Gontram ou Guntchramme
cation des élus, il s’en servit avantageusement pour s’humilier davantage devant Dieu, et pour s'attacher à lui plus parfaitement. Dégoûté du mariage, après la mort de la reine Austrechilde, il ne voulut pas contracter une autre alliance, soit par amour de la continence, soit pour être plus libre de s’adonner à la pratique des bonnes œuvres propres à son rang. De si beaux exemples sanctifièrent sa famille. Ses deux filles Clodoberge et Clodehilde renoncèrent aux vanités du monde et consacrèrent à Dieu leur virginité.
Il eut de grandes affaires à démêler avec ses frères, avec ses neveux et avec des étrangers : mais il s’y comporta toujours avec une droiture, une générosité et une grandeur d'âme tout à fait extraordinaires. L’aîné de ses frères étant mort sans enfants mâles, sa succession devait être partagée entre notre Saint, Chilpéric et Sigebert : comme cela ne put se faire sans de. grandes contestations, il fit assembler un concile à Paris, pour terminer les choses à l’amiable et sans guerre, et s’en rapporta au jugement des évêques qui s’y trouvèrent. On convint de certaines conditions auxquelles | les trois rois s’obligèrent par serment; mais il fut seul à les garder. Ses frères étant tous deux morts malheureusement, peut-être, comme il le croyait, en punition de leur manque de foi, il oublia les sujets de mécontentement qu’il pouvait avoir contre eux, et eut soin de leurs enfants comme des siens propres. Il n’imita pas en cela l’ambition de son père, qui, pour avoir la portion de Clodomir, son frère, s'était défait des petits princes ses héritiers ; mais, se contentant de la part qui lui était échue, il tâcha de conserver à ses neveux Celles que leurs pères leur avaient laissées en mourant.
Il prit même la tutelle de Clotaire II, fils de Chilpéric, et âgé seulement de quatre mois, le fit baptiser à Nanterre, auprès de Paris, avec une grande solennité ; le tint sur les fonts de baptème, lui donna le nom de Clotaire, et le mena par toutes les villes des Etats de son père, afin de l'y faire reconnaître pour roi et pour légitime Seigneur. Il ne fut pas moins favorable aux enfants de Sigebert. Ingonde, sa fille, avait été mariée à saint Herménigilde, fils de Leuvigilde, roi des Visigoths, en Espagne : et après mille traitements indignes que Goswinde, belle-mère de son mari, lui avait fait souffrir, après le martyre du même saint Herménigilde, son époux, elle avait été contrainte de s'enfuir, et de se mettre entre les mains des Romains avec un fils unique qu’elle avait, et était morte en Afrique. Saint Gontran, animé d’un saint zèle et d’une juste colère, voulut venger cette bonne nièce, qui n'avait été persécutée que pour la foi; il envoya de grandes armées en Espagne, et fit beaucoup de prières pour l’heureux succès d’une expédition qui paraissait si équitable. Si la chose ne réussit pas comme il l’espérait, si ses armées périrent misérablement par la mauvaise intelligence des chefs et par une surprise des Visigoths, cela ne diminua rien de son mérite et de sa gloire, car il n’en à pas moins fait paraître son zèle pour la religion et pour lhonneur de Dieu, et sa générosité à soutenir les justes intérêts de ses proches. Ce fut une secrète conduite de la Providence de Dieu, qui, d’un côté, était irrité pour les sacriléges et les impiétés que les armées de Gontran avaient commises dans leur marche, à son insu ; et, de l’autre, voulait faire voir qu'il se réserve à lui seul la vengeance du sang des martyrs.
Pour ce qui est de Childebert, fils du même Sigebert, il l’adopta, et linstitua son héritier et successeur de tous ses Etats : et quoique ce jeune prince en usât depuis fort mal avec lui, et payät ses bontés d’ingratitude, néanmoins, attribuant cette mauvaise conduite à la malice de ses conseillers plutôt qu’à lui-même, il lui pardonna tout fort aisément et le mit en posses-
sion de son royaume ; nous pouvons ainsi le comparer à David, qui aimait son fils Absalon, et voulait mourir pour lui, lors même que ce fils dénaturé tâchait de lui ôter la vie.
