‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 201 sur 339 · SAINT PRÉTEXTAT, ÉVÊQUE DE ROUEN · texte numérisé non relu

SAINT PRÉTEXTAT, ÉVÊQUE DE ROUEN

« Vous dites vrai: je vous ai fait divers présents, mais ce n’a pas été en vue de tenter votre fidélité au roi. Vous m’aviez donné des chevaux de prix et plusieurs autres choses; que pouvais-je faire de mieux que de témoigner ma reconnaissance par des présents mutuels ? » On parut se contenter de cette réponse, et le roi, ayant ainsi terminé la première séance, se retira dans son palais pour y mieux concerter ses accusations. Après le départ de Chilpéric, les évêques demeurèrent dans la sacristie, et, comme ils conféraient ensemble, Aétius, archidiacre de l'Eglise de Paris, les y vint trouver et leur dit: « Evêques du Seigneur, qui êtes assemblés, écoutez-moi, c’est maintenant que vous allez rendre votre nom illustre ou vous déshonorer à jamais. Personne ne vous regardera plus comme des évêques si vous manquez de fermeté et si vous laissez périr votre frère ». La crainte de Frédégonde avait fermé la bouche aux évêques; ils demeurèrent dans le silence et se mirent le doigt sur les lèvres, comme pour faire entendre qu’ils ne voulaient point parler.

Alors Grégoire, évêque de Tours, prenant la parole, dit :.« Très-saints évêques, et vous surtout qui avez plus de part à la confiance du roi, écoutezmoi. Donnez à ce prince un conseil salutaire et digne des évêques, de peur qu’il ne perde son royaume et ne flétrisse sa gloire en suivant les mouvements de sa colère contre un ministre du Seigneur ». Les évêques gardèrent encore le silence.

Le Concile s’étant assemblé pour la seconde séance, le roi y vint dès le matin et dit: « Les Canons ordonnent de déposer un évêque convaincu de larcin ». Les Prélats demandèrent quel était l’évêque accusé de ce crime. Le roi répondit : « Vous avez vu ce qu’il nous a volé ».Il avait montré, en effet, trois jours auparavant, deux coffres pleins de meubles et de bijoux précieux, estimés’plus de trois mille sous d’or, et un sac qui en contenait environ deux mille en espèces, prétendant que Prétextatles lui avait dérobés.

Prétextat répondit: « Je crois, prince, que vous vous souvenez qu'après que la reine Brunehaut eut quitté Rouen, j'allai vous trouver et que je vous dis qu’elle m'avait laissé en dépôt cinq coffres et qu’elle envoyait souvent ses gens me les demander; mais que je ne voulais pas m’en dessaisir sans votre agrément ». Vous me dites: « Défaites-vous de cela, rendez à cette femme ce qui lui appartient, de peur que ce ne soit une semence d’inimitié entre mon neveu Childebert et moi. Ainsi étant retourné à Rouen, je délivrai aux gens de Brunehaut un coffre; car ils ne purent en emporter davantage. Etant revenus, ils demandèrent les autres. Je voulus encore avoir votre consentement, et vous me répondîtes: — Défaites-vous de tout cela, à évêque! de peur que ce ne soit un sujet de scandale. Je leur donnai encore deux coffres : ainsi, deux sont demeurés chez moi. Pourquoi donc me calomniez-vous et nommez-vous larcin ce qui est un dépôt ? »

Le roi répliqua: « Si c'était un dépôt, pourquoi avez-vous ouvert un de ces coffres, et partagé un drap d’or à des gens que vous vouliez engager à me chasser de mon royaume? » L’évêque reprit : « Je vous ai déjà dit que j'avais reçu des présents de ces personnes, et que, n’ayant rien alors à leur donner, je pris quelque chose de ce dépôt: je regardais comme à moi tout ce qui appartenait à mon fils Mérovée, que j'ai tenu sur les fonts du baptème ». Le roi demeura confus, et la simple vérité triompha cette fois de tous les artifices de la calomnie. Chilpéric, étant sorti du Concile, dit à quelques prélats qui étaient ses flatteurs : « J'avoue que les réponses de l’évêque m'ont confondu, et je sais dans ma conscience qu'il dit vrai. Que ferai-je donc maintenant pour contenter la reine à son sujet ? » Après

