‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 190 sur 339 · Pape : Saint Soter. — Empereur : Marc-Aurèle · texte numérisé non relu

Pape : Saint Soter. — Empereur : Marc-Aurèle

Justinus haud longe ab apostolorum temporibus et virtulibus remotus.

Justin approchait autant de la vertu des Apôtres qu'il approchait de leurs temps. C Methodius apud Photium, cod. 234.

Saint Justin naquit vers l’an 103, à Naplouse, ville de la Palestine, appelée autrefois Sichem, près du puits de Jacob, et qui, du temps d'Alexandre le Grand, était métropole de la Samarie. Il n’était pas samaritain, mais grec, païen et incirconcis. Il nous apprend lui-même qu’il employa sa jeunesse à lire les poëtes, les orateurs et les historiens. Après avoir étudié les belleslettres, il s’appliqua à la philosophie; de sorte que, selon l’expression de Fleury, il se fit chrétien avec une grande connaissance de cause, après avoir essayé de toutes les sectes de philosophes. Il le raconte lui-même à peu

affigée et dit en versant des larmes : « Est-ce là garder les vœux que j'ai faits à Dieu de subvenir à tous les membres de mon maître? Ne m'en dois-je pas enquérir ? »

Sa présence.seule à une des fenêtres de sa maison suffisait pour apaiser les querelles dans la rue. — S'étant une fois aperçue que des personnes qui étaient sous sa dépendance, ne vivaient pas ensemble dans une parfaite union, elle essaya d'abord de les rapprocher; mais, voyant qu'elle ne pouvait y réussir, elle se mit à genoux devant ces personnes, leur dit que c'était sans doute son mauvais exemple qui causait ce mal, et les pria, pour l'amour de Dieu, de se supporter mutuellement. Cette prière fut si efficace que la division cessa pour toujours!

1. 11 y avait autrefois des reliques {de sainte Euphémie à l'église de la Sorbonne, à Saint-Malo et à Tarbes, dues sans doute à la munificence de quelque croisé.

près en ces termes : « D’abord, je me donnai à un stoïcien, et après avoir passé bien du temps avec lui, voyant que je n’apprenais rien sur Dieu, car lui-même ne savait rien là-dessus, et disait que cette connaissance n’était pas nécessaire, je le quittai et m’adressai à un péripatéticien, qui se croyait un .esprit très-subtil. Il me demanda, après quelques jours, de quel salaire ses peines seraient récompensées : je le quittai aussitôt, ne pouvant croire qu’une âme aussi basse pût être celle d’un philosophe. Comme j'étais toujours avide des secrets de la philosophie, j’allai trouver un pythagoricien, qui était en grande réputation et n’avait pas lui-même une moindre opinion de sa sagesse. Lorsque je lui eus témoigné le désir d’être son disciple : — Très-bien, me dit-il, mais avez-vous étudié la musique, l'astronomie, la géométrie ? Car ne pensez pas pouvoir rien comprendre de ce qui mène à la béatitude, sans avoir acquis ces connaissances, qui dégagent l’âme des objets sensibles, la rendent propre aux intelligibles, et la mettent en état de contempler la beauté et la bonté souveraine. Je lui avouai que j’ignorais ces sciences : alors il me renvoya, parce qu’il les considérait comme nécessaires. On peut juger quelle fut ma peine, en quittant un homme que je croyais plein de science; mais il m'’eût fallu employer trop de temps aux études préalables qu’il exigeait de moi; jy renonçai et me déterminai à suivre les Platoniciens. Il y en avait un dans notre ville, homme de bon sens et des plus distingués d’entre eux. J’eus avec lui plusieurs conversations qui me profitèrent beaucoup. Il me semblait que l'intelligence des choses incorporelles me soulevait de terre, et que la contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit. Déjà je m’applaudissais d’être devenu sage en si peu de temps, et j'avais conçu la folle espérance de voir Dieu bientôt : c’est le but de la philosophie de Platon. Gette disposition d’esprit me faisait chercher la solitude. Un jour que je me promenais au bord de la mer, je vis, en me retournant, un vieillard qui me suivait d’assez près. Son extérieur était majestueux : un air de douceur et de gravité semblait répandu sur toute sa personne ; nous entrâmes en conversation ». Saint Justin raconte au long cette conversation, dont voici la partie la plus instructive. Ce vieillard lui fit voir que les. philosophes mêmes qu'il estimait le plus, Platon et Pythagore, avaient erré dans les principes et n'avaient bien connu ni Dieu, ni l’âme raisonnable. Justin lui demanda quels maîtres il fallait donc suivre, si ceux-là n'avaient pas connu la vérité : « À une époque très-reculée », répondit le vieillard, « et bien avant ceux qu’on a cru philosophes, il y a eu des hommes justes, bienheureux et chéris de Dieu, qui, parlant par lesprit divin, ont annoncé d’avance ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. On les appelle Prophètes. Eux seuls ont connu la vérité : eux seuls l’ont annoncée aux hommes, sans craindre ni considérer personne. Ils n’ont prêché que ce que leur révélait l’'Esprit-Saint. Leurs écrits, que nous avons encore, nous font très-bien connaître la première cause et la dernière de tous les êtres. On y trouve beaucoup d’autres questions qui intéressent un philosophe. Ils n’employaient, pour établir la vérité, ni les disputes, ni les raisonnements subtils, ni ces démonstrations abstraites qui sont au-dessus de la portée du commun des hommes. Ce qui doit faire croire à leur parole, ce sont leurs prédictions qui se sont accomplies ou s’accomplissent tous les jours, et les miracles qu’ils opéraient; ils faisaient cela au nom d’un seul Dieu créateur de toutès choses, et de son fils Jésus-Christ, qui devait », disaient-ils, « venir en ce monde, et qui y est venu en effet. Quant à vous », dit-il en finissant, « faites d’ardentes prières, pour que les portes de la lumière vous soient ouvertes : car nul ne peut comprendre ces choses, si

