 16, no 22, les Sarmates et les Goths parmi les chrétiens qui avaient des évêques, des prêtres, des moines, des vierges et des martyrs. On trouve, dans les souscriptions du concile de Nicée, celle de Théophile, évêque de Gothie.
Bientôt après paraît Ulphilas, qui tient un moment dans ses mains toutes les destinées religieuses de son peuple. Onne sait rien des commencements de cet homme extraordinaire, sinon qu’il descendait d’une famille chrétienne enlevée de la petite ville de Sadagolthina, en Cappadoce, par les Goths quila saccagèrent en 266, et que ce fils adoptif des barbares, le fils de la louve (Wulphilas), comme ils l’appelaient, était compatriote et peut-être parent de l'illustre grec Philostorge. Il évangélisait les Visigoths de la Mésie, de la Dacie et de la Thrace, quand il devint leur évêque vers 348, et se rendit en cette qualité au concile tenu, en 360, à Constantinople par les Ariens, qui surprirent son adhésion, sans le détacher néanmoins de l’orthodoxie. C’est alors que, frappé de la majesté des Césars, il put concevoir le dessein de donner à son apostolat le dangereux appui de leur épée. Deux partis divisaient les Visigoths. L’un obéissait à Athanaric, l’autre à Fritigern.
Après une lutte inégale, Fritigern invoqua l'intervention de l'empire ; Ulphilas semble en avoir négocié les conditions. Les tribus, menacées, se soumirent au baptême, reçurent des secours, marchèrent contre Athanaric et furent victorieuses.
Depuis ce jour, rien ne résista plus à la prédication d'Ulphilas. Il acheva son œuvre par la traduction des saintes Ecritures, monument célèbre et parvenu jusqu’à nous. C'était fixer le christianisme dans la nation que de le fixer dans la langue. L'évèque s’en rendit maître, et la força d’obéir à la pensée chrétienne ; il contraignit cette parole sanguinaire à répéter les psaumes de David, les paraboles évangéliques, la théologie de saint Paul. Mais il ne traduisit point les livres des rois, de
peur que, la lettre tuant l’esprit, les récits sacrés ne servissent qu’à réveiller les passions guerrières de ces barbares.
L’alphabet runique, usité chez les Goths, avait suffi à tracer des présages sur des baguettes superstilieuses où des inscriptions sur les sépultures : il fallut le compléter pour un usage plus savant, et le nombre des lettres fut porté de seize à vingt-quatre.
La langue gothique, facennée de la sorte, prit un singulier caractère de douceur et de majesté. On put voir que les grandes qualités des idiomes classiques ne périraient pas avec eux ; et la traduction de la Bible, ce livre éternel, commença la première des littératures modernes.
Quand Ulphilas parut, peut-être après une longue retraite, radieux de sainteté, apportant l’Ancien et le Nouveau Testament au peuple campé dans les plaines de la Mésie, on crut qu'il descendait du Sinaï : les Grecs l’appelèrent le Moïse de son temps, et c'était l'opinion des barbares « que le fils de la louve ne pouvait faire mal ».
En 314, saint Basile faisait encore l'éloge de la foi des Goths (ép. 164); mais en 376, les Huns, traversant les Palus-Méotides, s'étaient précipités sur l'empire, et refoulaient devant eux les flots pressés des peuples germaniques. Les Visigoths de Fritigern, qui avaient éprouvé la puissance de l'empire d'Orient, lui demandèrent un asile. Ulphilas fut leur médiateur, ct, accompagné des principaux d’entre eux, se rendit à Constantinople.
Il y trouva les Ariens tout-puissants, et leur évêque Eudoxius d’Antioche gouvernant le faible esprit de l’empereur Valens. Valens accorda aux Goths une avare hospitalité sur la rive romaine du Danube à condition de livrer leurs armes en gage de paix éternelle, et leurs enfants pour recruter les légions. Eudoxius proposa d’ajouter qu’ils embrasseraient la communion de l’empereur. Les députés barbares répondaient que rien ne les détacherait de la foi qu'ils avaient reçue. Mais Ulphilas, circonvenu par les Ariens, touché de la douceur de leurs paroles et de la richesse de leurs présents, se laissa persuader que la querelle, indifférente au dogme, n’intéressait que l’orgueil des Latins et des Grecs. Ce grand homme fléchit, et les Goths, qui tenaient sa parole pour la loi de Dieu, passèrent à l’hérésie.
Ainsi les Visigoths devinrent ariens par la défection de leur maître dans la foi. Pendant quarante ans de dévastations, les soldats d’Alaric et d’Astaulfe traînèrent l'erreur avec eux, et l’établirent enfin dans le royaume qu'ils fondèrent au pied des Pyrénées. En même temps ils la communiquaient aux Ostrogoths, demeurés en arrière, et réservés pour d’autres conquêtes. Ceux-ci la portèrent en Italie, et jusqu’au cœur même de la chrétienté, quand ils y pénétrèrent à la suite de Théodoric.
Il y avait cependant toujours beaucoup de catholiques parmi les Goths, et le plus grand nombre étaient attachés à la sdine doctrine. Plusieurs même, comme nous l'avons dit, furent martyrisés durant la persécution d’Athanaric, et ils ont toujours été honorés d’un culte public dans l'Eglise grecque et dans l'Eglise latine. Les actes de saint Sabas, qu'on attribue à saint Ascholius de Thessalonique, furent envoyés aux églises de Cappadoce, dont saint Basile était métropolitain, Or, le saint Evèque de Thessalonique (ville alors soumise aux Goths) était intimement lié avec saint Athanase, comme nous l’apprenons de saint Basile, ép. 154. Ce Père, ép. 164, loue aussi saint Ascholius de son zèle à défendre la foi parmi les nations barbares, dans un temps où les princes chrétiens voulaient lui substituer l’arianisme. Enfin, on ne peut douter de la pureté de la foi des Goths, après l'éloge qu’en font saint Basile, loc. ctf., saint Ambroise, èn c. 2 Lucæ, Théodoret, Hist., 1. 1V, c. 28, 30, 33. Saint Augustin, de Civ., 1. xvirr, c. b2, dit que le . roi des Goths persécuta cruellement les chrétiens, lorsqu'il n’y avait que des catholiques dans la Gothie. Nous avons cru ces observations nécessaires pour réfuter certains auteurs modernes qui ont avancé que les Goths, en embrassant le christianisme, avaient, en même temps, reçu la doctrine impie des Ariens.
Cette lettre de l’église des Goths est tirée d’un manuscrit grec du Vatican. Elle fut adressée à l’église de Cappadoce dont saint Basile était alors la plus brillante lumière. Il y a toute apparence, avons-nous dit, que cette lettre a pour auteur saint Ascholius, évèque de Thessalonique : voici d’autres considérations qui amènent à celte conclusion.
Saint Basile, dans une lettre qu’il écrivit à saint Ascholius, ép. 164, le remercia de Jui avoir envoyé l’histoire de la persécution et du triomphe du Martyr qui avait péri par l'eau et le bois ; il le remercia encore, ép. 165, de lui avoir envoyé le corps du Martyr. Il avait sans doute fait cet envoi au nom du due Soranus. Saint Basile, qui était parent de ce dernier, lui avait écrit, ép. 155, p. 244, éd. Ben., pour le prier d'enrichir son pays des reliques de quelques-uns des Martyrs qui avaient souffert durant la persécution des Goths,