‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 19 sur 339 · Saint-Maurice, en Valais · texte numérisé non relu

Saint-Maurice, en Valais

chœurs se relevaient les uns les autres pour chanter jour et nuit les louanges de Dieu. Il fonda dans le faubourg oriental de Châlon le grandiose monastère de Saint-Marcel. Genève lui doit la belle basilique de Saint-Pierre bâtie à la place d’un temple d’Apollon. On croit avec assez de vraisemblance qu'il fonda l’abbaye de Saint-Valérien à Tournus. L'église de Mâcon eut aussi part à ses largesses ; il lui donna Romenay et réunit à Saint-Vincent les abbayes de Saint-Clément, Saint-Etienne, Saint-Laurent qui existaient dès le rv° siècle. Voilà pour la Bourgogne proprement dite. — Il donna le désert des Vosges au moine irlandais saint Colomban, qui alla y fonder Luxeuil (585). — En Franche-Comté, plusieurs établissements monastiques ont eu Gontran pour fondateur. Cest ainsi qu’on lui attribue l’établissement du prieuré de Saint-Amour. « Gontran », dit la légende, « ressentant une trèsgrande piété envers les martyrs de la légion Thébaine et voulant vénérer leurs reliques, entreprit vers le milieu du vi‘ siècle un pèlerinage à Saint- Maurice en Valais. Le clergé et les citoyens, touchés de la piété du Prince, lui donnèrent les reliques insignes de saint Amour et saint Viatre, soldats de cette légion qui avaient été massacrés pour la foi. Aussitôt le Prince promit d'offrir ces reliques à la première ville de son royaume qu’il rencontrerait à son retour. Or, quand il arriva à Vincelle, au mois d'août, il se souvint de sa promesse et gratifia cette ville des précieuses reliques. Depuis ce temps, ce lieu, situé dans le diocèse de Saint-Claude, a reçu le nom de Saint-Amour ! ». D’après certaines chroniques, le roi Gontran aurait élevé dans la même province un monastère plus important encore que celui de Saint-Amour ; il serait le vrai fondateur de la célèbre abbaye de Baumeles-Dames. Mais aucune province de l’ancien royaume de Bourgogne ne reçut du saint roi Gontran des bienfaits aussi grands et aussi durables que la Maurienne, en Savoie. Dès les premières années de son règne, il apprit par la renommée les nombreux miracles qui s’opéraient auprès des reliques de saint Jean-Baptiste, apportées d'Alexandrie par sainte Thècle. Sa piété en fut touchée et il résolut de donner un témoignage éclatant de sa dévotion envers le Précurseur. Il envoya dans la ville de Maurienne des officiers chargés d’y faire construire une église digne du précieux dépôt qu’elle devait recevoir ; quand elle fut achevée, il invita saint Isiche II, archevêque de Vienne, à en faire la consécration qui eut lieu vers l’année 565, la quatrième du règne de Gontran. La Maurienne avait déjà été démembrée du diocèse de Turin et réunie à celui de Vienne. Des événements politiques dont nous devons dire deux mots n’avaient pas été étrangers à cette séparation. Le Seigneur, qui aime à purifier dans le creuset de l’affliction la vertu de ses serviteurs, permit que dans le temps même où Gontran faisait tous ses efforts pour épargner à son royaume/les horreurs de la guerre, les Lombards vinssent mettre à feu et à sang plusieurs de ses provinces. Ces Barbares, dont une partie était encore païenne et l’autre infectée de l’hérésie arienne, firent une première incursion dans les Gaules en 568, l’année même de leur établissement en Italie. Ils franchirent les Alpes et dévastèrent le Haut-Dauphiné. En vain Gontran leur opposa une armée commandée par Périce; elle fut taillée en pièces et les Lombards retournèrent en Italie, chargés de butin. Enhardis par ce succès, ils crurent que rien ne pourrait leur résister, et presque chaque année la France les vit passer la frontière. Gontran envoya contre eux le patrice Mommol, qui était le plus grand homme de guerre de ce temps-là. Plus habile et plus heureux, il les défit et passa presque toutes leurs troupes au fil de l’épée. Après l’expulsion des 1, Ordo du diocèse de Saint-Claude, an, 1852.

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Lombards, Gontran voulut compléter son œuvre, en établissant un siége épiscopal dans la ville de Saint-Jean et en séparant ainsi les vallées de Maurienne et de Suse, du diocèse de Turin. Celui-ci appartenant aux Lombards, Gontran dut naturellement désirer de soustraire ses sujets à une juridiction spirituelle étrangère et à des relations trop fréquentes avec des barbares qui, en Italie, dépouillaient les églises, tuaient les prêtres, ruinaient les villes, et qui venaient de porter le massacre et l'incendie dans ses provinces. Néanmoins son zèle pour le bien spirituel de ses peuples et sa dévotion envers saint Jean-Baptiste eurent certainement la plus grande part dans la fondation de cet évêché qui eut un Saint pour premier évêque, c’est-à-dire saint Felmase.