Dieu et son Christ ne lui en donnent l’intelligenre ». À ces mots, le vieillard mystérieux disparut, et Justin ne le revit jamais. Ce discours fit une vive impression sur le cœur du jeune philosophe : il aima dès lors les Prophètes et les amis du Christ, et considéra leur doctrine comme la seule philosophie certaine et utile. Ce qui le porta encore puissamment à croire à la divinité, et dès lors à la vérité de la religion chrétienne, ce fut la constance des martyrs parmi les supplices. Si, comme on les en accuse, se disait-il, les chrétiens étaient friands de chair humaine, voluptueux, intempérants, ils chercheraient à vivre pour jouir plus longtemps, ils ne chercheraient pas à mourir et ils ne souffriraient pas, ils ne mourraient pas avec tant de douceur, de modestie et d’héroïsme.

On ne sait pas au juste en quelle année ni dans quelle ville eut lieu la conversion de saint Justin : ce fut entre 132 et 137, et dans la ville de Naplouse, ou, plus probablement, dans celle d'Alexandrie. Il dit lui-même qu'il visita cette ville, et il est certain que le désir de connaître, le fit voyager, surtout en Egypte, pays renommé pour la science des mystères les plus secrets. Comme en devenant chrétien, loin de renoncer à la vie de philosophe,ilavait embrassé une philosophie plus sublime et plus sainte, il garda le pallium, ou le manteau, marque distinctive des sages. Avant lui, d’autres chrétiens avaient agi de la sorte, entre autres, saint Aristide d'Athènes, et saint Héraclas, évêque d'Alexandrie. Il est probable qu’on le fit prêtre ou du moins diacre ; il est certain qu’il mena une vie austère et sainte, ce qui l’a fait nommer par saint Epiphane un grand ascète et qu’il prêchait en toute occasion la vérité, et par ses exemples et par ses discours : « Notre devoir», dit-il quelque part, « est de faire connaître à chacun quelle est notre doctrine, afin que les fautes de ceux qui pèchent par ignorance, ne nous soient pas imputées et que nous n’en portions point la peine ». Et ailleurs : « Comme j'ai obtenu de Dieu la grâce d’entendre les Ecritures, je m’efforce de faire part de cette grâce à tout le monde, de peur que je ne sois condamné au jugement de Dieu... Telle est ma résolution : dans toutes mes paroles je n’ai en vue que de dire la vérité ; je la dirai sans crainte, ni considération aucune, et dussé-je à l’heure même être mis en pièces ». Voilà un véritable philosophe, dit Rohrbacher, c’est-à-dire un homme qui aime sincèrement la vérité et la sagesse : Platon, Sénèque, qui retenaient cette vérité captive, qui n’osaient la prêcher publiquement, de peur de s’exposer à quelque péril ; Platon, Sénèque, n’aimaient qu’eux-mêmes.