Si saint Gontran fut si bon envers les enfants de ses frères, il ne le fut pas moins envers Frédégonde et Brunehault, femmes si décriées dans notre histoire. Car, quoique Frédégonde eût plusieurs fois attenté à sa vie, et qu’il eût mille autres sujets d’indignation contre elle, il ne voulut jamais la livrer à son neveu Childebert, qui la voulait faire mourir, comme celle qui avait fait assassiner son père ; saint Gontran n’oubliait pas qu’elle était femme de Chilpéric, son frère, et mère de Clotaire, son neveu. Et pour Brunehault, femme de Sigebert et mère de Childebert, il en souffrit avec une patience invincible une infinité d’injures et de perfidies.
Mais ce qui est le plus recommandable en ce grand prince, c’est son respect pour les évêques et pour les prêtres ; son zèle pour la conservation et pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique ; son soin infatigable pour la bonne police de son Etat et pour l'observation des lois anciennes ; sa magnificence pour la construction et la dotation des églises et des monastères, et sa tendresse pour les pauvres et les malheureux. Etant devenu tuteur de Clotaire II, il se servit avantageusement de l'autorité que cette tutelle lui donnait dans la Neustrie, pour faire rétablir saint Prétextat, archevêque de Rouen, sur son siége. Il appelait ordinairement les plus saints évêques de ses Etats à son conseil ; il était persuadé que, plus dégagés de leurs intérêts propres, ils étaient aussi plus zélés pour le bien public et plus tendres pour les misères et les nécessités du peuple. Quelques prélats d'Aquitaine avaient favorisé Gombault, qui se disait faussement fils de Clotaire let, sous cette qualité prétendue, voulait se faire reconnaître pour roi dans une partie du royaume de notre Saint. Il avait d'autant plus de raison de les punir, qu’étant plus éclairés que ses autres sujets, ils devaient reconnaître plus facilement cette imposture ; néanmoins, après leur en avoir fait une douce réprimande qui les couvrit de honte, aussi bien que le souvenir de leur trahison, il leur pardonna et les reçut même à sa table. Il oublia aussi sans peine la faute de Théodore, évêque de Marseille, et celle de Pallade, évêque de Saintes, qui avaient favorisé un parti contraire à ses droits. Saint Grégoire de Tours raconte lui-même le favorable accueil qu’il lui fit trois ou quatre fois, quoiqu'il le vint trouver en faveur de quelques princes et seigneurs qui l’avaient offensé.
En l’année 567, Gontran avait eu une occasion bien douloureuse de manifester son zèle pour l'honneur et la discipline de l’Eglise. Les siéges épiscopaux d'Embrun et de Gap étaient occupés par deux frères, Salonius et Sagittaire. Ils avaient été disciples de saint Nizier, de Lyon, qui les avait ordonnés diacres, trompé par ce masque de vertus dont l’ambition sait se parer pour arriver aux honneurs. Le masque tomba dès qu'ils furent parvenus à l’épiscopat et ils allièrent avec le ministère le plus saint, la vie la plus criminelle. Gontran fut vivement affligé de ces scandales, d'autant plus funestes qu'ils venaient de plus haut. Plusieurs fois déposés et plusieurs fois rétablis sur leur siége par la bonté de Gontran, ils abusèrent constamment des dons de Dieu et de l’indulgence des hommes. Enfermés une dernière fois dans la basilique de Saint-Marcel, ils parvinrent à s'échapper. Sagittaire fut tué dans une bataille, les armes à la main contre son Prince. Dieu, en permettant cette chute effrayante, rappelait à notre Saint que celui qui commande aux autres doit prendre garde de tomber lui-même.