Après la destruction de l’armée lombarde, Gontran s’appliqua à réparer les désastres de l’invasion. Ce fléau avait cessé, quand un autre vint jeter la désolation dans les Gaules. Grégoire de Tours sortant un jour du palais de Chilpéric, roi de Soissons, et frère de Gontran, rencontra dans la cour saint Salvi, évêque d’Albi. Après qu’ils eurent conversé quelque temps à l'écart, Salvi dit en montrant le palais : « Voyez-vous sur le toit de cette maison, ce que j'y remarque ? — J'y vois », répondit Grégoire, « les nouveaux ornements que le rai y a fait placer depuis peu ». Salvi lui demanda s’il ne voyait pas autre chose. — Non, répondit Grégoire, qui croyait que le saint évêque voulait plaisanter. — Et moi, dit Salvi, en jetant un profond soupir, je vois le glaive de la justice divine tiré du fourreau et suspendu sur cette maison. La prédiction ne tarda pas à s’accomplir. En 580, il y eut des tempêtes, des incendies, des inondations, des tremblements de terre. Ces fléaux furent suivis d’une dyssenterie contagieuse appelé feu de Saint-Antoine et qui n’est probablement rien autre que le choléra moderne. Après avoir désolé les provinces de Chilpéric, la contagion envahit le royaume de Bourgogne ; le saint roi fit alors faire une distribution de tout ce qui était nécessaire pour l’assistance des pauvres et veilla à ce qu’on prit un soin très-particulier des malades. Il passa les nuits en prières, jeûna, veilla; enfin, il se présenta à la justice divine comme une victime publique pour ses sujets. — Ceux-ci le regardaient avec vénération et respectaient plus encore en lui la qualité de Saint que celle de Souverain. On lui arrachaïit les franges de ses vêtements pour les appliquer aux malades: une femme en guérit son fils d’une fièvre quarte, on lui amenait même des possédés, et Grégoire de Tours dit avoir été témoin du pouvoir qu'il avait sur eux.

Peu de rois furent aussi populaires. Il visitait ses sujets dans leur maison et s’asseyait à leur table ; quand il entrait dans une ville, le peuple sortait en foule au-devant de lui, en criant : Voël, Noël, vive le Ror !

Sa dévotion, qui avait toujours été fort grande, s’augmenta encore aux dernières années de sa vie ; il y redoubla ses aumônes, ses austérités et ses prières, et notre martyrologe assure qu'il s’adonna entièrement aux exercices d’une vie parfaitement chrétienne et spirituelle. C’est dans ces saintes pratiques qu'il eut le bonheur de finir sa vie, pour aller régner avec Jésus-Christ dans le ciel, comme il l'avait fait régner par sa piété sur la terre. Il mourut à Châlon, le 28 mars de l’an 593. Saint Grégoire de Tours parle des miracles de ce saint monarque, et dit qu’il a vu souvent des possédés délivrés en son nom. Il fut enseveli dans l’abbaye de Saint-Marcel, qu’il avait fondée.

Toutes les actions de Gontran ne furent pas saintes : ainsi on lui reproche les mœurs de sa jeunesse ; on l’accuse d’avoir fait mourir, par complaisance pour sa dernière femme Austrechilde, sous de légers prétextes, deux frères de Marcatrude, sa femme précédente ; on ne considère pas non plus

comme juste la mort de deux médecins d’Austrechilde qui n’avaient pu guérir cette princesse, et celle de son chambellan Chundon; mais on ratifiera le titre de bon, que lui donne le peuple, et celui de saint qu’il a dans l'Eglise ;

on le considérera comme un prodige de piété, de douceur, de générosité, si l’on considère qu'il pleura les fautes dont nous avons parlé; qu’il pardonnait constamment les injures, ne répondait que par des bienfaits à l’ingratitude et aux attentats de ses belles-sœurs ; qu’il avait en vue la justice, la vérité, le bonheur de ses sujets, chez ce peuple franc où le meurtre était une habitude et ne se punissait que par quelques pièces de monnaie, à une époque où « un jour ne se passait pas sans meurtre, une heure sans lutte, un instant sans deuil », dit Grégoire de Tours. Dans le cœur de Gontran le christianisme vainquit la barbarie : il fit pénitence de ses péchés, il se corrigea, il n’agit plus que par crainte et amour de Dieu, et cela dans les circonstances les plus difficiles ; il devint chaste dans un siècle immoral et féroce : il fut un Saint.

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