Il n’y avait pas longtemps que notre Saint était chrétien lorsqu'il écrivit son Oraison ou Discours aux Grecs. I] y expose les raisons qui lui ont fait embrasser le christianisme, l’impiété et l’extravagance de l’idolâtrie, la sainteté de la doctrine évangélique, l’auguste autorité des Ecritures qui règlent nos passions, et apaisent les inquiétudes de l’esprit humain. Il traite à peu près le même sujet, mais plus au long, dans sa Parénèse ou exhortation aux Grecs, ouvrage qu'il écrivit à Rome. «Il y répand », dit Godescard, « les fleurs de l’éloquence », ce qu'il n’a pas fait même dans ses apologies. On y trouve la réfutation des erreurs de l’idolâtrie, avec les preuves de la vanité des philosophes païens. L'auteur reproche à Platon d’avoir essayé d'établir le polythéisme, dans une harangue qu’il prononça en présence des Athéniens, de peur qu’on ne lui ôtât la vie comme à Socrate : ce qui montrait de sa part une grande faiblesse, et surtout beaucoup de mauvaise foi, puisqu'il est prouvé par ses écrits qu’il n’admettait qu'un Dieu. Il a cité divers passages d’anciens auteurs qui tous ne reconnaissaient qu’une seule divi-

nité ‘, En composant son livre de la Monarchie ?, il se proposa d'établir l’unité de Dieu par des autorités et des raisons tirées des philosophes païens. On ne peut douter que saint Justin ne soit aussi l’auteur de l’£Zpitre à Diognète ®. Ce Diognète, homme de grande considération, était fort versé dans la philosophie. Il avait été le précepteur de Marc-Aurèle, qui eut toujours pour lui autant d'estime que de confiance *. Frappé de la conduite des chrétiens, il désirait connaître ce qui les portait à mépriser le monde et la mort avec toutes ses horreurs, et d’où leur venait cette charité mutuelle, inconnue aux autres hommes, charité si puissante, qu’elle paraissait les rendre insensibles aux plus cruels traitements ? Saint Justin se chargea de lui donner les éclaircissements qu’il demandaït. Après avoir démontré la folie du paganisme et l’imperfection de la loi judaïque, il peint les vertus pratiquées par les chrétiens, et surtout leur humilité, leur douceur, leur amour pour ceux qui les haïssent injustement, etc. Il ajoute que les tortures ne servaient qu'à augmenter le nombre et à perfectionner la sainteté des fidèles ; vient ensuite une explication claire et précise de la divinité de Jésus- Christ *, fils de Dieu et créateur de toutes choses. Ce saint docteur prouve . l'insuffisance de la raison, en montrant qu’elle ne peut toute seule nous conduire à la connaissance de Dieu qui a envoyé son fils pour nous enseigner ses adorables volontés et pour payer le prix de notre rédemption dans le temps que nous ne méritions que des supplices. Il développe ce mystère en faisant voir que le Saint a souffert pour les pécheurs, et la personne offensée, pour ceux dont elle avait reçu des outrages. « Etant », dit-il, « dans l’impossibilité d’expier nos crimes par nos propres forces, nous nous trouvons à couvert sous les ailes de la justice elle-même, et nous sommes affranchis de l'esclavage du péché ». Il relève la bonté infinie de Dieu pour l’homme, laquelle éclate en ce que, non content de nous avoir donné l’être, il a créé le monde pour notre usage, nous a soumis toutes choses, et nous a donné son Fils unique, avec la promesse de nous faire régner avec lui si nous l’aimons. « Présentement que vous le connaissez », dit-il à Diognète, « de quelle joie ne devez-vous pas être comblé ? quels transports d’amour ne devez-vous pas éprouver pour celui qui vous a aimé le premier ? Et quand vous l’aimerez, vous serez l’imitateur de sa bonté. On est véritablement l’imitateur de Dieu, lorsqu'on supporte les fardeaux des autres, qu’on assiste le prochain, qu'on se place au-dessous de ses inférieurs, qu’on partage avec les pauvres les biens qu’on a reçus du ciel. Vous comprendrez alors que Dieu gouverne cet univers ; vous connaitrez ses mystères ; vous aimerez et vous admirerez ceux qui souffrent pour lui ; vous condamnerez l’imposture du monde ; vous mépriserez la mort du

1. Ces passages sont d'Orphée, d'Homère, de Sophocle, de Pythagore, de Platon, de Mercure, d'Acmon ou plutôt Ammon.

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