Comme il était persuadé que la plupart des maux qui sont dans les Etats,
viennent de ce que la discipline ecclésiastique est négligée, et de ce que les prélats abandonnent leur troupeau pour vaquer à des affaires séculières, il fit célébrer plusieurs conciles, et principalement à Lyon, à Valence, à Châlon et à Mâcon, où l’on fit des règlements très-salutaires pour le bien de l'Eglise ; il publia un édit, daté de la vingt-quatrième année de son règne, et adressé à tous les évêques et à tous les juges des provinces de son obéissance ; il y exhorte les évêques à veiller à la prédication de la parole de Dieu, et à exercer eux-mêmes leur charge sans les commettre à des vicaires, et à prendre soin de corriger et de gouverner saintement le peuple de Dieu; quant aux juges, il leur commande d’administrer soigneusement la justice sans se laisser corrompre par faveur ni par argent. L’ archevéché de Bourges étant venu à vaquer, plusieurs briguèrent cette charge auprès de Contan. et lui offrirent même des présents pour l'obtenir ; mais il leur fit cette sage réponse digne d’un roi très-chrétien : « Ge n’est pas notre coutume de vendre le sacerdoce, ni la vôtre de l’acquérir par des présents; car, en le faisant, nous encourrions l’infamie d’un honteux trafic ; et, pour vous, vous mériteriez d’être comparés à Simon le magicien ». Ainsi, sans s'arrêter à leurs brigues, il choisit pour cette dignité Sulpice, surnommé Sévère.
Ïl avait un profond respect pour le droit d’asile, dont jouissaient alors les églises et les monastères. Un assassin, soudoyé par Frédégonde, s'étant caché dans l’église Saint-Marcel, fut découvert au moment où il allait exécuter son criminel dessein. Gontran ne permit pas qu’on le mît à mort. Il prit sous sa protection une jeune fille qui s'était réfugiée dans la même église, après avoir tué le duc Amolon qui attentait à son honneur. Les généraux qu’il avait envoyés en 586 contre les Visigoths d'Espagne ayant été entièrement défaits, cherchèrent un asile dans la basilique de Saint-Symphorien d’Autun, afin d'éviter la juste colère de ce Prince assez prompt dans le premier mouvement. Gontran s'étant rendu en cetle ville pour la fête de saint Symphorien, les généraux eurent permission de paraitre devant lui. Le Prince leur fit un discours où se peint fidèlement son caractère. Après leur avoir rappelé les excès dont ils S’étaient rendus coupables, il ajouta : « On n'obtient pas la victoire par de tels sacriléges. N’en doutez pas, c’est là ce qui affaiblit nos bras dans le combat, ce qui émousse nos épées et rend inutiles nos boucliers. Si c’est ma faute, que Dieu me punisse ! Mais si c’est vous qui méprisez mes ordres, il faut que vos têtes soient abattues, pour servir d'exemple à toute l’armée..…., il vaut mieux faire mourir quelques-uns des chefs que d’exposer toute une nation aux traits de la colère de Dieu ». Malgré ces effrayantes menaces, ce roi plein de clémence se contenta de priver de leur charge quelques-uns de ces ducs.
Ce saint roi était véritablement un prince de paix : il eut toujours grand soin de la conserver parmi son peuple, de la rétablir dans toute la France entre ses frères et ses neveux, lorsqu'il la vit rompue. Ses sujets ne furent point opprimés durant son règne. Ayant pris la régence des Etats de Chilpéric, son frère, sous la minorité de Clotaire, il en bannit les exactions, et eut soin de faire indemniser ceux qui avaient été dépouillés de leurs biens dans le règne précédent.
ses aumônes étaient grandes et continuelles.
Il se distingua surtout par la magnificence de ses fondations. I1 donna plusieurs riches domaines au monastère de Saint-Symphorien d’Autun et à celui de Saint-Bénigne de Dijon. Il établit à Dijon la psalmodie continuelle sur le modèle du monastère d'Agaune !, où les moines divisés en plusieurs