y avoir pensé un moment, il ajouta: « Allez et dites-lui comme de vousmêmes et par manière de conseil : Vous savez que le roi Chilpéric est plein de bonté et se laisse aisément fléchir : humiliez-vous devant lui et dites que vous avez fait ce dont il vous accuse. Alors nous nous jetterons tous à ses pieds pour lui demander votre grâce ». Prétextat, que son innocence ne rassurait pas contre les intrigues de ses ennemis, donna dans le piége qui lui était tendu.

Le lendemain matin, le roi, s'étant rendu à la troisième séance du Concile, dit à Prétextat : « Si vous ne faisiez des présents à ces personnes que parce que vous en aviez reçu, pourquoi les engagiez-vous à prêter serment d’être fidèles à Mérovée ? » L’évêque répondit : — J'ai demandé, je l'avoue, leur amitié pour lui; j'aurais appelé à son secours non-seulement les hommes, mais les anges du ciel si je l’avais pu, parce qu'il était mon fils spirituel par le baptême, ainsi que je l’ai dit ». Comme sur cette réponse la contestation s’échauffait, Prétextat, suivant le conseil perfide qu’on lui avait donné, se prosterna tout à coup en disant: « J'ai péché contre le ciel et contre vous, Ô prince très-miséricordieux: je suis un infâme homicide, j'ai voulu attenter à votre vie et mettre votre fils sur votre trône ».

Le roi, ravi de voir que son artifice avait réussi, se jeta de son côté aux pieds des prélats, et leur dit: « Très-pieux évêques, écoutez un criminel qui confesse un attentat exécrable ». Les évêques, les yeux baignés de larmes, relevèrent le roi, qui s’en retourna au palais après avoir donné ordre qu’on fit sortir Prétextat de l’église. Chilpéric envoya au Concile une collection de Canons, à laquelle on avait ajouté un nouveau recueil d’autres Canons qu’on disait être des Apôtres. On en lut cet article: Que l'évêque convaincu d'homicide, d'adulière et de parjure soit déposé. Prétextat, qui reconnut alors trop tard qu’on l’avait joué, demeurait interdit. Bertram, évêque de Bordeaux, lui dit en très-bon courtisan : « Mon frère, puisque vous êtes dans la disgrâce du roi, vous n'aurez pas notre communion ayant qu’il ne vous ait rendu sa bienveillance ».

Chilpéric ne voulait pas en rester là : il demanda qu’on déchirât la robe de Prétextat, ce qui était une marque ignominieuse de déposition; ou bien qu’on récitât sur sa tête le Psaume cv* contenant les malédictions lancées contre Judas; ou du moins qu'on prononçât contre cet évêque une excommunication perpétuelle. Grégoire de Tours s’opposa avec courage à ces propositions et somma le roi de tenir la parole qu'il avait donnée de ne rien faire contre les Canons; mais Prétextat fut enlevé du Concile et jeté dans une prison, d’où il tenta de s’évader pendant la nuit. On lui fit subir à cette occasion les plus rudes traitements, puis il fut relégué dans une île près de Coutances, apparemment dans l’île de Jersey. Mélantius, créature de Frédégonde, fut mis sur le siége de Rouen.

Telle fut l’issue du cinquième Concile de Paris, où l'innocence fut enfin opprimée par la puissance du roi, par la lâcheté de quelques évêques et par la simplicité même de Prétextat, qui, durant son exil, expia à l’aide de la pénitence, la faiblesse qu’il avait eue de confesser des crimes Gont il était innocent. Il fit un saint usage de ses souffrances et donna le spectacle des plus héroïques vertus.

Dès que les habitants de Rouen eurent appris la mort de Chilpérie, assassiné à son tour à Chelles en 584, ils rappelèrent de son exil leur évêque et le rétablirent sur son siége. Frédégonde s’y opposa de tout son crédit, et Urétextat crut devoir venir à Paris prier Gontran de faire examiner sa

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